Texte intégral
J.-P. Elkabbach :
La représentation nationale a donc voté la loi sur les 35 heures en première lecture. Est-ce que pour vous l’opposition s’est battue comme vous le souhaitiez ?
E.-A. Seillière :
« L’opposition s’est battue à sa manière, elle a déposé des centaines et des centaines d’amendements dans lesquels, bien entendu, nous avons vu pratiquement tous ceux que nous aurions aimé voir adopter. Elle a été battue totalement, on ne s’attendait d’ailleurs pas à autre chose puisque cette affaire était bouclée politiquement avant même de commencer. »
J.-P. Elkabbach :
Et vous pensez que les opposants ont trouvé les bons arguments dans cette bataille ?
E.-A. Seillière :
« Oui je pense qu’ils ont trouvé les bons arguments mais c’était tout à fait peine perdue puisque les Verts, qui veulent une économie pastorale, les communistes qui n’aime pas le système et veulent le démolir, et les socialistes, même s’ils sont sceptiques, étaient décidés à imposer à notre pays et à toutes les entreprises les fameuses 35 heures qui vont sauver la France. »
J.-P. Elkabbach :
Les partenaires sociaux ont à faire vivre la loi sur le terrain. A vous de jouer. Que fait le CNPF ?
E.-A. Seillière :
Le CNPF, bien entendu, se tourne vers les entreprises, et dit : « Ne vous résignez pas ! Essayez de regarder franchement et en face si l’aménagement du temps du travail peut donner quelques pistes pour améliorer la vie des salariés et pour aménager votre entreprise de façon à ce qu’elle soit plus gagnante. Si vous y arrivez, faites un accord ; si vous n’y arrivez pas, eh bien ne faites rien » ! »
J.-P. Elkabbach :
C’est tout, c’est la seule recommandation. Est-ce que ça veut dire, maintenant que la loi est votée, allez-y ?
E.-A. Seillière :
« Pas du tout. Ça veut dire, cette prétention à donner à notre pays plus d’emplois par la réduction autoritaire, forcée et légale, sur toutes les entreprises, qu’elles soient de cinq salariés ou de 20 000 – “Allez les gars, on l’a décidé au Parlement, c’est à vous de le faire“ -, ne prenez pas les vessies pour des lanternes, le virtuel du Parlement pour le réel du terrain et, Mesdames et Messieurs les chefs d’entreprise, résistez à votre manière si vous trouvez que ceci est fou pour votre entreprise et appliquez ce que vous pouvez si vous pensez pouvoir en faire bonne matière. »
J.-P. Elkabbach :
Mais l’Etat va aider. Est-ce que vous ne leur dites pas : prenez les subventions, c’est toujours bon à prendre ?
E.-A. Seillière :
« Jusqu’à présent nous avons été, nous, d’extraordinaires citoyens et nous disons, c’est vrai que quand on veut payer aux entrepreneurs leurs emplois dans les entreprises il y a quelque chose qui est anormal et on dit : “Ecoutez franchement, le budget ne va pas pouvoir supporter ça, ce n’est pas pensable“. Bon, si le contribuable, via le législateur, est assez généreux pour offrir aux entreprises beaucoup d’argent pour créer des emplois et que certains veulent le faire, ils le feront. On leur dira : “Vous vous mettez dans les mains de l’administration, vous créez bien entendu pour demain de très gros problèmes mais si vous voulez prendre les billets qu’on vous brandit sous le nez, après tout on ne peut pas vous en empêcher.“ »
J.-P. Elkabbach :
Ce matin vous leur dites qu’ils peuvent négocier directement avec les syndicats au sein des entreprises selon leur intérêt et sans remettre en cause les garanties sociales des salariés dans les entreprises ?
E.-A. Seillière :
« Je pense que les ouvertures des négociations vont être partout très difficiles. Parce que, en effet, l’entrepreneur qui souhaite passer aux 35 heures par la négociation doit obtenir en échange, de ses salariés, des concessions et des compensations. Sur les salaires c’est déjà commencé : dans la plupart des entreprises de France actuellement on a gelé les salaires en attendant de savoir ce qui va se passer. Ce n’’est pas un plus ! Sur les salaires, attendons-nous à ce que les salariés résistent à ce qu’on leur demandera, c’est-à-dire en fait : “Puisque vous voulez travailler moins, puisque c’est la loi, bien entendu on ne peut pas vous payer autant. On ne peut pas vous payer autant demain peut-être qu’aujourd’hui“. Deuxièmement il faut donner des compensations sur l’organisation du travail. Tout ceci va mal accepter donc les négociations vont être très difficiles. »
J.-P. Elkabbach :
Pensez-vous qu’il y a un durcissement du climat social ?
E.-A. Seillière :
« Je pense qu’il y aura un durcissement dans toutes les entreprises qui pourront faire quelque chose. Ce sera à mon avis les grandes parce qu’en dessous de 100, il ne se passera rien du tout, c’est-à-dire que les gens diront : “Attendez, on attend le 1er janvier 2000 de savoir ce qui se passe, donc on ne fait rien“, au-dessus, les discussions seront très difficiles. »
J.-P. Elkabbach :
Les banques remettent en cause les conventions collectives. Leur demandez-vous d’éviter le conflit ?
E.-A. Seillière :
« Non, pas du tout. Les banques ont en effet décidé de dénoncer la convention collective pour pouvoir entamer le chemin légal vers les 35 heures. »
J.-P. Elkabbach :
Vous leur donnez raison ?
E.-A. Seillière :
« Vous ne leur donnons ni tort ni raison, chaque branche, chaque profession fait ce qu’elle veut. Le CNPF n’est pas là pour distribuer les bons produits. Le CNPF est là pour aider les entreprises à réaliser ce qui est leur mission, leur développement et leur survie. »
J.-P. Elkabbach :
Mais voulez-vous que d’autres conventions collectives soient révisées ?
E.-A. Seillière :
« Je ne veux rien du tout, je sais que dans de nombreuses professions les conventions collectives vont être dénoncées, vont être renégociées. Ce sera très difficile parce que les salariés sont habitués à quelque chose. D’ailleurs, dans l’ensemble ils ne souhaitent pas les 35 heures, on le leur donne. Bien entendu ils veulent bien la prendre mais ils ne veulent rien donner en échange, et ça pour l’entreprise, ce n’est pas possible. »
J.-P. Elkabbach :
Vous savez que M. Aubry se plaint que vous ne répondiez pas à ses invitations. Par élégance et civilité, quand la verrez-vous ?
E.-A. Seillière :
« Je trouve pour ma part extrêmement curieux que les invitations que Mme Aubry m’adresse se retrouvent dans les dépêches AFP avec des commentaires sur ma courtoisie. Mais cela dit, Mme Aubry m’a en effet invité il y a une dizaine de jours à déjeuner avec elle en tête-à-tête. J’en suis extrêmement flatté, je suis élu depuis le 16 décembre, cette invitation est pour le 10 mars. Il se trouve que j’ai un problème de calendrier le 10 mars. J’essaie de régler, tout ceci à différer… »
J.-P. Elkabbach :
…Bref, vous vous verrez ?
E.-A. Seillière :
« Nous nous verrons et nous nous en réjouissons l’un et l’autre. »
J.-P. Elkabbach :
Combien, en l’an 2000, de salariés seront couverts par ce qui vient de se passer ?
E.-A. Seillière :
« Je pense que, avec objectivité, on peut compter – évidemment les entreprises publiques, tous ceux qui ont affaire à l’Etat et l’Etat leur tendra un peu le poignet, il y a un certain nombre de professions qui vont trouver très avantageux l’argent qu’on veut leur donner pour les emplois – il y aura 20 % des salariés français qui seront couverts par des conventions type de 35 heures et dans mon estimation une très vaste majorité qui n’aura pas voulu ou pas pu. Donc on traitera le 1er janvier 2000 cette réalité. On est sorti du virtuel, des grandes déclarations, du bonheur qu’on se donne en tant que socialiste d’avoir renouvelé les promesses de L. Blum. On sera sur la réalité, à mon sens, au moins trois-quarts des salariés qui ne seront pas couverts. »
J.-P. Elkabbach :
On n’aura pas réduit le chômage ?
E.-A. Seillière :
« Non on n’aura pas réduit le chômage, on aura créé des emplois subventionnés et en échange beaucoup de projets auront été abandonnés et beaucoup d’entrepreneurs se seront démotivés et n’auront pas créé les emplois qu’on aurait voulu qu’ils créent. »
J.-P. Elkabbach :
Je pense que vous lu La Tribune d’hier, il y a une interview du rapporteur général du Budget à l’Assemblée, le socialiste D. Migaud qui dit qu’en 1999, il faut des pistes pour une réforme de l’ISF ?
E.-A. Seillière :
« Je ne suis pas aujourd’hui en mesure de commenter cette affaire. Ce dont je suis sûr, c’est que les trois millions d’entrepreneurs de notre pays déjà très maltraités par l’affaire des 35 heures, on le sait, unanimement contre cette mesure, si on commence à pianoter sur l’ISF et qu’ils sentent qu’ils vont devoir payer et payer plus sur leur instrument de travail, leur petite ou moyenne entreprise, alors je préfère vous dire que l’emploi, on le créera encore moins. »
J. P.-Elkabbach :
Ce qui frappe, c’est que le patronat, le CNPF en tout cas se plaint, combat mais qu’est-ce que vous donnez zen alternative ? Vous avez les mains vides ?
E.-A. Seillière :
« Nous avons déjà en effet beaucoup entendu cela, d’ici le mois de juin… »
J.-P. Elkabbach :
C’est une réalité ?
E.-A. Seillière :
« « …nous vous aurons proposé – on pensait que ce n’était pas notre rôle, c’était aux politiques de faire ça mais puisqu’on semble vouloir que les entrepreneurs le fassent – nous vous proposerons au mois de juin une alternative aux 35 heures, ce que nous appelons un projet d’espoir : comment créer beaucoup d’emplois dans ce pays… »
J.-P. Elkabbach :
Dont le principe sera ?
E.-A. Seillière :
« Dont le principe sera liberté, efficacité, simplicité et non pas de complexité, autoritarisme et hélas inefficacité de la loi des 35 heures. »
J.-P. Elkabbach :
Avec toute vos activités, si vous me permettez une question personnelle, est-ce qu’il vous reste un peu de temps pour vous occuper de Onnion ?! Il faut que je précise, c’est la commune de 160 habitants dont vous êtes le premier adjoint ?
E.-A. Seillière :
« Oui, bien entendu, c’est une commune modèle et elle, je peux vous le dire, me pose moins de difficultés que le gouvernement. »