Israël-Palestine : multiples limites mais quelle frontière ?

Entre Israël et les territoires palestiniens, il n’existe pas de frontière interétatique reconnue. La multiplication des limites, dont la barrière de séparation toujours en construction, ne signifie pas que les sociétés israéliennes et palestiniennes sont devenues hermétiques.

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Une référence, à défaut d’une frontière : la Ligne verte

On trouve d’abord la « Ligne verte », tracée lors de l’armistice de 1949 entre Israël et ses voisins. Les accords stipulaient qu’elle ne préfigurait pas des frontières futures, celles-ci ne pouvant être déterminées que par un processus diplomatique. Mais en 1967, l’État hébreu envahissait des espaces situés au-delà de cette limite – Golan, Gaza, Cisjordanie, Sinaï. Le Conseil de sécurité de l’ONU réagissait par la résolution 242, enjoignant l’État d’Israël de se retirer des Territoires occupés et reconnaissant ainsi la Ligne verte comme une frontière de facto.

Du côté égyptien, le traité de paix Sadate-Begin de 1979 permettait le retrait israélien du Sinaï et l’établissement de la frontière sur une partie de la Ligne verte. Du côté jordanien, le royaume hachémite renonçait officiellement à la Cisjordanie en 1988. Et la frontière était tracée en 1994, non pas le long de la Ligne verte, mais le long des vallées du Jourdain et d’Arabah.

En revanche, les retraits israéliens de la bande de Gaza (2005) et du sud du Liban (2006), opérés de façon unilatérale, n’aboutirent à aucune frontière reconnue par les parties. De même, il n’existe toujours pas de frontière officielle entre Israël et la Syrie et le plateau du Golan demeure un territoire occupé aux yeux du gouvernement syrien.

La Ligne verte est cependant restée une référence. Durant le processus de paix dit « d’Oslo », à partir de 1993, les négociateurs palestiniens s’y rapportaient pour définir leurs revendications spatiales. Puis, en 2002, le gouvernement israélien affirmait que la « barrière de sécurité » se déploierait le long de cette ligne. Cependant, il ne la considérait pas comme une frontière interétatique. Selon lui, les négociations devaient se poursuivre, permettant un redécoupage futur des frontières, avec des échanges de territoires de part et d’autre.

L’édification de cette barrière de plus de 700 km de long a été approuvée par le gouvernement israélien sans recueillir l’avis de l’Autorité palestinienne, en mettant en avant des raisons « sécuritaires », dans le contexte de la seconde Intifada. Il s’agissait d’empêcher les attaques meurtrières en limitant strictement la circulation des personnes. Mais, au fur et à mesure de sa construction et des procès à son encontre, d’autres motivations ont été dévoilées, et parfois même avouées par le gouvernement.

Tout d’abord, seuls 20 % de l’ouvrage suivent la Ligne verte, le reste englobant des terres palestiniennes. Si bien que 9,4 % de la superficie totale de la Cisjordanie se retrouvent du côté contrôlé par Israël, ce qui a été perçu comme une annexion. Le régime de propriété foncière n’est toutefois pas modifié, les agriculteurs palestiniens peuvent se rendre sur leurs terres en passant par des portes aménagées. Mais ce tracé place 85 % des colons israéliens du côté occidental de l’enceinte. Le gouvernement israélien a admis que la protection d’un nombre optimal de citoyens israéliens faisait partie de ses objectifs. Il en a profité pour renforcer son contrôle territorial par l’entremise des colonies.

Les ONG B’tselem et Bimkom ont montré que l’espace tampon entre la Ligne verte et la barrière de sécurité comprenait également un grand nombre de lieux non construits, ce qui permettait d’inclure les projets d’agrandissement des colonies. Le tracé illustre donc sans doute les futures revendications de souveraineté de l’État hébreu. Plusieurs procès intentés auprès de la Cour suprême israélienne contre le passage de la barrière ont abouti au déplacement du tracé.
En revanche, dans les banlieues de Jérusalem, la Cour suprême israélienne a reconnu que l’édifice ne remplissait pas uniquement une finalité sécuritaire, mais qu’il défendait les « intérêts politiques d’Israël », à savoir le maintien de l’annexion de Jérusalem-Est.

En outre, l’objectif « sécuritaire » était perçu dans un sens extensif par le gouvernement. Les auteurs du rapport d’enquête préliminaire commandé par le gouvernement écrivaient : « Tsahal n’a pas de solution concrète pour les trois principaux problèmes liés à la zone de suture : les activités hostiles de terrorisme, la délinquance et les individus présents de façon illégale ».

Ainsi, bien que les attentats fussent systématiquement évoqués dans les discours officiels au moment de l’édification de l’obstacle, les petits délits – cambriolages par exemple – et les migrations clandestines – souvent de nature économique – étaient également visés. Cette conception extensive de la sécurité se retrouve dans d’autres cas de frontières fortifiées, par exemple entre les États-Unis et le Mexique.

Un objectif désormais prioritaire : la séparation

L’emploi de l’expression « zone de suture » révèle qu’avant la création de la barrière, le gouvernement israélien ne considérait pas la Ligne verte comme une frontière divisant des pays et des hommes, mais au contraire comme l’espace du rapprochement de liens distendus durant la partition (1948-1967). En effet, après 1967, en étendant le système juridique et administratif israélien à la Cisjordanie, l’État hébreu avait dans un premier temps cherché à intégrer les territoires occupés dans un « Grand Israël ».

Pourtant, ce modèle de la fusion a curieusement cohabité avec celui de la séparation, jusqu’à ce que ce dernier devienne dominant. Ainsi, les documents de planification israéliens pour la Cisjordanie préconisaient « la séparation afin d’empêcher la constitution de blocs d’implantations arabes ». Les colonies, construites principalement à partir des années 1980, se sont alors insérées entre des bourgs palestiniens afin de segmenter la continuité territoriale et elles se sont entourées d’une clôture. Elles ne s’intégraient pas dans leur environnement local, mais étaient en revanche fortement reliées au territoire israélien situé à l’ouest de la Ligne verte, par des voies express contournant les localités palestiniennes et dont l’accès était restreint pour les Palestiniens dès la première Intifada (1987).

La séparation entre Israël et la Palestine ne se matérialise pas autour d’une frontière unique. Elle s’illustre par de multiples dispositifs administratifs et limites physiques.

La séparation se renforça durant la seconde Intifada (2000), avec l’émergence en Cisjordanie et à Gaza de multiples contraintes physiques : plus de 500 checkpoints, monticules de terre et blocs en ciment étaient comptabilisés dans les années 2010 par l’Office de coordination humanitaire des Nations Unies. Ceux-ci se superposaient à la fragmentation territoriale créée par les accords d’Oslo, qui maintenait – en principe pour une période intérimaire – 60 % de la Cisjordanie sous contrôle militaire israélien (zones C).

Puis, en 2015, la ville de Jérusalem a vu s’ériger de nouveaux murs. En riposte aux attentats, des blocs de béton ont enfermé les quartiers palestiniens de Jabal Mukaber et Ras al-Amoud, coupant les liaisons routières avec les quartiers israéliens voisins mais aussi avec le centre de la Ville sainte et les autres quartiers palestiniens.

La séparation entre Israël et la Palestine ne s’est donc pas matérialisée autour d’une frontière unique. Elle s’illustre par de multiples dispositifs administratifs et limites physiques.

Toutefois, malgré les mesures de fermeture, les échanges entre les sociétés et les économies israéliennes et palestiniennes se sont poursuivis, voire renforcés dans certains domaines, depuis l’irruption de la barrière.

D’une part, celle-ci n’est construite qu’aux deux tiers, ce qui permet de préserver des passages. Un nombre important d’ouvriers cisjordaniens ont ainsi continué à se rendre en Israël pour y travailler, sans détenir nécessairement un permis.

D’autre part, les différences de réglementations et de coûts de production (salaires, prix moyens, etc.), accentuées depuis le processus d’Oslo et la création de l’Autorité palestinienne, ont été mises à profit par des acteurs économiques israéliens et palestiniens pour développer des activités informelles, sources de revenus. Les trafics de biens de consommation courante se sont ainsi développés.

La multiplication des limites ne signifie donc pas que les sociétés israéliennes et palestiniennes sont devenues hermétiques. Cependant, la prédominance de l’objectif prioritaire de séparation sur différents plans, à différentes échelles et sur une longue durée historique rend peu crédible l’option d’un État binational démocratique et équitable, souhaitée par certains courants politiques palestiniens.