Texte intégral
THOMAS SOTTO
Elle est la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore BERGE est l’invitée de RTL Matin. Bonjour et bienvenue sur RTL, Aurore BERGE.
AURORE BERGE
Bonjour.
THOMAS SOTTO
En France, en Belgique, au Canada, des dizaines de femmes accusent Patrick BRUEL de viol ou d’agression sexuelle. Êtes-vous à l’aise, madame la ministre, avec ce qu’il convient d’appeler désormais "l’affaire BRUEL" ?
AURORE BERGE
Je n’ai pas à être à l’aise ou pas. D’abord parce qu’il y a le temps de la justice et ça, ce n’est pas le temps politique. Il y a le temps de cette justice et il y a aussi la capacité qu’on a à rappeler des principes. Et moi, ce qui me surprend ou m’interpelle particulièrement, c’est que plus de dix ans après #MeToo, finalement, on est toujours dans la même incapacité à énoncer ces principes et à tenir sur ces principes. Il faut arriver à entendre les deux, c’est-à-dire à entendre évidemment la parole des victimes. Il y a beaucoup à dire sur la manière avec laquelle, aujourd’hui encore, dix ans après #MeToo, on accueille cette parole, c’est-à-dire qu’on met immédiatement en accusation les victimes présumées, qu’on interroge l’agenda caché qui serait prétendument celui des victimes. Moi, j’aimerais que quelqu’un me cite une seule victime qui a déjà porté plainte pour violence sexuelle et qui a vu sa carrière progresser après. Ça n’est jamais arrivé.
THOMAS SOTTO
Donc, on ne considère pas encore assez la parole des victimes ?
AURORE BERGE
En fait, à la fois, on est dans l’injonction de choisir un camp, comme s’il y avait un autre camp que celui de la justice et du temps judiciaire qui est aujourd’hui celui dans lequel on doit s’inscrire. On met en accusation immédiatement la parole des victimes. On les disqualifie immédiatement, considérant que par principe, elles mentiraient.
THOMAS SOTTO
Ce n’est pas le cas ces derniers jours…
AURORE BERGE
Et dans le même moment, on piétine la présomption d’innocence. Et c’est ça la difficulté, c’est qu’on entende les deux parties de la phrase que j’énonce, c’est-à-dire qu’on peut et qu’on doit respecter la parole des victimes, qu’on ne peut pas continuer à, par principe, considérer que les femmes qui dénonceraient des violences sexuelles mentent, mettre encore une fois en doute le fait qu’elles le fassent parfois des années plus tard, alors qu’aujourd’hui, tout est documenté sur la question du psychotrauma, sur le fait que parfois, on met des années ou des dizaines d’années à être en capacité de dire…
THOMAS SOTTO
C’est souvent après 50 ans, 45-50 ans, que ces souvenirs remontent. C’est ce que disent les psys, les psychiatres.
AURORE BERGE
Alors c’est souvent qu’il y a un événement qui est déclencheur, c’est-à-dire une première victime qui va parler et qui va permettre que d’autres se sentent légitimes à s’exprimer parce qu’il y a la honte, la culpabilité, la peur, la peur de ne pas être cru, la peur du traitement médiatique, la peur du traitement judiciaire. Et c’est vrai que quand on regarde ce qui se passe encore ces dernières heures ou ces derniers jours - il suffit de regarder les commentaires sur les réseaux sociaux, par exemple ou parfois même par de traitement médiatique - pour voir qu’on peut comprendre, malheureusement, qu’elles aient peur. Et dans le même temps, et je mets bien le "et", et il faut entendre ce "et", on a le risque, encore une fois, de piétiner la présomption d’innocence, qui est un principe fondamental de l’État.
THOMAS SOTTO
C’est un peu la quadrature du cercle.
AURORE BERGE
Oui, c’est difficile, c’est difficile de tenir sur de la nuance sur ce genre de sujet, c’est difficile de ne pas céder à l’injonction d’avoir à choisir un camp, mais c’est une erreur de nous obliger à choisir un camp, parce que ça empêchera d’autres victimes de s’exprimer, ça empêchera que la justice puisse se rendre sereinement, et ça empêchera que la vérité puisse s’installer. Et la seule vérité possible, c’est la vérité judiciaire.
THOMAS SOTTO
Vous dites qu’il faut entendre la parole des victimes. Est-ce que pour Patrick BRUEL, continuer à être sur scène tous les soirs au théâtre, ou assurer sa tournée qui est prévue dans les semaines et les mois qui viennent, c’est respecter la parole des victimes ?
AURORE BERGE
Ça c’est une décision qui lui appartient à lui, et qui ne m’appartient pas à moi ni à vous. C’est lui qui doit décider s’il souhaite continuer à être sur scène, alors qu’aujourd’hui, encore une fois, il y a des accusations qui sont portées contre lui, il y a des plaintes qui ont été déposées, il y a une information judiciaire qui est ouverte, mais il n’y a pas de condamnation. Donc c’est ça la difficulté permanente dans laquelle on est, mais il faut qu’on arrive à tenir en fait sur cette ligne. Si on ne tient pas sur cette ligne, à la fois on va fragiliser de manière définitive la capacité de victimes à s’exprimer et à dire ce qu’elles ont eu à subir, notamment quand on parle encore une fois de violences sexuelles, où on sait le trauma que ça génère, et parfois les années ou les dizaines d’années qui sont nécessaires.
Regarder aujourd’hui, je suis la première à essayer d’avancer sur les règles en matière de prescription, parce qu’on sait à quel point, encore une fois, on a besoin de temps pour accueillir cette parole et pour livrer cette parole. On a souvent dit que les victimes ne parlaient pas. Je pense que les victimes ont toujours parlé, mais que la société n’a pas toujours été en capacité de les écouter. Aujourd’hui, il faut qu’on assume d’être dans ce temps où on écoute et on entend la parole des victimes et on tient sur des principes de droit.
THOMAS SOTTO
Qu’est-ce que vous auriez envie de dire à Patrick BRUEL si vous l’aviez face à vous ce matin ?
AURORE BERGE
Je ne suis pas son conseil, je ne suis pas son avocate.
THOMAS SOTTO
Je ne vous dis pas d’être son conseil, vous êtes une femme, ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes, face à une situation, vous le dites et vous le décrivez fort justement, qui est très compliquée. Il y a, selon les derniers décomptes, dix plaintes déposées en France, une en Belgique, une trentaine de femmes qui l’accusent. Qu’est-ce que vous lui diriez ?
AURORE BERGE
Encore une fois, je ne suis pas là pour être son conseil. Je le dirais la même chose à l’ensemble de ceux ou celles qui sont mis en accusation et qui ont des plaintes. C’est qu’il ne faut jamais donner le sentiment de prendre à la légère les plaintes qui sont déposées. Il ne faut jamais donner le sentiment qu’on balaie d’un revers de la main des femmes qui ont fait le choix de porter plainte.
THOMAS SOTTO
Mais est-ce qu’il faut mettre sa carrière entre parenthèses quitte à ce que ce soit injuste pour lui, que la justice le détermine après ? Est-ce que vous pensez, il y a quand même une pétition qui a été lancée par des féministes, plus de 31 000 signatures, il y a des mères dans plusieurs villes, à Paris, à Brest, à Nancy, à Montpellier, des concerts annulés déjà au Canada.
AURORE BERGE
Mais ça, encore une fois, cette décision, elle lui revient à lui. C’est lui qui est sur scène, c’est lui qui produit.
THOMAS SOTTO
Et ces mobilisations, vous les soutenez ? Vous les comprenez ? Ou vous leur dites que ce n’est pas le moment ?
AURORE BERGE
Je comprends évidemment l’émoi. Je comprends évidemment celles et ceux qui considèrent que ce serait inapproprié, qui n’ont pas envie de s’y rendre. Mais ça, c’est une liberté individuelle d’y aller ou pas. Ça ne devrait pas être un acte militant, en fait, d’aller ou de ne pas aller à un concert. Le sujet, c’est est-ce que lui considère que les conditions sont réunies pour qu’il maintienne sa tournée, pour qu’il maintienne ses concerts ou pas. Ce n’est pas à moi d’en juger, ce n’est pas à nous d’en juger.
THOMAS SOTTO
Mais est-ce qu’il y a un risque de trouble à l’ordre public ? Parce que c’est la seule raison…
AURORE BERGE
Mais vous imaginez bien que moi, si ce matin, je dis à votre antenne : "J’appelle solennellement Patrick BRUEL à annuler ses concerts", vous imaginez bien l’interprétation immédiate qui en sera faite.
C’est-à-dire que de moi-même, en disant ça, il n’y a plus de présomption d’innocence, il n’y a plus qu’une présomption de culpabilité. Je ne peux pas dire ça.
THOMAS SOTTO
Non, mais peut-être à se mettre en retrait, comme ont pu le faire dans d’autres domaines qui n’ont rien à voir, des ministres mis en examen, comme ont pu le faire... Voilà, ça arrive. C’est ce qu’a dit Emmanuel GREGOIRE, le maire de Paris, hier, par exemple. Est-ce que ça, c’est quelque chose qui vous parle ? Ou est-ce que vous dites… Parce que la seule solution pour annuler ses concerts, soit il le décide lui-même, soit il y a trouble à l’ordre public, et c’est le préfet qui le décide. Est-ce que vous pensez que la situation telle qu’elle est peut provoquer des troubles à l’ordre public ? Est-ce qu’il y a déjà des troubles à l’ordre public ?
AURORE BERGE
Je ne pense pas, parce que je pense que, heureusement, celles qui sont en soutien des femmes qui ont porté plainte sont des personnes qui sont à la fois très concernées, convaincues et raisonnables. Je ne crois pas qu’elles cherchent à causer quelque trouble que soit à l’ordre public, encore une fois. Donc, moi, ce que je redis, c’est qu’on est 10 ans après #MeToo, et que ce qui est sidérant, c’est qu’on n’ait toujours pas appris, 10 ans après #MeToo, à traiter, en fait, politiquement, médiatiquement, et même humainement, en fait, les affaires qui sont celles-ci. Que ce soit quelqu’un de puissant n’est pas la question, que ce soit quelqu’un de connu n’est pas la question, on ne devrait pas entrer en ligne de compte, ni pour l’injonction d’avoir à choisir un camp, ni sur la manière avec laquelle on participe à ce traitement-là.
THOMAS SOTTO
Mais est-ce que dans ce contexte-là, qui existe, on ne peut pas faire sans, contexte médiatique, tribunal médiatique, diront certains, est-ce qu’il faut que la justice aille plus vite ? Jusqu’à preuve du contraire, il n’a pas été entendu, Patrick BRUEL, encore.
AURORE BERGE
Moi, je n’ai pas à faire injonction à la justice d’aller vite ou pas. L’injonction qui est faite, c’est de garantir que le temps judiciaire soit respecté. Et pour que le temps judiciaire soit respecté, encore faut-il qu’on respecte et qu’on arrive à entendre la parole qui est énoncée par les victimes qui ont décidé de porter plainte, en effet, parfois des dizaines d’années après. Moi, ce qui m’interpelle aussi, et ça, je crois que je suis en capacité de le dire, parce que ce n’est pas porter un jugement sur cette affaire, c’est la manière avec laquelle son avocat se comporte vis-à-vis des victimes. Parce que l’une des principales inquiétudes…
THOMAS SOTTO
Oui, parce qu’il dit que son client est présumé coupable, Christophe INGRAIN, dans l’affaire Flavie FLAMENT.
AURORE BERGE
Enfin, encore une fois, chacun a le droit à une défense et chacun choisit la défense qu’il souhaite.
THOMAS SOTTO
Il dit que la relation était parfaitement consentie, qu’il était probable qu’ils soient des "sex friends", qu’il avait 32 ans à l’époque, mais qu’il en faisait beaucoup moins.
AURORE BERGE
Oui, c’est cette dernière phrase notamment qui m’interpelle beaucoup parce que la question n’est pas là. La question n’est pas de savoir si elle faisait plus âgée ou si lui faisait plus jeune. Parce que c’est ça, à la fin, c’est-à-dire qu’on retourne une part d’accusation. Et c’est ça qui est souvent insupportable dans le cadre de violences sexuelles et de plaintes qui sont déposées dans le cadre de violences sexuelles, c’est cette inversion accusatoire. C’est-à-dire que c’est la victime qui devient la coupable. Et on verra ce que dira la justice, encore une fois. On verra l’établissement de cette vérité judiciaire, et ce n’est pas à moi de l’énoncer avant qu’elle passe. En revanche, je considère qu’il y a des propos, y compris de la part de la Défense, qui ne devraient pas être tenus. Et d’ailleurs, je rappelle que dans l’affaire DEPARDIEU, l’avocat de Gérard DEPARDIEU avait été condamné. Il a été condamné sur la manière avec laquelle il s’est comporté vis-à-vis des victimes. Parce que, moi je suis là pour défendre les droits des femmes, pour défendre l’égalité entre les femmes et les hommes…
THOMAS SOTTO
Il va trop loin l’avocat de Patrick BRUEL, là ?
AURORE BERGE
… Pour permettre qu’on éradique la question des violences, et singulièrement des violences sexuelles qui sont un fléau dans notre pays. Et donc ça veut dire être en capacité d’entendre, d’écouter la parole des victimes présumées, de respecter le temps des victimes, encore une fois. Personne n’a à juger en considérant qu’elle parle trop tôt.
THOMAS SOTTO
Il va trop loin l’avocat de Patrick BRUEL ?
AURORE BERGE
Oui, je trouve qu’il va trop loin, et je trouve qu’il emploie des arguments qui sont absolument fallacieux sur l’âge ou la manière avec laquelle il ferait plus jeune ou plus âgé, parce que je pense que ce n’est pas cette manière-là qu’on doit pouvoir aujourd’hui appréhender la question des violences sexuelles.
THOMAS SOTTO
Dernière question sur ce sujet, est-ce qu’il faut rendre plus largement les viols sur mineurs imprescriptibles ?
AURORE BERGE
Oui, moi j’y suis favorable et favorable depuis longtemps à cette imprescriptibilité.
THOMAS SOTTO
Est-ce que ça va se faire ?
AURORE BERGE
J’espère que ça se fera. On a eu déjà des débats à l’Assemblée nationale et au Sénat sur le sujet, on n’a pas réussi, à ce stade, à réunir une majorité politique.
Je pense que quiconque rencontre dans sa vie un enfant qui a été victime d’inceste et qui est devenu adulte, vous dira une chose - en tout cas, moi, c’est ce qui m’a toujours frappée - c’est que les victimes d’inceste elles sont condamnées à vie. Et je considère qu’il n’y a pas de raison que les bourreaux, eux, puissent dormir tranquilles, parce qu’à un moment la prescription passe et on se dit que soi-disant, pour la bonne tenue de la société, il y a un délai après lequel on ne devrait plus être en capacité d’avoir accès à la justice. On devrait toujours avoir accès à la justice quand on a été victime d’inceste ou de viol dans l’enfance.
THOMAS SOTTO
Autre sujet, la semaine dernière vous êtes allée à Cannes au festival.
AURORE BERGE
Un autre sujet, en effet.
THOMAS SOTTO
On vous a vu monter les marches en robe de soirée. Ça vous a valu beaucoup de critiques. Qu’est-ce que vous êtes allée faire là-bas ? Est-ce que c’est la place d’une ministre comme certains vous l’ont reproché ?
AURORE BERGE
À partir du moment où je suis invitée par la présidente du festival de Cannes, qui plus est, pour voir un film qui était pour moi essentiel et affiché aussi le soutien du Gouvernement à ce film…
THOMAS SOTTO
C’était le film sur Samuel PATY.
AURORE BERGE
Ce qui s’appelle "L’abandon" sur Samuel PATY, oui je considère que c’est aussi de ma responsabilité. Je comprends évidemment que parfois ça puisse générer du commentaire, singulièrement quand c’est une femme d’ailleurs, parce qu’on ne génère pas le même type de commentaire sur les réseaux sociaux.
THOMAS SOTTO
Vous êtes sûre de ça ?
AURORE BERGE
Ah oui, je suis sûre de ça, vu le caractère des commentaires, oui. Vu la vulgarité des commentaires, je n’ai à peu près aucun doute en effet qu’il y a aussi une caractérisation qui est de nature un petit peu différente quand ça peut concerner une femme. Moi je suis une femme politique, je suis membre du Gouvernement.
THOMAS SOTTO
Vous étiez à votre place là-bas.
AURORE BERGE
J’étais invitée pour porter un certain nombre de convictions sur la diversité dans le cinéma, sur le fait de ne pas renoncer à montrer à l’écran certains sujets quand d’autres pays y renoncent, et pour venir soutenir un film qui paraît essentiel, qui s’appelle "L’abandon" sur Samuel PATY et je crois que chacun, chaque français devrait avoir envie d’aller voir.
THOMAS SOTTO
Donc vous étiez invitée, ça n’a pas coûté de sous aux contribuables ?
AURORE BERGE
J’étais invitée par le festival de Cannes, en effet.
THOMAS SOTTO
Dernier point, le parquet général près la Cour de cassation a requis un non-lieu en votre faveur, Aurore BERGE, dans l’enquête qui avait été ouverte en janvier 2025. Vous étiez soupçonnée injustement selon le parquet d’avoir menti sous serment sur vos liens avec une lobbyiste de crèche privée. C’est quoi ça ? C’est un emballement politique, un emballement médiatique ou c’est le fonctionnement normal de la justice ? Comment vous vivez tout ça ?
AURORE BERGE
Alors le fonctionnement normal de la justice absolument évidemment et moi je me suis tenue par principe à la disposition absolue de la justice et j’ai répondu à toutes les convocations. J’ai été placée au statut de témoin assisté, rien d’autre, jamais. Donc oui il y a eu une part évidemment d’emballement au moment où cette affaire a été malheureusement lancée et il y a eu des réquisitions aujourd’hui du parquet général qui dit clairement une chose simple, c’est que j’ai toujours dit la vérité, que j’ai toujours dit depuis deux ans la vérité et que j’ai fait mon travail, je crois, avec intégrité et avec honnêteté pour protéger les enfants dans la lutte notamment contre les maltraitances. Donc je le vis évidemment avec soulagement qu’enfin la vérité puisse être rétablie.
Source : Service d’information du Gouvernement, le 22 mai 2026