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Vie publique
L'essentiel de Vie publique
Médias, information et IA générative
Numéro 45 - Vendredi 16 octobre 2026

L’essor de l’intelligence artificielle (IA) est en train de bouleverser de nombreux domaines. Le secteur de l’information et des médias n’y échappe pas. Comme dans de nombreux secteurs, cette technologie fait non seulement peser des risques sur l’emploi mais elle est aussi une menace pour l'intégrité du débat démocratique.

Pourquoi on en parle ? 

Selon les données publiées le 8 octobre 2026 par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), les sites et applications d'actualité ont enregistré une baisse de leur fréquentation de 22% entre septembre 2025 et septembre 2026. Parmi les raisons invoquées pour expliquer cette forte baisse, figure le lancement de nouvelles fonctionnalités par le moteur de recherche Google en juillet 2026 : 

  • « Aperçus IA », un résumé généré par l'intelligence artificielle « Gemini » qui apparaît directement en haut des résultats de recherche pour répondre aux requêtes ;
  • « Mode IA », un onglet qui permet d’utiliser Google comme une IA générative du type « ChatGPT ».

Ces évolutions font perdre du trafic et des revenus publicitaires aux sites éditeurs de presse et créateurs de contenus.

Une menace pour l'emploi 

Dans la presse française, l’utilisation de l’IA engendre des suppressions de postes et des plans de transformation. En 2026, plusieurs groupes de presse ont annoncé lors des comités sociaux et économiques des plans de départ volontaires ou des suppressions de postes. Les premiers postes visés sont ceux des secrétaires de rédaction notamment chargés de réécrire et de corriger les articles ; des journalistes sont aussi concernés.  Pour certains groupes il s’agit de faire face à une situation financière difficile alors que pour d’autres, affichant de solides résultats financiers, c’est un moyen de réduire la masse salariale.

De la machine de Turing à ChatGPT : quelques repères chronologiques
Moteurs de recherche : comment la presse est-elle rémunérée ? 

À l'origine, les moteurs de recherche ont été créés pour orienter les utilisateurs du web vers les sites jugés les plus utiles pour eux. En réponse à une requête formulée en mots-clés et saisie dans la barre de recherche, le moteur affiche une page de résultats consistant en une liste de liens hypertextes cliquables permettant d’accéder aux sites internet. En 2007, Google, le moteur le plus utilisé au monde, développe la « recherche universelle » affichant sur la page de résultats des informations dans de nombreux formats : articles d’actualité, images, vidéos… En 2013, le moteur permet les recherches conversationnelles (en posant des questions en langage naturel) et en 2014, il affiche des « extraits optimisés » c’est-à-dire l’extrait d’une page au-dessus du lien qui renvoie vers elle. En 2015, il intègre la rubrique « autres questions posées » en proposant dans un menu dépliant (menu au clic, menu interactif), plusieurs extraits optimisés répondant aux questions les plus fréquentes des internautes. L’évolution des moteurs a entraîné l’affichage de plus en plus de contenus pour les utilisateurs. Or ces textes, images et vidéos sont majoritairement des contenus journalistiques protégés par les droits voisins du droit d’auteur. La loi du 24 juillet 2019 a créé un droit voisin au profit des agences de presse et des éditeurs de presse leur permettant d’être rémunérés par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux lorsque ces derniers réutilisent leurs publications. La loi prévoit toutefois que les plateformes n’ont pas à payer pour la création d’hyperliens et l'affichage de mots isolés ou de très courts extraits. Ce texte a permis d'ouvrir des négociations et des accords entre les plateformes et les représentants de la presse.

Le droit voisin à l'épreuve de l'IA générative 

Le droit voisin, pensé pour les moteurs de recherche, ne couvre pas explicitement l’entraînement des modèles d’IA générative. Les « géants de la tech » exploitent de grandes quantités de données journalistiques, sans autorisation ni compensation, pour entraîner leurs IA génératives. Une proposition de loi visant à renforcer l'effectivité des droits voisins des éditeurs et des agences de presse a été déposée le 25 janvier 2025. Elle a été adoptée par le Sénat en première lecture le 16 juin 2026. En 2024, l'Autorité de la concurrence a prononcé une sanction de 250 millions d’euros à l'encontre de Google pour deux motifs :

  • le non-respect de certains de ses engagements pris en juin 2022 en matière de respect des droits voisins ;
  • l'utilisation des contenus d’éditeurs et d’agences de presse sans les en informer ni leur permettre de négocier une rémunération pour entraîner son service d’intelligence artificielle (Bard devenu Gemini) .
IA générative : quelles solutions pour réguler l'exploitation des sites d'information ? 

L'essor de l’intelligence artificielle générative fragilise encore plus profondément les médias. Avant l’arrivée des IA génératives, il existait un véritable échange de valeur, même s’il était très déséquilibré, entre les moteurs de recherche et les médias en ligne. Du fait de leur forte fréquentation, les moteurs de recherche ont capté une part croissante des recettes publicitaires dont bénéficiaient auparavant les sites d’information. Mais en redirigeant également un trafic important via des liens, ils permettaient à ces derniers de générer des revenus en diffusant des publicités ou en vendant des abonnements. Désormais, les IA génératives utilisent directement les contenus des sites d’information, pour répondre aux questions des utilisateurs sans rediriger vers les sites d’information, provoquant une perte d’audience et de revenus pour ces derniers (alors que produire de l’information fiable coûte cher). Des solutions techniques et économiques existent pour s’opposer à l'exploitation des sites d'information par les géants de la tech :

  • installer des outils techniques permettant d'identifier précisément les bots qui visitent les sites web afin de savoir qui accède aux contenus et de pouvoir bloquer certains robots et en autoriser d’autres ;
  • mettre en place des micropaiements (le « pay per crawl ») en facturant directement chaque passage de robots d'indexation ou de collecte sur les serveurs, en fonction du volume ou de la fréquence des accès ;
  • négocier des accords de licence payante.
LES MOTS DANS L'ACTU
Les droits voisins (du droit d'auteur)

Les droits voisins sont des droits accordés à différentes catégories de personnes qui gravitent autour de la création d’œuvres :

  • artistes-interprètes ; 
  • producteurs de phonogrammes et de vidéogrammes ;
  • entreprises de communication audiovisuelle ;
  • éditeurs et agences de presse (articles L218-1 à L218-5 du code de la propriété intellectuelle).

Comme les personnes bénéficiant de droits d’auteur, les titulaires de droits voisins ont la possibilité d’autoriser ou d’interdire la reproduction ou la diffusion de leurs publications. Ils peuvent négocier une rémunération en contrepartie de leur autorisation.

La recherche sans clic (ou « zéro clic »)

C’est l'obtention d'une réponse à une requête directement sur la page de résultats du moteur de recherche, sans avoir besoin de cliquer sur un lien pour visiter un site internet ; par exemple avec des extraits de contenus mis en avant, qui répondent aux questions des internautes depuis la page de résultats Google. L’arrivée des « aperçus IA » amplifie ce phénomène. La recherche sans clic représente un défi majeur pour les créateurs de contenus dont le modèle économique repose sur le trafic de leur site.

L’évolution des pratiques informationnelles 

Selon les termes de Bruno Patino, président d'Arte et ancien doyen de l'école de journalisme de Sciences Po : « Aujourd'hui, l'opinion, l'information sérieuse et la désinformation se retrouvent mélangés et gérés par les algorithmes ; il n'y a plus aucune hiérarchisation, ni distinction des contenus. C'est un véritable enjeu pour les journalistes, car c'est la fin du contexte et cela provoque beaucoup de confusion quant à la réception des messages. Pour moi, il est absolument essentiel que les journalistes affirment leur rôle et leur responsabilité pour bâtir une relation de confiance avec les citoyens dans ce nouvel espace public. Cela passe par un rappel constant de ce qu’est une information, et de la différence qu'il y a entre une information et un message. La distinction est assez simple : on considère que pour devenir une véritable information, un message doit être vérifié, indépendant et que l'auteur du message doit être responsable de sa production ». Pour l’ensemble des personnes interrogées dans le cadre de la deuxième édition de l’étude « Les Français et l’information » publiée par l’Arcom, en janvier 2026, la télévision reste le mode principal d’information, suivi par les réseaux sociaux, la radio ou les podcasts et la presse écrite. Toutefois chez les moins de 25 ans, 54% s'informent principalement via les réseaux sociaux, les plateformes vidéo ou les outils d’IA (contre 20% pour l’ensemble des personnes interrogées). Les utilisateurs qui recourent à l'IA conversationnelle pour s'informer mettent en avant un accès rapide, personnalisé et simplifié à une information ciblée.

Les États généraux de l’information 

Les États généraux de l'information ont été lancés le 3 octobre 2023 à la demande de la présidence de la République. Ils ont réuni des professionnels, des chercheurs et des citoyens chargés de réfléchir à des mesures qui permettraient de défendre un espace public pluraliste et garantir un accès à une information fiable et indépendante. La somme des travaux a été restituée dans un rapport publié le 12 septembre 2024. Il propose notamment 15 mesures pour protéger le droit à l'information et répondre aux défis posés par la désinformation, la concentration des médias et l'impact des plateformes numériques, parmi lesquelles :

  • le développement de l'éducation aux médias dès les apprentissages fondamentaux à l'école élémentaire ;
  • une labellisation volontaire des influenceurs d'information qui s'engageraient à respecter des exigences renforcées en matière de traitement de l'information (qualité des sources, honnêteté dans le traitement et dans la présentation de l'information, impossibilité d'anonymat).

Une proposition de loi visant à renforcer l'indépendance des médias et à mieux protéger les journalistes a été déposée le 24 juillet 2024. Elle a été adoptée par le Sénat en première lecture le 17 octobre 2024.

Intégrer les enjeux de l’usage de l’IA à l’éducation aux médias et à l’information 

Face aux risques de manipulation de l'information par l'IA, comment conserver son esprit critique ? Quelques réflexes suffisent à limiter la désinformation et à restaurer la confiance dans les médias : prendre le temps de réfléchir avant de partager, vérifier ses sources et consulter plusieurs canaux d'information. L’éducation aux médias et à l'information (EMI) vise à développer une appropriation critique des médias en milieu scolaire. Cet enseignement transversal (il ne s’agit pas d’une discipline à part entière) a été renforcé en 2022 au vu de la place occupée par les réseaux sociaux dans l’accès à l’information. L’IA générative transforme de nouveau le paysage médiatique numérique en jouant un rôle majeur dans la diffusion de l’information. L’EMI permet d’apprendre aux élèves à avoir un usage critique et réfléchi de l’IA (notamment en étudiant son fonctionnement), en étant conscients des risques associés qu’il s’agisse de la désinformation ou des enjeux sociaux et environnementaux.

73%
LE CHIFFRE CLÉ

C'est la proportion des utilisateurs de l’intelligence artificielle générative qui s'en servent en premier lieu pour la recherche d'information, selon le baromètre du numérique 2026, fondé sur une enquête de juin 2025. Les moteurs de recherche sont utilisés en priorité (55% contre 26% pour l’IA générative). Toutefois chez les 18-24 ans, 40% utilisent en priorité un moteur de recherche, soit à peine plus que la proportion privilégiant l’IA (36%). Selon le baromètre de l’audience des services d’intelligence artificielle publié en juin 2026 par l’Arcom : en avril 2026, la fréquentation des services d’IA dépasse largement celle des moteurs de recherche traditionnels.

Hallucinations, « deepfakes »… de nombreux risques de désinformation 

Les IA génératives, qui traitent du texte, sont des grands modèles de langage (ou LLM pour Large Language Model) estimant à partir du début d’une phrase, quel est le mot suivant le plus probable d’apparaître. Elles ne sont pas dotées d’une capacité de compréhension du texte servant à leur apprentissage. Le contenu qu’elles génèrent est fortement soumis aux données sur lesquelles les machines se sont entraînées. Le terme « hallucination » désigne la production par un modèle de fausses informations présentées de manière tout à fait crédible et affirmative. Les IA génératives peuvent fournir des résultats erronés, « à leur insu ». Les « deepfakes » ou hypertrucages, sont des falsifications de plus en plus crédibles et sophistiquées d'éléments multimédias (images, vidéos et sons) réalisées à l'aide de l'IA. Ils sont à l’origine de nombreuses pratiques malveillantes : désinformation, fraude, escroquerie, atteinte à la réputation et à l'intégrité des personnes et des entreprises... De faux sites d’information, générés par l’IA à moindre coût (appelés « fermes de contenus ») sont également apparus et obtiennent une audience significative.

Usages malveillants de l'IA : que dit la loi ? 

Les utilisations de l'intelligence artificielle à des fins malveillantes, principalement à l’aide d’hypertrucages, sont punies par la loi au titre :

  • de l'atteinte à la vie privée et de l'usurpation d’identité pour un montage réalisé avec l'image d'une personne sans son consentement - un montage à caractère sexuel étant plus lourdement sanctionné - (articles 226-8 et 226-8-1 du code pénal) ;
  • du harcèlement pour le cyberharcèlement (article 222-33-2-2 du code pénal) ;
  • de l'escroquerie, consistant à tromper une personne en vue de se voir remettre de l'argent, un bien ou un service du code pénal (article 313-1 du code pénal) ;
  • de la désinformation et de la manipulation (article 27 de la loi du 29 juillet 1881, article 322-14 du code pénal, article L97 du code électoral) ;
  • de la génération de contenus haineux ou pédopornographiques (articles R625-7 et 227-23 du code pénal).
IA : des règles harmonisées à l'échelle de l'Union européenne 

Le règlement européen sur l'intelligence artificielle (RIA ou AI Act) est le cadre juridique de l'Union européenne établissant des règles harmonisées sur l'IA nécessaire pour favoriser son développement et son utilisation tout en garantissant un niveau élevé de protection des intérêts publics, comme la santé et la sécurité, et de protection des droits fondamentaux, y compris la démocratie, l'État de droit et la protection de l'environnement. Entré en vigueur le 1er août 2024, il s'applique progressivement. En matière de transparence, l’article 53 (devenu applicable le 2 août 2025) du RIA établit les obligations applicables à tous les fournisseurs d’IA, notamment :

  • élaborer et tenir à jour une documentation technique du modèle, incluant des informations permettant d'avoir une bonne compréhension des capacités et des limites du modèle d'IA ;
  • se conformer au droit de l'Union en matière de droit d'auteur et de droits voisins ;
  • publier un résumé public et détaillé du contenu utilisé pour l'entraînement du modèle. 

L'article 50 impose les quatre obligations de transparence suivantes (applicables depuis le 2 août 2026) à tous les fournisseurs et exploitants de systèmes d’IA :

  • les fournisseurs de chatbots, assistants vocaux ou agents conversationnels doivent informer l'utilisateur qu'il interagit avec une IA, sauf si cela est évident dans le contexte ;
  • les fournisseurs de systèmes d'IA qui génèrent des contenus audio, visuels, vidéo ou textuels synthétiques doivent procéder à un marquage de ces contenus dans un format permettant aux outils de détection de vérifier si un contenu a été généré par l'IA ;
  • les responsables du traitement d'un système d'IA utilisé spécifiquement pour reconnaître les émotions des personnes ou les classer selon des critères biométriques doivent en informer les personnes physiques concernées ;
  • les diffuseurs utilisant l'IA pour créer des deepfakes (contenus visuels, audio ou vidéo générés ou manipulés par l'IA qui ressemblent à des personnes, des objets, des lieux, des entités ou des événements existants et qui pourraient faussement paraître authentiques ou véridiques) doivent le signaler et les diffuseurs publiant des textes générés ou manipulés par l'IA dans le but d'informer le public sur des sujets d'intérêt public, doivent indiquer que ces textes ont été générés ou manipulés artificiellement.
Temps qu'il a fallu aux grandes plateformes numériques pour atteindre le million d'utilisateurs
IA et ingérences étrangères : un enjeu de sécurité nationale 

Un rapport de l'Assemblée nationale, publié en décembre 2025, fait état d'une démultiplication des ingérences étrangères par le biais de l'IA. En matière de communication d'informations fausses ou inexactes, l’IA a permis un saut de productivité inédit, une explosion simultanée de la qualité et de la quantité des contenus créés, ainsi qu'un effondrement du prix de production. Après l'Ukraine, la France est le deuxième pays en Europe le plus visé par des opérations d'influence numérique ou de manipulation de l'information, qui visent à altérer la confiance dans les institutions, à fragmenter l'opinion publique ou à influencer les processus électoraux. Dans ce contexte, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) a élaboré la stratégie de lutte contre les manipulations de l'information 2026-2030.

L'extrait de la Doc'
Intelligence artificielle et journalisme

On peut voir que les acteurs malveillants utilisent déjà l'IA à des fins de propagande, de désinformation, et pour créer des contenus perturbateurs et nuisibles. On sait également que l'IA générative permet de produire des faux contenus toujours plus convaincants. Cependant beaucoup de la désinformation provient d'une mauvaise lecture ou interprétation de contenus neutres, comme quand des personnes prétendent que des photos montrent des choses, qu'elles ne montrent pas, ou quand celles-ci sont extraites de leur contexte. En fin de compte, ce type de désinformation est le fait d'humains ou d'organes de presse. Parfois ce sont les États eux-mêmes qui la commanditent. L'IA n'est qu'un instrument.

 

Entretien avec Charlie Beckett

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