Interview de M. Jacques Barrot, président du groupe parlementaire UMP à l'Assemblée nationale, dans "Le Parisien" le 1er septembre 2003, sur la rentrée sociale, les 35 heures, l'emploi et le projet de réforme de la sécurité sociale.

Prononcé le 1er septembre 2003

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Média : Le Parisien

Texte intégral

Après la réforme très mouvementée des retraites et avant celle de la Sécurité sociale, comment voyez-vous la rentrée sociale ? Qu'est-ce qui, selon vous, fera qu'elle sera houleuse ou calme ?
Jacques Barrot. Je souhaiterais, en cette rentrée, que le syndicalisme français puisse adopter un comportement réformiste et responsable qui sache se démarquer des forces extrémistes hostiles à tout changement. Il y a à l'extrême gauche - comme il y a eu à l'extrême droite - des forces conservatrices très dangereuses qui freinent les adaptations en les rendant plus douloureuses. Je pense qu'il faudra faire preuve d'une certaine fermeté vis-à-vis de ceux qui se dissimulent souvent sous les plumes de la révolution mais qui, en réalité, sont essentiellement conservateurs.
Qui visez-vous, José Bové, l'extrême gauche ou la CGT de Bernard Thibault ?
A la CGT, il y a aussi un courant réformiste comme dans chaque centrale, il faut qu'il s'exprime. Concernant les extrêmes, je pense qu'il faut nous affranchir de leur pression, qui radicalise la société française et empêche son adaptation. Nous devons être très fermes sur ce point, nous ne pouvons pas accepter sans broncher des positions totalement négatives qui contestent tout changement. Voilà un des enjeux de cette rentrée.
Avec la multiplication des plans sociaux et la remontée du chômage, l'emploi est redevenu le premier souci des Français. Partagez-vous ce constat ?
Absolument, l'emploi est le problème numéro un.
Comment fait-on pour baisser le chômage ?
D'abord en développant un tissu d'entreprises suffisamment compétitives pour faire face à la concurrence internationale. Cela passe par un accroissement de la recherche et de l'innovation. Il nous faut aussi engager un effort très important de formation des salariés les moins qualifiés. En cela, l'accord sur la formation tout au long de la vie, qui devrait intervenir avant de la fin de l'année, est capital pour gagner la bataille de l'emploi. Enfin, il faut que les travailleurs se sentent encouragés.
Avec quels moyens ?
Grâce à un salaire direct plus important, à de l'intéressement et à l'organisation de carrières professionnelles valorisantes. Voilà les clés d'une politique de l'emploi efficace.
En attendant, beaucoup pensent que le gouvernement n'est pas à la hauteur en matière d'emploi. Puisqu'on ne parle plus guère d'insécurité, ne faudrait-il pas affecter Nicolas Sarkozy au ministère de l'Emploi ?
(Sourires) En matière économique, il n'en va pas comme dans le domaine de la sécurité, où l'Etat est en première ligne. C'est sûr qu'en négligeant les impératifs de compétitivité - en imposant de manière autoritaire et uniforme la réduction du temps de travail, les emplois jeunes... -, le gouvernement précédent a beaucoup affaibli nos capacités de réactivité. C'est cela qu'il faut retrouver.
On affirme au Medef qu'en période de stagnation économique on ne peut plus financer les 35 heures. Qu'en pensez-vous ?
La loi a été assouplie et nous avons en partie compensé le coût des 35 heures en baissant les charges sociales, le patronat ne doit pas l'oublier. Mais à l'avenir, il faudra ramener la durée du travail - elle relève actuellement du domaine de la loi - dans un cadre contractuel. En d'autres termes, la loi devra définir les impératifs de repos et laisser aux partenaires sociaux le soin de négocier eux-mêmes la durée du travail. Cela suppose un syndicalisme capable de négocier intelligemment avec un patronat ouvert à cette nouvelle méthode. C'est une révolution que nous encouragerons.
En clair, vous préconisez de rouvrir le chantier de l'assouplissement des 35 heures ?
Oui ! Non pas par la remise en cause pure et simple de la réduction du temps de travail, mais par un changement de méthode : une obligation de négocier régulièrement les conditions et la durée du travail dans les branches et les entreprises.
Jean-Pierre Raffarin reçoit dès cette semaine les syndicats et le patronat pour évoquer les dossiers de la rentrée. Comment peut-il " rebondir " ?
Pour mener à bien la réforme de l'assurance maladie et celle de l'Etat, le gouvernement doit favoriser le dialogue et la concertation avec les partenaires sociaux. Mais attention à ne pas installer la France dans la parlotte, il faut, au préalable, des calendriers bien établis.
Le président Chirac a estimé à plusieurs années le temps nécessaire pour réformer la Sécurité sociale. Pourquoi ? Ce dossier est-il trop explosif avant les élections de 2004 ?
Le dossier assurance maladie où interviennent les représentants des cotisants, du personnel soignant, les soignés, les gestionnaires... est effectivement complexe. D'autant qu'en matière de santé, le comportement joue pour beaucoup. Il ne suffit pas de faire des textes pour que ça marche, il faut créer de nouvelles pratiques, acquérir de nouveaux réflexes. Tout ça suppose du temps. Mais le gouvernement devrait sans tarder décrire les grandes lignes de sa démarche.
Quels changements préconisez-vous ?
En premier lieu, l'Etat devrait déléguer clairement aux partenaires sociaux, représentants des cotisants, et aussi aux mutuelles et aux assureurs complémentaires une vraie " gouvernance " de la Sécurité sociale. Il faudra ensuite solliciter le personnel soignant pour optimiser la qualité des soins et repenser l'organisation de l'offre de soins. Concernant les soins les plus ordinaires, les " soignés " qui en ont les moyens pourraient être sans doute plus sollicités.
Soigner moins et payer plus ?
Non, il s'agit de soigner mieux sans nécessairement payer beaucoup plus ! Mais on ne peut pas rester dans une mentalité de gratuité tous azimuts. C'est vrai qu'il y a certaines consommations abusives de soins. Je pense par exemple à ce qu'il convient d'appeler le maintien en forme.
Que pensez-vous de la proposition d'Alain Juppé d'instaurer un " cinquième " risque dépendance au côté de l'assurance maladie, de la vieillesse, de la famille et des accidents du travail ?
Il est difficile d'imaginer une branche personnes âgées dépendantes totalement séparée de la branche maladie. Le problème des personnes très âgées est d'abord sanitaire. Et la séparation du risque sanitaire et du risque dépendance serait difficile à mettre en oeuvre. J'opterai pour ma part pour un compte spécifique handicapé et un compte spécifique dépendance dans la branche " maladie " plutôt que de créer une cinquième branche susceptible de compliquer les choses et d'entraîner un surpoids administratif.
La hausse de CSG de 1 % liée à la proposition d'Alain Juppé est-elle incontournable ?
Notre pays a reconstitué une dette sociale lourde qu'il faudra bien éponger un jour ou l'autre. Aujourd'hui, la priorité est de réformer l'assurance maladie pour retrouver un rythme d'augmentation de la dépense plus modéré. Le retour de la croissance permettra de solder en partie la dette sociale. Mais un effort supplémentaire n'est pas à exclure, même s'il n'est pas d'actualité.

(source http://www.u-m-p.org, le 2 septembre 2003)