Déclaration de M. Sébastien Lecornu, ministre des outre-mer, sur la crise sociale en Guadeloupe, les violences autour de l'obligation vaccinale pour les personnels soignants et l'éventualité d'une "autonomie" de la Guadeloupe, à Paris le 27 novembre 2021.

Texte intégral

Françaises,  Français,
Mes chers compatriotes de Guadeloupe,


A la suite des échanges nourris tout au long des derniers jours, après des réunions avec vos représentants élus lundi dernier à Matignon, hier avec les maires et aujourd'hui avec les parlementaires et présidents des collectivités régionale et départementale, j'ai souhaité m'adresser directement à vous aujourd'hui. A ces échanges formels se sont naturellement ajoutés de nombreuses prises de contact informelles avec le monde économique, associatif et social.

Tous ces échanges, en effet, nous ont permis de partager un premier diagnostic de la situation et d'arrêter une méthode pour avancer dans les prochains jours.

En transparence, je veux partager directement avec vous ces éléments.

Car c'est de vous, Guadeloupéennes, Guadeloupéens, qu'il s'agit.

De votre archipel, de votre vie quotidienne qui est durement perturbée.

Mes premières pensées vont pour toutes celles et tous ceux qui, ces derniers jours, n'ont pas pu aller se faire soigner ; aux jeunes qui n'ont pas pu aller à l'école ; aux entrepreneurs qui voient la reprise économique, qui était là, à portée de main, s'éloigner pour de longs mois.

Mais je veux avoir aussi une pensée pour nos compatriotes soignants, pompiers, personnels hospitaliers. Ils sont en première ligne depuis l'apparition du virus. Nous leur devons beaucoup.

Il est beaucoup question d'eux, ces derniers jours. De leur métier, de leurs conditions de travail, de leur avenir professionnel -- et donc de leurs familles, de leurs proches. Je ne les oublie pas.

Enfin, à travers cette crise -- ou plutôt : ces crises -- il s'agit de vos enfants ; il s'agit de votre archipel, de son avenir.

Les crises que nous affrontons viennent de loin. La réponse que nous apporterons ne peut être que collective.

Nous nous en sortirons si, à travers les élus guadeloupéens, la voix du terrain se fait entendre pour construire une vision et tracer un chemin pour l'avenir.

Nous tous : les élus, l'État, mais aussi la société civile, avons le devoir de travailler ensemble.

L'État ne peut pas tout, tout seul. Ou alors nous retomberons -- à nouveau -- dans les schémas du passé.

Il est facile de refaire le passé. Il est plus difficile de se mettre d'accord sur l'avenir que nous voulons pour la Guadeloupe.

C'est pourtant là que nous devons mettre notre énergie.

Les échanges avec les élus l'ont mis en évidence. Dans la situation actuelle, nous devons faire la distinction entre les crises que nous affrontons.

La nuit, ce ne sont pas les pompiers qui tiennent les barrages ! Ce ne sont pas les soignants qui tirent à balle réelle sur les gendarmes et sur la police !

Avec les élus, nous nous sommes donc mis d'accord sur le fait que nous affrontons trois crises différentes :

  • la première qui est la question de l'obligation vaccinale des soignants et des pompiers ;
  • la deuxième qui porte l'expression d'un malaise structurel, particulièrement dans la jeunesse guadeloupéenne ;
  • et enfin la troisième avec ces actions violentes des voyous, des pilleurs et des casseurs.


Chacune de ces crises doit trouver une réponse différente.

Je commence par la dernière, c'est-à-dire par la question des violences. Parce que c'est la plus évidente même si la plus douloureuse, je souhaite être particulièrement clair.

Ceux qui basculent dans la violence devront en répondre devant la justice.

Depuis maintenant plus d'une semaine, ils prennent en otage la vie des Guadeloupéennes et des Guadeloupéens, empêchant la libre circulation sur l'archipel, paralysant la vie économique et sociale, entraînant des destructions de biens et générant des images désastreuses pour l'avenir du territoire.

Le bilan est déjà trop lourd.

Face à cela, l'engagement du Gouvernement pour rétablir l'ordre public restera total.

Il s'est traduit déjà par l'envoi de 200 policiers et gendarmes en renfort des forces de l'ordre présentes sur place et de 50 hommes du GIGN et du RAID, formés pour répondre à des combats de haute intensité face à des individus lourdement armés.

Je veux ici saluer le courage, le professionnalisme et le sang froid de ces policiers et gendarmes, qui, depuis le début de la crise sous l'autorité du Préfet Alexandre Rochatte, prennent des risques pour protéger les populations, mettre un terme aux troubles et présenter à la justice ceux qui commettent des violences.

Leur travail porte ses fruits : depuis plusieurs nuits, la situation se stabilise. La moitié des barrages a déjà été démantelée.

Plus d'une centaine d'individus auteurs de violence ont été interpellés et confiés à l'autorité judiciaire. Ils sont souvent défavorablement connus des services de police et de gendarmerie.

Nous resterons d'une vigilance sans faille dans les prochaines heures et les prochains jours.

Les troubles commis par ces personnes violentes ne doivent pas être confondus avec la mobilisation sociale de ceux qui présentent des revendications, en particulier au titre de l'obligation vaccinale.

En Guadeloupe, ils sont 1.400 personnels hospitaliers qui, exprimant des doutes ou des convictions personnelles sur le vaccin, ont fait le choix de privilégier leur liberté individuelle -- plutôt que leur carrière professionnelle.

Ce choix est un choix individuel. Je ne le critiquerai pas. Ce n'est pas mon rôle.

L'Assemblée nationale et le Sénat en ont longuement débattu. Le débat a été tranché et la loi a été votée, puis validée par le Conseil constitutionnel. Elle doit désormais être appliquée.

Notre rôle en revanche avec le ministre de la Santé Olivier Veran, c'est d'assurer que le système de soins soit le meilleur possible en Guadeloupe.

Or, demander à revenir sur l'obligation vaccinale, cela revient à dire : que nous aurions moins d'exigence pour le système de soins en Guadeloupe qu'ailleurs.

Cela revient à dire : les Guadeloupéennes et les Guadeloupéens peuvent être soignés dans des conditions inférieures aux standards du modèle hospitalier national.

Cela, nous ne pouvons pas l'admettre.

La Guadeloupe n'est pas un sous-département, la loi de la République doit donc s'y appliquer.

Il n'y aucune raison valable pour que vous, compatriotes de Guadeloupe, soyez exposés à un risque accru de contamination par le virus lorsque vous appelez les pompiers ou allez à l'hôpital.

Ce serait le contraire de ce que nous cherchons à faire depuis le début de ce quinquennat, pour reconstruire le système de soin et retrouver la confiance, pour mieux protéger tout à chacun.

C'est aussi tout le contraire, et je le dis avec gravité, des enseignements de l'histoire. Le scandale du Chlordécone, c'était justement une dérogation pour les Antilles d'un produit dangereux qui était pourtant interdit partout ailleurs en France. On ne peut pas avoir une loi de la République qui protège moins dans un département plutôt qu'un autre.

Aussi, je veux ici avoir une pensée pour les personnels médicaux et les pompiers qui se sont fait vacciner et qui sont à l'œuvre, au quotidien, pour secourir et pour soigner.

Ceux-là sont au travail, tous les jours, dans un climat difficile.

Et ils ne sont pas minoritaires : ils sont 87% ! 87% des soignants ont accepté le vaccin.

C'est sur eux que repose aujourd'hui le système de soins. En votre nom à tous, je veux les remercier.

Je veux leur dire que l'État restera engagé, à leurs côtés, pour améliorer leurs conditions de travail dans le long terme.

Qu'une fois la crise dépassée, nous serons encore là pour améliorer l'offre de soins en Guadeloupe.

C'est le sens profond des annonces qui ont été faites par le Gouvernement dans le cadre du ségur de la Santé : 154 millions d'euros ont été investis dans le système de soins en Guadeloupe, notamment pour moderniser les établissements et investir dans les structures d'accueils des personnes âgées. Cette somme vient s'ajouter aux 600 millions d'euros investis pour la construction du nouveau CHU de Pointe à Pitre.

S'agissant maintenant des personnels hospitaliers qui exercent une profession pour laquelle le vaccin est désormais obligatoire, mais qui ne sont pas vaccinées -- s'agissant donc des 1.400 personnes que j'ai évoquées.

Nous devons engager, avec les élus locaux, un examen au cas par cas des situations individuelles.

Celles-ci sont différentes selon les statuts. En effet :

il y a les personnels hospitaliers. Leur employeur, c'est l'État via les hôpitaux dont le ministère des solidarités et de la santé exerce la tutelle.

il y a ensuite les pompiers, professionnels et volontaires. Leur employeur, c'est le Conseil départemental via le SDIS.

il y a enfin les libéraux, qui sont - par nature - à leur compte.

Sous l'autorité d'Olivier Véran, ministre des solidarités et de la santé, l'ARS a commencé à présenter la méthode d'accompagnement qui va progressivement se déployer dans les prochaines semaines pour les personnels hospitaliers. Cette méthode s'inspire des échanges que nous avons eus cette semaine, notamment avec vos maires.

La loi de la République doit s'appliquer avec proportionnalité et discernement dans le cadre des instances locales de dialogue et d'écoute que nous mettons en place.

Notre volonté, c'est de mettre les moyens pour regarder chaque situation individuellement en définissant le meilleur dispositif d'accompagnement.

Ces échanges pourront prendre du temps ; nous le comprenons parfaitement et c'est humain.

C'est pourquoi les personnes qui entreront dans ce processus d'accompagnement individuel bénéficieront d'un délai jusqu'au 31 décembre pour se mettre en conformité avec la loi sur l'obligation vaccinale.

Soit ces personnes décident de se vacciner : leur situation sera régularisée dès la première dose de vaccin.

Soit elles déclarent définitivement refuser le vaccin et s'engagent à rentrer dans un chemin de reconversion et de réorientation professionnelle, et la suspension de leur rémunération sera levée.

Enfin, les personnes qui refuseront de clarifier leur situation en ne rentrant pas dans cette instance de dialogue se verront confirmer leur suspension.

Le président du Conseil départemental, quant à lui, communiquera, le moment venu, sur le dispositif qu'il entend déployer pour appliquer la loi dans les équipes du SDIS. Je ne doute pas qu'il aura une oreille attentive à leurs revendications.

Nous devons donc bien distinguer les violences inacceptables dont la Guadeloupe a été le théâtre, ces derniers jours, et la situation des pompiers et des soignants.

À ces deux crises, cependant, une troisième est venue s'ajouter, que nous connaissons mieux.

C'est la crise permanente que connaît la Guadeloupe depuis des années.

Ce sont les douleurs du quotidien qui ont été réveillées.

C'est ce chômage endémique -- qui frappe particulièrement les jeunes et que personne, gauche ou droite, depuis des décennies, n'arrive à faire durablement et structurellement baisser.

C'est la vie chère à cause des cercles vicieux dans lesquels nous sommes enfermés : fiscalité plus toujours adaptée, les monopoles économiques.

Ce sont tous les défis de l'insularité et de la double insularité -- pour nos compatriotes de Marie Galante, de La Désirade et des îles des Saintes.

C'est à la fois le ras-le-bol des coupures d'eau, l'angoisse de la Chlordécone, l'odeur insupportable des sargasses …

Voilà tout ce que la jeunesse Guadeloupéenne nous renvoie désormais.

Et légitimement, cette jeunesse nous interroge : combien de temps les générations futures continueront-elles encore à porter ces fardeaux ?

Alors, bien sûr, certains prétendent que la solution est simple ! “Y'a qu'à … faut qu'on…”

C'est trop facile. Leurs arrière-pensées sont bien visibles.

La vérité, c'est qu'il n'y a pas d'autre chemin que de faire travailler l'État et les élus locaux ensemble, avec la société civile.

Il n'y a pas d'autre chemin que d'avoir un effort méthodique, soutenu et constant, pour régler les sujets, les uns après les autres et partager les contraintes. C'est mon engagement vis-à-vis de vous.

Je ne prendrai qu'un exemple : l'eau.

Je me souviens encore de la conférence que nous avions organisée avec vos élus, à l'aéroport, lors de mon premier déplacement ministériel en novembre 2017, et du courrier que j'ai écrit aux élus quelques jours plus tard.

Depuis, que de chemin parcouru : 6 500 fuites réparées grâce aux investissements du gouvernement depuis 2020, au total, 90 millions d'euros ont été engagés par l'Etat depuis 2017.

Le SIAEG a été dissous. Une nouvelle structure a été créée par la loi, qui repart sur des bases saines.

La route est encore longue, mais elle est tracée. Il nous faut maintenant continuer sans relâcher nos efforts.

Si chacun fait sa part du travail, d'ici 2027, le sujet de l'eau sera résolu en Guadeloupe. Cette compétence, historiquement celle des communes, fait pourtant l'objet d'un soutien de l'Etat unique en son genre. C'est aussi la preuve que c'est dans l'unité de la puissance publique que nous améliorerons la vie de nos concitoyens.

Bien sûr, c'est trop tard ! Cela avance trop lentement ! Je le sais et je le partage.

Mais ce problème dure depuis des décennies. Et c'est un jeune ministre de seulement 35 ans qui le dit devant vous, avec humilité et respect.

Je ne veux pas refaire le passé. Je veux avancer ! Pour vous. C'est ce que je veux faire, avec vos élus, sur chaque sujet.

Le travail que nous menons actuellement sur l'eau, nous devons l'engager prioritairement pour notre jeunesse.

Parce qu'elle a privé de nombreux élèves et étudiants de l'accès aux cours, à leurs apprentissages, à leurs stages, la crise sanitaire a rendu ce chantier urgent.

Notre plan d'actions ne pourra connaître qu'un objectif : accompagner chaque jeune vers l'emploi. Avoir un travail, gagner son salaire, devenir autonome, c'est le vrai chemin de l'émancipation.

Le coup d'arrêt porté à l'activité économique, ces derniers mois, a interrompu le parcours, déjà difficile, de nombreux jeunes guadeloupéennes et guadeloupéens vers l'emploi.

Pour remettre le pied à l'étrier, nous devons évidemment faire redémarrer l'économie locale, y compris touristique. Nous devons accompagner des transformations profondes, notamment agricoles, énergétiques et numériques. Nous devons soutenir une commande publique pour des travaux structurants.

Mais pour remettre le pied à l'étrier, nous devons sans tarder ramener notre jeunesse sur la voie de l'activité. En plus des dispositifs existants, l'Etat s'engage donc à financer dès maintenant 1000 emplois aidés pour les Jeunes, avec un accompagnement spécifique et une formation, dans le secteur non marchand pour soutenir les collectivités ou les associations sociales, sportives, environnementales du territoire. Cette réponse va se construire en cofinancement avec les élus locaux et j'ai pu échanger sur ce point directement avec le Président du conseil régional il y a quelques instants.

À chaque sujet, un plan d'actions concrètes.

Nous pourrons les passer en revue précisément lors du déplacement que j'entreprendrai bientôt. Le cas échéant, il conviendra de réajuster certains points.

Nous pourrons ajouter, modifier, accélérer s'il le faut. Et je n'aurai aucun tabou !

Certains élus ont posé la question - en creux - de l'autonomie, par rapport à son statut actuel de Département/Région d'outre-mer. D'après eux, la Guadeloupe pourrait mieux se gérer elle-même.

Ils souhaitent moins d'égalité avec l'hexagone, plus de liberté de décision par les élus locaux.

Le Gouvernement est prêt à en parler. Il n'y a pas de mauvais débat. Du moment que ces débats servent à résoudre les vrais problèmes des Guadeloupéennes et des Guadeloupéens.

Du concret. Moins de paroles, plus d'action.

Voilà donc, mes chers compatriotes, la méthode que j'ai travaillée avec vos élus ces derniers jours.

J'ai bien entendu les commentateurs professionnels qui auraient souhaité me voir plus vite sur le terrain -- au risque de mobiliser les forces de l'ordre dont vous avez besoin pour retrouver une vie normale.

J'ai surtout remarqué que ces commentateurs parlent depuis Paris, en votre nom à vous.

La Guadeloupe, comme beaucoup de territoires d'Outre-mer, connaît le prix de ces visites ministérielles hâtives, mal préparées, dont l'objectif a toujours été de gagner du temps.

Notre engagement est différent : c'est de regarder en face la situation pour résoudre les difficultés.

Avec patience, avec bienveillance ; mais aussi avec ténacité et sans ménager nos efforts.

Avec justice.


Vive la Guadeloupe,
Vive la République,
Vive la France !


Source https://outre-mer.gouv.fr, le 29 novembre 2021