Texte intégral
L'Événement du Jeudi : En cas de victoire aux prochaines législatives, que faites-vous de la télé ?
Nicolas Sarkozy : Nous lui insufflons une bonne dose de libéralisme : il faut réviser une réglementation ubuesque beaucoup trop contraignante, redonner au service public sa liberté et les moyens financiers de son développement, ramener enfin la part des recettes publicitaires de France 2 et de France 3 à 10 % ou 20 % maximum de son budget.
L'Événement du Jeudi : Et où trouvez-vous l'argent ? En augmentant le montant de la redevance ?
Nicolas Sarkozy : Surtout pas. La France est l'un des pays d'Europe où elle est la moins élevée, et c'est tant mieux. Primo, l'État doit rembourser le butin de son hold-up sur les exonérations de redevance : pas moins de 2 milliards de francs par an. Ce n'est tout de même pas aux chaînes publiques de financer la politique sociale de l'État. Secundo, il faut vraiment la faire payer : la fraude représente un montant de près de 1 milliard de francs par an. Tertio, la levée de cet impôt coûte au bas mot 500 millions de francs par an. Pourquoi ne pas prélever la redevance par le biais des factures d'EDF, de téléphone, ou en même temps que les impôts locaux ? Vous imaginez l'économie !
L'Événement du Jeudi : Certains de vos amis ont évoqué la possible privatisation d'une des deux chaînes publiques. Pour ou contre ?
Nicolas Sarkozy : Soyons sérieux. Seydoux, Berlusconi, Hersant et Hachette se sont déjà cassé les dents sur l'ex-Cinq, ça suffit comme ça. Qui achèterait France 2 ou France 3 ? On a déjà du mal à trouver des opérateurs pour occuper le réseau laissé vacant par la Cinq...
L'Événement du Jeudi : Arte, la chaîne culturelle franco-allemande, l'assassinez-vous ?
Nicolas Sarkozy : Ni garantie de survie ni volonté de détruire. Nous ferons le bilan après quelques mois de fonctionnement et nous jugerons sur pièces. Arte est une bonne [illisible], mais pour le câble, pas pour un réseau hertzien. Il est clair qu'Arte serait plus à sa place sur le câble ou sur le réseau multi-ville (septième réseau hertzien couvrant vingt-deux grandes villes françaises, soit environ huit millions de foyers, NDLR). Cependant, tout le monde sait qu'il est politiquement difficile de supprimer une chaîne culturelle...
L'Événement du Jeudi : Conservez-vous un président commun pour France 2 et France 3 ?
Nicolas Sarkozy : Oui, mais il serait souhaitable de changer son mode de nomination. C'est à l'État, actionnaire majoritaire, et non au CSA de nommer le super-PDG. On pourrait imaginer, par exemple, un système dans lequel le gouvernement proposerait un nom qui serait ensuite ratifié à la majorité qualifiée des deux tiers par les commissions culturelles du Sénat et de l'Assemblée. Ce serait une manière habile d'assurer à la fois transparence, consensus et compétence...
L'Événement du Jeudi : Faites-vous le ménage dans les rédactions ?
Nicolas Sarkozy : Surtout pas de chasse aux sorcières. Pour au moins deux raisons : raisons morales d'abord – ce sont des mœurs de République bananière, et puis surtout n'y voyez aucun cynisme de ma part – parce que l'expérience prouve que ça ne sert à rien...
L'Événement du Jeudi : Côté réglementation (quotas de production et de diffusion notamment), allez-vous rendre la vie plus facile aux chaînes privées, TF1 et M6 ?
Nicolas Sarkozy : Évidemment. C'est même l'une de nos priorités. Pourquoi les chaînes françaises auraient-elles plus de contraintes que leurs voisines européennes ? Pourquoi limiter le nombre de films ? Pour protéger le cinéma ? Canal Plus a eu peu d'obligations au début de son existence : regardez ce qu'elle fait aujourd'hui pour le cinéma. La Cinq a eu beaucoup d'obligations : voyez ce qu'elle est devenue. Bien sûr, il ne faut pas supprimer tous les quotas, mais il faut les ramener au niveau de la directive européenne. Il faut aussi redéfinir ce qu'est une œuvre audiovisuelle, française et européenne. Quant à TF1, plutôt que de l'accabler de tous les maux du PAF, on devrait se réjouir de son développement et des profits qu'elle réalise. C'est l'intérêt de la France d'être fortement présente sur le marché international de l'audiovisuel...
L'Événement du Jeudi : Remettez-vous en cause la concession de TF1 au groupe Bouygues et celle de Canal Plus à André Rousselet ?
Nicolas Sarkozy : On ne change pas des équipes qui gagnent. Mais peut-être faut-il revoir, pour Canal Plus, l'accès à la publicité dans les périodes en clair.
L'Événement du Jeudi : Le Conseil supérieur de l'audiovisuel est-il condamné ?
Nicolas Sarkozy : Je ne suis pas vraiment admiratif du bilan de son actuel président. Il n'empêche qu'une instance de régulation est nécessaire. Le CSA conservera ce rôle. Mais nous devons revoir sa composition et surtout clarifier, voire élargir ses pouvoirs...
François d'Aubert (Député UDF de la Mayenne). – « Nous chasserons Arte du cinquième réseau »
Chez l'UDF François d'Aubert comme chez le RPR Nicolas Sarkozy, le discours audiovisuel résonne des mêmes accents libéraux. Sauf que le député UDF de la Mayenne regrette amèrement l'absence d'un véritable pôle privé, capable de battre en brèche l'omnipotence de TF1, notamment en matière d'information. « Je persiste à penser, dit-il, qu'une autre chaîne généraliste privée est indispensable au pluralisme de l'information télévisée. Elle peut même être profitable à la condition de remettre à plat toute la réglementation. » À condition aussi de « débarquer » la chaîne culturelle Arte du cinquième réseau pour la « caser » soit sur le câble, soit sur le réseau multi-ville. Il n'empêche que la question posée par Sarkozy reste d'actualité : « Quel opérateur privé pourrait prendre aujourd'hui le risque de s'aventurer dans un tel projet ? »
Autre point d'achoppement avec le député-maire de Neuilly : d'Aubert prône un plan à moyen terme (cinq ans) d'augmentation de la redevance, « indispensable à l'équilibre économique du système, surtout si l'on veut réduire la part des recettes publicitaires dans le budget de France 2 et de France 3 ». En outre, tout comme Alain Madelin, co-organisateur des états généraux de l'opposition consacrés à l'audiovisuel, François d'Aubert souhaite ardemment non pas la privatisation de France 3, mais la création de six ou sept bassins d'audience (dont un bassin élargi pour l'Île-de-France), confiés à des sociétés d'économie mixte dans lesquelles l'État conserverait la majorité (51 %) et où des partenaires privés compléteraient le tour de table. L'ennui, c'est que certains de ces bassins ne sont pas assez fertiles en ressources publicitaires. « En tout cas, jure d'Aubert, je suis totalement opposé à la participation, dans ces sociétés d'économie mixte, des conseils généraux et régionaux. Leur présence constituerait une insupportable pression sur la ligne éditoriale de la chaîne. » On allait le dire...