Interviews de M. Alain Lamassoure, ministre chargé des affaires européennes, à France-inter le 20 juillet 1993, à RTL le 21 et dans "Le Figaro" le 23, sur la négociation du GATT, sur la défense de l'identité européenne et la mise en œuvre de la convention de Schengen et sur la proposition d'une conférence sur la stabilité et la sécurité du continent.

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Intervenant(s) : 

Média : France Inter - RTL - Le Figaro

Texte intégral

20 juillet 1993
France Inter

A. Ardisson : Comment la proposition française de renégociation de l'accord de Blair House a-t-elle été accueillie par les Belges ?

A. Lamassoure : On négocie depuis six ans pour ouvrir tous les marchés sur tous les produits. Pour la France, l'enjeu est considérable : elle est le quatrième pays exportateur, le deuxième en matière d'agriculture et de services. Nous considérons que notre excédent commercial crée 200 000 emplois, toutes choses égales par ailleurs. La relance de l'emploi passe pour la France par un développement du commerce mondial. Les négociations menées jusqu'à présent ont permis d'avancer en matière de produits industriels. Il y a eu une avancée intéressante lors du G7 de Tokyo. Par contre, sur l'agriculture, ce qui avait été négocié par nos prédécesseurs, n'est pas acceptable. La CEE, soit la France, en ce domaine, serait amenée à réduire de 20 % ses exportations dans les cinq années qui viennent, alors que les Américains ne font aucune concession en contrepartie. C'est ce que nous mettons en cause.

A. Ardisson : Vous mettez les pieds dans le plat ?

A. Lamassoure : Oui. Il y a trois mois, sur ce dossier, la France était isolée. Nous étions à un contre onze au sein de la CEE, un contre 110 à l'échelon mondial. Nous avons déclenché vis-à-vis de nos partenaires une opération de séduction. Nous y sommes parvenus à moitié : nous avons la moitié de nos partenaires derrière nous sur une stratégie française pour l'Europe au GATT consistant à dire : il faut se servir de cette négociation pour mieux défendre l'emploi en Europe et définir l'identité européenne, parvenir à un certain degré de protection, sans tomber dans le protectionnisme. Nous avons réussi ainsi à avancer sur les produits industriels et sur les services. Maintenant que ces produits qui concernent, autant nos partenaires que nous, sont en voie de règlement. Nous avons montré notre bonne volonté dans d'autres domaines, nous attendons de nos partenaires qu'ils nous renvoient l'ascenseur. C'est pourquoi nous avons demandé qu'il y ait en septembre une réunion exceptionnelle des ministres des affaires étrangères et de l'agriculture, pour revoir ensemble le volet agricole du GATT et définir une position européenne sur l'agriculture.

A. Ardisson : Il serait douteux que vous ayez la moitié des partenaires derrière vous !

A. Lamassoure : Nous espérons convaincre au moins la moitié de nos partenaires, au moins les Allemands. Les Allemands ont eu un rôle déterminant dans la fixation des majorités au niveau communautaire. Nous sommes persuadés que si nous voulons relancer l'Europe, nous avons besoin de consolider son identité économique et politique. C'est un point sur lequel les Allemands nous ont montré qu'ils étaient sensibles.

A. Ardisson : Quel est l'état d'esprit des Allemands ?

A. Lamassoure : Ils comprennent qu'il y a un problème politique en France qui est un problème économique pour tous. Le thème de la défense de l'identité européenne est un thème qui leur paraît important. C'est pour assurer cette identité que nous avons besoin, le plus vite possible, de l'application du traité de Maastricht, de manière à pouvoir traiter enfin les grands sujets qui attendent depuis un an comme la stabilisation des mouvements monétaires en Europe. Nous devons mettre en place une politique étrangère commune pour traiter mieux ou moins mal le problème yougoslave et prévenir l'apparition de ce genre de tensions ailleurs en Europe. Nous avons besoin d'une Europe pour maîtriser les flux migratoires considérables que nous subissons du sud et de l'est.

A. Ardisson : N'y-a-t-il pas du donnant-donnant entre l'Allemagne et la France sur l'intervention de la Buba pour soutenir le Franc et le GATT ?

A. Lamassoure : Nos rapports sont faits d'une communauté d'intérêts très profonde. En matière économique, c'est cette communauté qui l'emporte. Le Mark et le Franc sont complètement rivés l'un à l'autre. Depuis trois ans, les fusions entre les entreprises françaises et autres entreprises européennes sont plus nombreuses que les fusions entre les entreprises franco-françaises. Nos économies sont complètement mariées. Ce mariage doit déboucher sur l'UEM. C'est pourquoi nous souhaitons, dès la ratification du traité de Maastricht, à l'automne...

A. Ardisson : Malgré le recours britannique devant la Haute cour ?

A. Lamassoure : … Nous souhaitons passer à la deuxième phase de l'UEM avec la mise en place d'un institut monétaire commun aux douze. Il y a un ultime obstacle que J. Major devra passer : un recours a été déposé devant la Haute cour de Londres pour inconstitutionnalité de la ratification. Les Britanniques ne sont pas trop inquiets et estiment que le traité devrait être ratifié d'ici le début de l'automne.

A. Ardisson : Liste unique dirigée par E. Balladur pour les européennes ?

A. Lamassoure : Le problème du nombre de listes dépend du programme. À partir du moment où l'ensemble de la majorité a le même programme européen pour les cinq années à venir, il n'y a aucune raison de faire plus d'une liste. À l'Assemblée, nous avons eu un grand débat sur les orientations européennes. Toutes les voix se sont exprimées en faveur du traitement par l'Europe des très grands sujets monétaires, économiques et de politique étrangère et d'une Europe qui ait une véritable identité. Derrière ces thèmes, il y a eu quelques votes. L'Assemblée nationale a été amenée à donner un avis préalable sur des directives européennes. À chaque fois, nous avons fait l'unité de la majorité. Il est donc raisonnable qu'une majorité unie sur ces sujets présente une liste commune. Il serait souhaitable que les élus de cette liste siègent dans le même groupe au sein du Parlement européen, de manière à ce que nos idées politiques y soient mieux représentées que ce qu'elles ne l'ont été jusqu'ici.

 

21 juillet 1993
RTL

Extraits

M. Lamassoure : Nous avons toujours confiance. C'est un vrai parcours du combattant que subit M. Major puisque la ratification par le parlement anglais – là-bas ça n'est pas un référendum, c'est le parlement qui ratifie – aura duré plus d'un an, et qu'il y a maintenant un recours devant la Haute Cour de Londres. Mais nous pensons que la ratification pourra être achevée à l'automne, et nous en avons besoin, parce que, entretemps, de grands dossiers européens prennent du retard. Nous avons besoin de relancer l'Europe notamment sur trois sujets.

Sur la stabilité monétaire : il n'y aura pas de bon fonctionnement du grand marché européen sans stabilité monétaire. Tous les grands marchés mondiaux le marché américain, le marché asiatique reposent sur une monnaie unique et sur une stabilité monétaire.

Deuxièmement, nous avons besoin de la ratification du traité de Maastricht pour mener une véritable politique étrangère commune. C'est nécessaire dans des zones "chaudes" si je puis dire, où des tragédies se passent, comme la Yougoslavie, mais c'est nécessaire aussi, pour diminuer les tensions et garantir la stabilité en Europe centrale et orientale.

Il faut une politique européenne commune, et la France dans ce domaine a fait une proposition, acceptée par tous ses partenaires, pour que se tienne l'année prochaine une conférence sur la stabilité en Europe par laquelle on associera tous les pays du continent européen pour essayer de trouver des solutions permettant de garantir les droits des dizaines de minorités qui existent en Europe centrale et orientale. Et pour cela nous avons besoin de la ratification du traité de Maastricht.

Enfin, nous avons besoin de cette ratification pour traiter un autre grand problème, gigantesque, qui nous est commun, qui est la réponse à toutes les pressions migratoires qui nous viennent d'Europe de l'est.

Vous savez que l'année dernière près d'un million de ressortissants de l'Europe de l'est se sont installés en Allemagne, et cela continue à ce rythme. Nous avons besoin, là-aussi, de définir une identité européenne et une forme de protection contre ce type de pression.

RTL : Et quel serait le délai idéal pour cette ratification ?

M. Lamassoure : Nous espérons que la ratification sera achevée à l'automne, de manière à ce que le traité puisse s'appliquer à plein à partir du premier janvier prochain. Au total cela serait un an de retard, ce qui est à la fois beaucoup et très peu à l'échelle de la construction européenne. La France tient beaucoup – comme d'ailleurs nos partenaires et notamment nos partenaires allemands – à ce que la deuxième phase de l'union monétaire, avec la mise en place de l'institut monétaire commun, puisse se faire au premier janvier 1994. (...).

 

23 juillet 1993
Le Figaro

Lamassoure : "Forger une identité européenne"

"L'Europe est à réinventer" déclare le ministre chargé des affaires européennes.

Alain Lamassoure (UDF) évoque pour le Figaro "l'occasion d'une relance forte de l'Europe".

Le Figaro : En période de crise, les ouvertures sur le monde extérieur sont souvent mises en cause. Après avoir participé au long processus d'Union européenne, la France n'est-elle pas tentée par un certain "repliement" ?

Alain Lamassoure : Je crois que nous vivons depuis un an une certaine crise de l'idée européenne, assez inévitable et saine d'ailleurs parce qu'elle conduit à un grand débat dans chacun de nos pays sur le sens et la portée de la construction européenne. Mais je suis optimiste sur l'aboutissement de ce débat : qu'il s'agisse de la récession économique, des crises monétaires, de l'évolution de la tragédie yougoslave ou du développement de la pression migratoire venue des pays de l'Est, chacun admet que ces problèmes n'ont pas de solution autre qu'à l'échelle européenne.

Aujourd'hui, le débat tourne autour de la question : quel type d'Europe voulons-nous ? Les critiques qui se font jour contre l'Europe ne mettent pas en cause la construction européenne elle-même mais traduisent une plus grande exigence d'Europe.

Le Figaro : Au plan institutionnel, l'Europe semble tout de même dans une impasse.

Alain Lamassoure : Pour la ratification du traité de Maastricht, on aura perdu au total un an, ce qui est à la fois beaucoup et assez peu par rapport à l'enjeu de la construction européenne. Et, en contrepartie, les débats liés au traité de Maastricht auront permis dans la plupart de nos pays l'irruption d'un nouvel acteur dans la construction européenne : le peuple. 340 millions de citoyens européens se sont directement ou indirectement, exprimés.

Le Figaro : Ne craignez-vous pas un certain type de réactions nationales ?

Alain Lamassoure : On constate effectivement en France quelques réactions d'inquiétude nationale, qui s'expliquent d'abord par la récession économique, la plus forte depuis l'après-guerre. Or, à chaque crise économique, l'Europe a piétiné. Mais il y a une donnée plus profonde : jusqu''à la réunification allemande, la France avait le sentiment qu'elle exerçait une sorte de leadership européen qui ne lui était pas contesté. Aujourd'hui, nous sentons confusément que l'Europe ne sera pas une Europe française. Il faut se consoler en se disant que ce ne sera pas non plus une Europe allemande, ni anglaise, ni espagnole. Ce sera une Europe européenne. Nous devons bâtir une Europe européenne et faire un peu à l'échelle européenne ce que le général de Gaulle avait souhaité à l'échelle de la France dans les années 60 : construire une véritable puissance, forger une identité vis-à-vis de l'extérieur. Nous devons défendre un certain nombre d'intérêts fondamentaux qui exigent une communauté européenne en matière de politique étrangère et commerciale.

Le Figaro : Vous ne serez donc pas le ministre de la dissolution européenne…

Alain Lamassoure : L'Europe est à réinventer. Je crois que nous allons vivre une période difficile sur le plan national et européen qui pourra passer par des crises. Mais c'est dans ces périodes de transition que l'on peut jeter les fondements d'une nouvelle organisation pour la génération qui vient.

Le Figaro : Certaines voix s'élèvent en France pour en appeler à la "préférence communautaire", voire au protectionnisme. Serait-ce aussi votre vœu ?

Alain Lamassoure : Le protectionnisme, en aucun cas. D'ailleurs, à la formule "préférence communautaire" nous préférons la formule "identité européenne", qui est mieux acceptée l'ensemble de nos partenaires, qui s'inspire de la même philosophie et qui va beaucoup plus loin que les seules relations commerciales. L'Europe, qui jusqu'à présent n'a été qu'un marché, doit se transformer en une vraie puissance et cela passe par une phase intermédiaire : l'identité européenne. Le marché doit être protégé à l'égard de pays qui n'appliquant pas les mêmes règles du jeu que nous, qui n'appliquent pas les conventions de base de l'organisation internationale du travail sur l'interdiction du travail forcé, l'interdiction du travail des enfants, la liberté syndicale.

La protection vis-à-vis de la concurrence déloyale est légitime. Pour le reste, nous considérons que l'Europe doit être ouverte et qu'il est de l'intérêt de l'Europe et de la France, qui est le quatrième exportateur mondial tout produits et services confondus, de parvenir à un accord final sur le GATT.

Le Figaro : Mais quel objectif peut encore être mobilisateur, quel est le "grand dessein européen" ?

Alain Lamassoure : Dès la fin de la ratification du traité de Maastricht, un conseil européen exceptionnel devrait offrir l'occasion d'une relance forte de l'Europe. Parmi les problèmes qu'il faudra traiter en urgence, figure notamment le progrès de la stabilité monétaire entre les Douze et l'avancement de l'union économique et monétaire selon le calendrier prévu à Maastricht.

Un second grand sujet attend une initiative nouvelle : il s'agit des conditions d'entrée et de séjour des ressortissants des pays tiers dans la communauté européenne. C'est un immense problème. Nous devrions, à partir de décembre prochain, mettre en place une suppression totale des contrôles policiers aux frontières inférieur de l'espace Schengen (France, Allemagne, Benelux), sachant qu'il y a une coopération policière de tous les États-membres de façon à ce que ce supplément de liberté se traduisent aussi par un supplément de sécurité. Il est clair que face aux fortes pressions migratoires venant de l'Est, nous avons besoin d'une politique commune.

Troisième domaine où nous avons besoin d'une nouvelle impulsion : la politique étrangère et de sécurité commune. Nous avons le devoir de tirer les enseignements de l'impuissance de la communauté internationale face à la tragédie yougoslave. Nous savons qu'il y a dans beaucoup de pays d'Europe orientale des problèmes ethniques qui risqueraient de provoquer des crises graves s'ils n'étaient pas traités à temps.

Dans cet esprit, M. Balladur a proposé que se tienne, l'année prochaine, une conférence sur la stabilité en Europe. L'idée serait d'inviter tous les pays du continent européen à participer à une conférence qui aurait pour objet d'inciter les pays concernés par les problèmes de minorités à passer des accords bilatéraux de garanties réciproques.

Le Figaro : En France, la question européenne ne va-t-elle pas sérieusement secouer la majorité RPR-UDF ? Et une liste Balladur aux élections de juin prochain vous parait-elle "le bon choix" ?

Alain Lamassoure : J'observe qu'au sein de la majorité chacun admet que les grands sujets ne peuvent être traités qu'au niveau européen et qu'au fond la tâche du gouvernement est de mieux faire fonctionner l'Europe. Si tel est bien le cas, et s'il se confirme que nous partageons la même vision de l'avenir européen, la liste commune s'imposera. Auquel cas, il serait logique que tous les élus de cette liste siègent au sein du même groupe parlementaire pour défendre plus efficacement notre idée commune de l'identité européenne.

Le Figaro : Philippe Séguin n'est pas vraiment sur la même ligne européenne que le gouvernement...

Alain Lamassoure : Il se réfère à la nostalgie de "l'exception française", là où Édouard Balladur parle de "l'exemple français pour l'avenir". Mais, au-delà du vocabulaire, je n'ai pas entendu de vraie proposition alternative à ce que nous sommes en train de construire en Europe avec nos partenaires.

Le Figaro : Depuis la réforme constitutionnelle de l'année dernière, le Parlement français est censé contrôler, en amont les actes communautaires. Cette réforme est-elle réellement appliquée ?

Alain Lamassoure : Oui. Pour rendre l'Europe plus transparente et plus démocratique, l'Assemblée nationale et le Sénat ont désormais la possibilité d'émettre un avis préalable sur tous les projets de lois européennes, et de donner des orientations de négociations au gouvernement français. Un des sujets très importants qui ont donné lieu à cette procédure a été la réforme des fonds régionaux, qui représentent une énorme masse financière, un tiers du budget européen : 140 milliards d'écus sur les cinq ans qui viennent, ce qui représente l'équivalent de deux fois l'aide du plan Marshall.

Cette réforme paraît très saine : elle contribue au rééquilibrage des pouvoirs au profit du Parlement. Il me paraît normal que le gouvernement ait des comptes à rendre de manière quasi quotidienne sur ce qu'il fait à Bruxelles, au nom du peuple français.