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Vie publique
L'essentiel de Vie publique
La liberté d'expression
Numéro 35 - Vendredi 03 avril 2026

La liberté d'expression est une liberté à valeur constitutionnelle. Ce droit fondamental, qui permet à tout individu d'exprimer ses opinions sans en principe risquer de sanction, est inscrit à l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Pourquoi sa protection est-elle nécessaire ?

Pourquoi on en parle ? 

Dans plusieurs arrêts rendus le 14 janvier 2026, la Cour de cassation consacre une évolution notable dans le domaine de la liberté d'expression. Si elle maintient la qualité de liberté fondamentale à la liberté d'expression et la nullité du licenciement motivé par l'exercice légitime de la liberté d'expression par le salarié, elle ne fait plus référence à la notion d'abus (injure, diffamation, excès), mais à une mise en balance de cette liberté fondamentale avec les intérêts de l'employeur.

La liberté d’expression : pilier de la démocratie 

L'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Cette liberté fondamentale en droit français, définie par un texte du bloc de constitutionnalité, permet et conditionne l'exercice d'autres droits et libertés : liberté d'opinion, liberté d'association, liberté de manifestation, droit de grève, liberté de la presse. Ainsi, la liberté d'expression est « d'autant plus précieuse que son existence est une des garanties essentielles du respect des autres droits et libertés », comme le rappelle la décision du 29 juillet 1994 du Conseil constitutionnel.

LES MOTS DANS L'ACTU
Liberté d'opinion

La liberté d’opinion (ou de conscience) assure à toute personne la liberté de penser comme elle l’entend. En théorie, cette liberté n’a pas besoin d’être protégée car chacun peut penser ce qu’il veut dès lors qu’il n’exprime pas ses pensées. Elle est indissociable de la liberté d'expression, qui permet à tout individu d'exprimer librement ses opinions. L'article 10 de la Déclaration de 1789 dispose que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi ». 

Liberté de manifestation

La liberté de manifestation permet à des personnes soutenant une cause ou une opinion de l’exprimer collectivement dans la rue (dans le respect des règles de maintien de l’ordre public). Bien que cette liberté ne soit pas explicitement mentionnée dans la Déclaration de 1789, le Conseil constitutionnel a rappelé, dans une décision de 2019, que le droit d’expression collective des idées et des opinions découle de la liberté d’expression garantie par l’article 11. Le droit de manifester est donc un droit fondamental.

Une liberté sous conditions 

La loi pose les limites de la liberté d'expression, comme l'indique l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dans une formulation suffisamment large pour permettre une souplesse législative (« sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi »). L'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme est plus précis et expose des exemples de limites à la liberté d'expression. Ces limites constituent des mesures nécessaires dans une société démocratique, contribuant à : 

  • l'intérêt général, comme la sécurité nationale, la sûreté publique, l'intégrité du territoire ou encore la prévention du crime ;
  • la protection de la santé ou de la morale ;
  • la protection de la réputation ou des droits d'autrui (diffamation, discrimination, atteinte à la vie privée) ;
  • la protection d'informations confidentielles, notamment des documents sur des affaires judiciaires en cours ou ceux relatifs au secret de la défense nationale.

Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.

Article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme

Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. Le présent article n’empêche pas les États de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisations.

Article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme

Une liberté à « double face »

Ces deux définitions de la liberté d'expression données par des textes internationaux insistent sur le fait qu'il s'agit d'une liberté à « double face » qui préserve :

  • d'une part, le droit des émetteurs à exprimer et diffuser librement leur opinion ; 
  • d'autre part, le droit des récepteurs à recevoir une information diverse et pluraliste.

À la liberté des émetteurs répond le droit des destinataires d'en bénéficier. C'est une des fonctions de la jurisprudence de trouver un équilibre entre ces différents aspects de la liberté d'expression.


Le Conseil constitutionnel, garant de la liberté d'expression 

L'équilibre entre la nécessité de protéger la liberté d'expression et celle de poser des limites à condition qu'elles soient justifiées et raisonnables repose en partie sur la jurisprudence. Le Conseil constitutionnel a statué dans plusieurs décisions sur la liberté d'expression : 

  • en 1993, le Conseil évoque pour la première fois la liberté d'expression dans une décision portant sur les enseignants-chercheurs, affirmant que leur mission exige qu’ils puissent s’exprimer librement et exercer en toute indépendance ; 
  • en 1994, la loi Toubon entend imposer l'usage du français et limiter le recours aux termes étrangers aux particuliers et aux médias radio et télévisés. Le Conseil rappelle que l'article 11 de la Déclaration de 1789 « implique le droit pour chacun de choisir les termes jugés par lui les mieux appropriés à l'expression de sa pensée » ;
  • dans une décision de 2003, le Conseil a validé les sanctions prévues par la loi en cas d’outrage public à l'hymne national ou au drapeau tricolore (7 500 euros d'amende et six mois de prison en cas de faits commis en réunion), mais en les limitant aux manifestations publiques sportives, récréatives ou culturelles ; 
  • dans une décision de 2012, le Conseil constitutionnel souligne que les atteintes portées à l'exercice de la liberté d'expression « doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif poursuivi ».
Liberté de la presse : un droit menacé 

La liberté de la presse est une composante essentielle de la liberté d'expression. Elle découle de plusieurs textes, comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Déclaration universelle des droits de l’homme ou encore la Convention européenne des droits de l’homme. Elle garantit à la fois le droit de publier librement (droits émetteurs) et le droit du public à accéder à une information diverse et pluraliste (droits récepteurs). La loi du 29 juillet 1881 consacre la liberté de la presse, au-delà de la reconnaissance générale de la liberté d'expression. Toute publication se voit imposer un cadre légal, et les libertés et responsabilités de la presse française sont définies. La loi a été plusieurs fois modifiée pour encadrer la liberté de la presse et garantir le respect de la vie privée, la protection des mineurs, la répression de la diffamation et de l’injure. Dans un rapport publié en 2026, le Conseil de l'Europe estime que la liberté de la presse est à un point de bascule (menaces juridiques, ingérences politiques, concentration des médias…). Partout en Europe, les mesures visant à limiter la couverture des manifestations par les journalistes internationaux se sont multipliées. 

Free speech ou liberté encadrée ? 

La liberté d’expression ne recouvre pas la même réalité de part et d’autre de l’Atlantique. Aux États-Unis, elle est érigée en principe quasi absolu, protégé par le Premier amendement de la Constitution. Même des propos choquants ou extrêmes peuvent être tolérés, au nom d’un « marché des idées » où toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer. La justice américaine n’autorise des restrictions que dans des cas très limités, comme l’incitation à une action illégale imminente. En France, la liberté d’expression est un droit fondamental, mais encadré par la loi : les discours de haine ou la discrimination sont sanctionnés. Dans un discours à la Conférence sur la Sécurité de Munich en février 2025, le vice-président des États-Unis J. D. Vance a dénoncé « un recul de la liberté d'expression en Europe ». Washington vise notamment le règlement européen sur les services numériques (DSA), entré en vigueur en 2024, qui impose aux plateformes numériques de mieux encadrer les contenus illicites en ligne et prévoit des sanctions pouvant atteindre 6% du chiffre d’affaires mondial en cas de manquement. Ce texte est critiqué par les géants du numérique (X, Facebook, Google...), soutenus par l’administration Trump, qui l'assimilent à une forme de censure. En décembre 2025, les États-Unis ont décidé d'interdire de séjour cinq personnalités européennes engagées dans la régulation du numérique, dont l’ancien commissaire européen Thierry Breton.

10%
LE CHIFFRE CLÉ

Entre 2012 et fin 2025, la liberté d'expression a chuté de 10% à l'échelle mondiale, selon l'Unesco. Cette érosion est inédite depuis les guerres mondiales et la fin de la Guerre froide. Dans le même temps, les journalistes pratiquent l'autocensure, qui a augmenté de 63%. Sont régulièrement évités les sujets liés à la corruption, aux droits humains et aux atteintes à l'environnement. Ce déclin s'explique notamment par le recul des droits humains, les attaques contre les journalistes toujours plus nombreuses et la crise affectant le modèle économique des médias.

Réseaux sociaux, de nouveaux défis démocratiques 

Un Français sur deux (53%) s'informe sur les réseaux sociaux, selon une étude de l'Arcom publiée en 2026. Les réseaux sociaux sont devenus de véritables espaces publics. Ils offrent de nouvelles opportunités de libre expression, mais présentent aussi des risques démocratiques majeurs : bulles informationnelles, désinformation, diffusion de contenus haineux... Ces dérives peuvent porter atteinte aux individus (réputation, vie privée) et fragiliser la société par la diffusion de discours de haine. Elles peuvent également déstabiliser les États et démocraties, confrontés à la propagation massive de fausses informations. Les plateformes ont longtemps fixé leurs propres règles de modération, sans contrôle démocratique. Cela soulève aujourd’hui des questions sur les limites entre régulation publique et censure privée et met en évidence la nécessité d’un cadre clair et équilibré pour encadrer le débat en ligne. La loi SREN de 2024 comprend des mesures destinées à sécuriser certains usages d'Internet (filtre anti-arnaques, bannissement des cyber-harceleurs…). Une proposition de loi visant à protéger les mineurs des risques liés à l'utilisation des réseaux sociaux prévoit d'interdire l'accès aux plateformes jugées nuisibles aux mineurs de moins de 15 ans dès la rentrée 2026.

Désinformation et intelligence artificielle 

L'intelligence artificielle générative (IA) renforce les risques liés à la désinformation : 

  • en favorisant la diffusion massive de fausses informations sur les réseaux sociaux, qui circulent plus vite que les informations vérifiées ; 
  • en créant des hypertrucages (ou deepfakes), des vidéos, voix et images détournées ou factices de plus en plus réalistes. Ces contenus peuvent alimenter des campagnes de désinformation, parfois menées par des acteurs étatiques ou étrangers ; 

  • en procédant à un profilage des individus et à une diffusion ciblée des informations sur des segments spécifiques de la population. 

Les algorithmes de recommandation et les techniques de ciblage peuvent orienter l’information reçue et limiter la construction autonome de l’opinion. En 2019, le Conseil de l’Europe évoquait un risque de « persuasion algorithmique » dans la mesure où l’IA permet « d’influencer les émotions et les pensées et de modifier le déroulement d’une action, parfois de façon subliminale ». Le règlement sur l'intelligence artificielle (ou AI Act), adopté par le Parlement européen en 2024, impose des obligations de transparence et de traçabilité des contenus créés par l’IA, pour lutter contre les manipulations.

L'extrait de la Doc'
Les conséquences démocratiques des mutations de la surveillance numérique

Les démocraties sont confrontées à de nouvelles menaces intérieures et extérieures liées aux évolutions des technologies de surveillance de masse. L'extraction des données sur les individus, qui constitue le « cœur » des modèles économiques publicitaires sur Internet, accentue désormais les risques d'ingérence et de manipulation des opinions publiques. La conception et la régulation des nouvelles générations de technologies comme l'intelligence artificielle (...) représentent désormais des enjeux cruciaux pour l'ensemble des sociétés démocratiques.

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