Interview de Mme Naïma Moutchou, ministre des outre-mer, à France Info le 7 janvier 2026, sur le projet de loi de finances pour 2026, l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, le communautarisme et la situation à Mayotte.

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Média : France Info

Texte intégral

ALIX BOUILHAGUET
Bonjour Naïma MOUTCHOU.

NAÏMA MOUTCHOU
Bonjour.

ALIX BOUILHAGUET
Merci d'être avec nous ce matin. Le budget fait son retour à l'Assemblée nationale, ça va se passer notamment demain à la Commission des finances. Le ministre de l'Économie, Roland LESCURE, espère que la France va vite se doter d'un budget. Est-ce que vous partagez son optimisme ?

NAÏMA MOUTCHOU
Absolument, parce que nous n'avons pas d'autre choix. Le point de départ, c'est bien le Parlement. Et les débats, vous venez de le dire, vont s'ouvrir à partir de cette semaine. Probablement pendant encore une dizaine ou une quinzaine de jours, dans le cadre des séances en hémicycle, en séance publique, pour doter le pays d'un budget. Nous en avons besoin, puisque nous sommes sous régime de loi spéciale, qui est un service minimum. Nous avons besoin d'avancer. Je suis ministre des Outre-mer, je peux vous dire que les Outre-mer ont besoin urgemment d'un budget pour pouvoir déployer les projets, pour pouvoir avancer. Je pense à Mayotte, à la Nouvelle-Calédonie. Donc c'est urgent.

ALIX BOUILHAGUET
Roland LESCURE a plaidé pour le retour de la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises supprimée par le Sénat. Est-ce que c'est un geste suffisant pour s'acheter la clémence des socialistes ?

NAÏMA MOUTCHOU
Ça fera partie du débat parlementaire, c'est certain. Il faut que ce soit un point de compromis. En tout cas, les discussions sont en cours. Tout est sur la table. Et il n'y a pas de sujet tabou, nous le savons bien. Nous verrons bien où ça nous mène. Mais le point de départ, ça reste effectivement la volonté de construire ce compromis avec toutes les forces politiques qui le veulent.

ALIX BOUILHAGUET
Contrairement au projet de loi sur la sécurité sociale, on sait que les socialistes, parce qu'ils le disent, ne voteront pas le budget. Donc au mieux, Sébastien LECORNU peut obtenir une abstention en cas de 49.3 et en cas de motion de censure. Est-ce que le Premier ministre doit assumer ses responsabilités et utiliser en temps utile le 49.3 ? On dit qu'Emmanuel MACRON le pousse plutôt à le faire.

NAÏMA MOUTCHOU
Il faut d'abord donner la chance au dialogue entre les forces politiques. C'est le Parlement qui est souverain. Donc nous verrons bien où le dialogue entre les différents partis amène. Ensuite, nous savons bien quelles sont les solutions. Si ce n'est pas la voie naturelle du vote par le Parlement, il y a la possibilité de déclencher le 49.3. Nous le savons bien. Ou la possibilité de faire voter un budget par voie d'ordonnance. Mais chaque chose en son temps.

ALIX BOUILHAGUET
Donc tout ça n'est pas tabou. S'il faut mettre un 49.3, ce sera fait.

NAÏMA MOUTCHOU
Ce qui n'est pas tabou, c'est qu'il faut absolument doter la France d'un budget le plus rapidement possible.

ALIX BOUILHAGUET
Les municipales, c'est déjà dans deux mois et demi. Avant Noël, le député LFI Sébastien DELOGU, lors d'un déplacement pour soutenir Bally BAGAYOKO à Saint-Denis, a parlé de l'opportunité "Qu'enfin des racisés dirigent ces villes" pour faire en sorte – et je cite – "Que le réel peuple de France reprenne le pouvoir ici". Comment vous avez vécu cette sortie ? Est-ce que pour vous, c'est clairement un appel à voter selon sa couleur de peau ?

NAÏMA MOUTCHOU
Ce que vous venez de décrire est scandaleux. C'est scandaleux. Moi, je dénonce depuis quelques temps déjà, non pas des dérapages... Ce ne sont pas des dérapages chez La France Insoumise. C'est déjà une ligne politique assumée. Que fait Monsieur MÉLENCHON ? Il a fait un calcul très cynique. Il a vu que pour accéder au deuxième tour de la présidentielle, il lui manquait 300 000 ou 400 000 voix. Il se dit qu'il y a quelque chose à faire dans les quartiers populaires. Et pour essayer d'amener à lui ces voix, puisqu'il les considère comme étant un réservoir, pas davantage, un réservoir, il joue avec le feu. Et il considère que les gens issus de l'immigration, des quartiers populaires, les Français de confession musulmane ou de culture arabo-musulmane sont des pions. Et donc sur la question de Gaza, sur la couleur de peau, sur l'origine, il instrumentalise ces sujets, le ressentiment. Il réduit ces gens. C'est du racisme, madame. C'est purement du racisme sous couvert de progressisme. C'est du racisme pour quelques voix. Monsieur MÉLENCHON se prend pour le tuteur des Français issus de l'immigration ou de confession musulmane pour quelques voix. C'est scandaleux parce qu'il est en train d'attiser la haine, la colère. Il joue sur la division de ce pays. Moi, je viens des quartiers populaires. Je sais ce que c'est. Et donc je ne laisserai pas faire cette instrumentalisation.

ALIX BOUILHAGUET
Mais certains pourraient banaliser la formule et dire après tout que ce n'est pas du communautarisme, c'est un appel à plus de diversité, diversité qui est promue par de nombreux partis.

NAÏMA MOUTCHOU
Non, mais ça n'a rien à voir. Quand vous réduisez les gens à une couleur de peau, à une origine, ça s'appelle du racisme. C'est précisément du racisme. Quand vous opposez les gens entre eux parce qu'ils viennent de tels endroits, parce qu'ils ne seraient pas "assez blancs", qu'est-ce qu'on est en train d'inventer ? C'est du racisme purement et simplement. C'est extrêmement grave.

ALIX BOUILHAGUET
Il y a un autre député insoumis, Carlos Martens BILONGO. Lors de l'émission, je vais être extrêmement précise, "La Librairie Africaine" du 23 décembre, il a aussi suggéré une opposition entre deux camps. Je le cite : "On est plus nombreux et on est plus intelligents si on fait plus de gosses qu'eux. Tant pis pour eux". Le député affirme que ces phrases ont été sorties de leur contexte. Mais pour vous, c'est clairement un discours discriminatoire ?

NAÏMA MOUTCHOU
Mais évidemment, c'est de la discrimination. D'abord, c'est un discours qu'on entend depuis un certain temps. La France Insoumise... Ce n'est pas une occasion de Carlos Martens BILONGO. Ça vient conforter ce qu'on entend déjà depuis un certain temps. Donc ce n'est pas sorti de son contexte. Ça n'est pas vrai. La France Insoumise assume de dire : il y a un réservoir de voix dans les quartiers populaires. Jouons avec le ressentiment de ces gens. Et donc appuyons effectivement là où ça fait mal. C'est scandaleux, ce qui est en train de se passer. Et nous ne devons pas laisser faire.

ALIX BOUILHAGUET
Vous n'avez pas laissé faire. D'ailleurs, vous avez réagi sur les réseaux sociaux. Et vous avez subi une vague de haine intense. Je ne vais même pas citer les messages que j'ai lus qui sont effectivement totalement indignes. Vous l'avez ressenti comment ? Comme un moyen de vous faire taire ?

NAÏMA MOUTCHOU
Absolument. Absolument. C'est la méthode très classique de ceux qui attisent la haine, de ceux qui créent ce climat, des conditions effectivement pour que vous subissiez du cyberharcèlement lorsque vous dénoncez, vous pointez du doigt des responsabilités. On doit être dans le débat démocratique. Moi, j'attends que La France Insoumise m'oppose des arguments. Non. En retour : de la haine, des insultes à caractère raciste. Alors ça a été "arabe de service", "larbin", "retourne dans ton pays", etc. Enfin bon, que sais-je. Voilà ce qu'est le niveau de débat pour ces gens.

ALIX BOUILHAGUET
Et un dernier mot là-dessus. Vous craignez que ces questions-là, ce vote communautaire, soient au cœur de la campagne des municipales ?

NAÏMA MOUTCHOU
Je le crains, puisque c'est l'atmosphère dans laquelle on est en train de s'inscrire. On est au début de la campagne. Effectivement, les candidats commencent à dérouler leur programme. Et donc on sent bien, effectivement, qu'on est entrés dans cette atmosphère, dans cette haine et qu'on va vouloir opposer les uns aux autres sur cette base. C'est évidemment quelque chose que je combats, d'où je viens. Et compte tenu du parcours qui est le mien, je viens des quartiers populaires, je suis aussi issue d'immigration. Je dis que je ne laisserai pas faire. Moi, j'ai un devoir moral de parler de ce sujet et d'essayer de protéger le pays. Je veux donner à ces gens l'envie d'aimer la France. Ce n'est pas l'inverse. Pas l'inverse.

ALIX BOUILHAGUET
Vous êtes, je l'ai dit, ministre des Outre-mer. Emmanuel MACRON a convié tous les élus de Nouvelle-Calédonie le 16 janvier pour relancer le dialogue politique sur l'avenir institutionnel du territoire. Il s'agit de clarifier la mise en œuvre de l'accord de Bougival avec à la clé un référendum local en février 2026. On a quand même le sentiment en ce moment qu'il y a une forme d'impasse entre les pro-indépendance et les loyalistes.

NAÏMA MOUTCHOU
Vous connaissez l'histoire de la Nouvelle-Calédonie. Elle est fragile. L'avenir institutionnel de ce territoire est un sujet éminemment complexe qui s'inscrit dans le temps. Mais il y a une donnée constante. C'est que nous devons toujours poursuivre le fil du dialogue. Ce qui est important, c'est que les forces politiques, même quand elles ne s'entendent pas, puissent continuer à se parler pour essayer de tracer ce chemin. C'est l'intérêt des Calédoniens. Et donc nous mettons tout ce que nous pouvons, j'ai envie de dire, sur la table pour que les forces politiques puissent continuer à discuter pour essayer de dégager un consensus autour de cet accord de Bougival, qui est un socle important. C'est un accord important. Ce qu'il permet aujourd'hui, ce qu'il ouvre comme possibilités pour la Nouvelle-Calédonie n'est pas à balayer d'un revers de main.

ALIX BOUILHAGUET
Sauf que les indépendantistes contestent un peu le calendrier imposé par Paris et dénoncent ce qu'ils perçoivent comme un passage en force ou une négation du droit à l'autodétermination. Est-ce que vous redoutez de nouvelles tensions ?

NAÏMA MOUTCHOU
Non, parce que d'abord, la porte est ouverte aux indépendantistes pour qu'ils puissent venir s'exprimer. Le président de la République les reçoit le 16 janvier. Ils pourront dire au président de la République ce qu'ils considèrent comme n'étant pas suffisamment solide dans le cadre de l'accord de Bougival. Mais tous les sujets peuvent être abordés sans tabou. Encore une fois, l'accord de Bougival est un socle de travail. S'il y a besoin d'éclairer, s'il y a besoin de compléter, regardons les choses. Mais il faut commencer déjà par venir à la table des discussions pour ça. Et donc je le dis, je le redis, la porte reste ouverte pour que nous puissions, sur la base de cet accord qui est un accord important pour le territoire, ouvrir des perspectives aux Calédoniens.

ALIX BOUILHAGUET
Vous revenez aussi d'un déplacement à Mayotte. Un an après, comment se porte l'archipel ?

NAÏMA MOUTCHOU
La situation à Mayotte, effectivement, dont je reviens, reste difficile. La situation est difficile pour les Mahoraises et les Mahorais, un an après le cyclone Chido, qui a été particulièrement dévastateur. Donc moi, j'ai vu les stigmates. Et j'ai vu encore les difficultés et le chemin qui reste à parcourir. Mais j'ai vu aussi le territoire commencer à se redresser. Et donc on a une responsabilité majeure, majeure, au sein du Gouvernement pour continuer à suivre la situation de près, pour mettre les financements, évidemment, qu'il faut pour reconstruire le territoire. C'est pour ça que le vote d'un budget, il est important. Les quatre milliards d'euros pour la reconstruction et la refondation, nous n'avons pas le temps d'attendre pour Mayotte, pour reconstruire les écoles, les infrastructures, pour l'accès à l'eau. Donc il y a encore du travail, mais ça avance. Et je prends l'engagement d'être au rendez-vous dans les prochaines semaines pour suivre cela de près et pour que tout ça se concrétise.

ALIX BOUILHAGUET
Merci beaucoup, Naïma MOUTCHOU, d'avoir été avec nous ce matin.

NAÏMA MOUTCHOU
Merci.

JEAN-BAPTISTE MARTEAU
Merci, Naïma MOUTCHOU. Bonne journée. On salue d'ailleurs tous nos compatriotes d'Outre-mer qui regardent également la matinale de France Info…

NAÏMA MOUTCHOU
Absolument.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 janvier 2026