Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à France 2 le 17 septembre 2003, sur l'initiative franco-allemande de croissance et les relations entre la France et l'Union européenne par rapport aux contraintes du Pacte de stabilité.

Texte intégral


Q - Avec Noëlle Lenoir, nous allons parler évidemment Europe, mais plus précisément encore de coopération franco-allemande. Demain, se tient à Berlin le deuxième Conseil des ministres franco-allemand. C'est une initiative pour renforcer ce fameux couple, dont on a beaucoup vanté les mérites et qui porte l'Europe. Au cours de ce Conseil des ministres, il va s'agir de passer maintenant à la phase concrète de cette coopération avec toute une série d'initiatives...
R - Vous savez que le grand sujet en Europe, ce n'est pas seulement la Constitution, la refonte des institutions européennes ; c'est aussi la croissance. Il y a des signes assez positifs de reprise économique, mais c'est vrai que les deux grandes économies que sont l'Allemagne et la France, ont encore des efforts d'adaptation à faire. Et l'idée de ce Conseil des ministres, c'est de marquer l'engagement politique fort des deux pays, de participer à la relance de la croissance et surtout de tirer vers le haut la compétitivité de l'Europe.
Q - On a appris tout récemment qu'aux Etats-Unis, on prévoyait 4 % de croissance, ce qui est un chiffre évidemment qui nous fait rêver, parce qu'on est à moins de 1 %. Cette initiative de relance commune pourrait proposer des grands travaux, un grand emprunt européen ? Qu'y a-t-il dans l'ensemble de ce dispositif ?
R - Je ne vais pas dévoiler évidemment ce que le chancelier fédéral et le président de la République française vont dire demain à la suite de ce Conseil des ministres. Mais, il y a deux volets. D'abord l'engagement politique. Les deux économies, les deux pays manifestent leurs sens des responsabilités, puisque, quand cela va mal dans les deux pays, ça va mal ailleurs.
Q - C'est une réponse critique de Bruxelles, qui disait à la France comme à l'Allemagne : on a un pacte de stabilité et de croissance, et vous ne respectez pas vos engagements...
R - Nous avons un devoir de réforme, d'adaptation, et nous sommes prêts à relancer la croissance en développant la recherche et l'innovation, car un pays, une société qui ne crée pas et ne bouge pas, se replie sur elle-même. Ce n'est pas bon.
Q - C'est votre réponse politique. La France et l'Allemagne vont dire à Bruxelles : le pacte de stabilité, c'est bien, mais il y a aussi de la croissance, et on s'en charge...
R - Le moteur franco-allemand avance. Ce n'est pas un moteur qui s'arrête ou qui ralentit. Le deuxième volet de cette initiative énonce des projets concrets dans différents domaines. La technologie, les hautes technologies, par exemple, doivent être un point fort de l'Europe. Or, dans toute l'Europe, nous avons un grand retard vis-à-vis des Etats-Unis.
Q - Les brevets, par exemple, on en dépose beaucoup moins en Europe qu'aux Etats-Unis ?
R - C'est une des causes principales du retard : nous inventons, nous découvrons, nous créons, mais nous ne savons pas passer de la découverte à sa rentabilisation économique ou au transfert de technologie industrielle. Cela, évidemment, ne nous permet pas de tirer les profits pécuniaires de nos inventions.
Q - Le premier élément, ce serait soutenir l'innovation. Le deuxième élément, ce serait quoi ? L'investissement ?
R - Nous sommes deux grands pays industriels et nous ne voulons pas perdre cet acquis. L'industrie crée de l'emploi, et elle se développe à base d'innovations. De grands secteurs comme celui de la chimie ou encore de l'automobile, sont nos points forts. Il faut absolument les soutenir. C'est ce qui va être en filigrane, voire inclus, de cette déclaration commune.
Q - Comment fait-on pour soutenir l'industrie chimique ou automobile ? On fait en sorte que l'investissement soit facilité, ou au contraire, de freiner un peu la concurrence des pays asiatiques ?
R - Il faut encourager les entreprises à se développer et à exporter. L'euro est déjà un élément extrêmement important pour faciliter le commerce à l'intérieur de l'Europe. Mais il faut aussi améliorer les conditions de financement de la recherche, de l'innovation et de la formation des ingénieurs. Il faut mettre l'accent sur l'enseignement supérieur et aussi, bien entendu, sur tout ce qui optimise les conditions économiques dans lesquelles les entreprises peuvent se déployer.
Q - On a dit aussi que dans cette initiative franco-allemande de croissance, il pouvait y avoir des projets très concrets ?
R - Tout à fait. Il y aura une liste de projets, de dix à quinze environ, dans les domaines les plus divers. Ils auront pour point commun d'abord d'être innovants et ensuite de pouvoir être opérationnels même s'ils ne sont pas réalisés immédiatement.
Q - Vous pouvez nous donner un exemple sans dévoiler des secrets d'Etat ?
R - Je ne peux pas vous donner d'exemple, mais évidemment on n'oubliera pas les hautes technologies.
Q - La télévision numérique en fait partie ? On ne sait pas... Secret défense...
R - Les technologies de l'information auront leur place.
Q - Pour revenir à cette querelle franco-européenne sur le pacte de stabilité, après la rencontre qui a eu lieu le week-end dernier en Italie à Stresa : on sent que les choses sont un peu apaisées, Francis Mer a été très diplomate. Est-ce qu'effectivement, la France remet en cause ses engagements ou pas ? Et est-ce qu'on a été maladroits dans cette affaire ?
R - Vous ne serez pas étonnée si je vous dis que la France ne remet nullement en cause ses engagements, qui sont d'ailleurs les règles que nous nous sommes assignés. Il faut souligner que nous n'avons jamais remis en cause le pacte de stabilité.
Q - Mais si on ne le respecte pas, si on n'est pas dans la tranche des 3 %...
R - Le pacte de stabilité fixe des indicateurs. C'est-à-dire qu'on est dans le rouge si on dépasse un certain nombre de critères, par exemple un déficit budgétaire au-delà de 3 %. En revanche, quand il y a un ralentissement de la croissance, alors on commence à mettre en uvre des réformes structurelles, comme celle des retraites, dont les effets sont à long terme. On ne peut pas tout de suite diminuer les dépenses, car cela casserait la croissance. Un arbitrage doit être réalisé mais il ne remet nullement en cause l'intérêt que nous avons au pacte de stabilité.
Q - C'est pour cela que le président de la République est optimiste en termes de croissance et dit qu'il n'y a aucun souci à se faire ? On n'a pas la stabilité, on a un déficit budgétaire, mais on aura la croissance... C'est un peu cela qu'il nous a dit...
R - Je peux vous dire que les forces vives, les chefs d'entreprise, savent très bien que nous avons intérêt à la stabilité monétaire. Jamais en Europe, les taux d'intérêt sur le marché, pour financer les investissements des entreprises, n'ont été aussi bas : 2 %. Cela est un atout qu'il ne faut pas perdre.
Q - Concernant cette initiative de relance franco-allemande, est-ce que vous avez déjà projeté, en termes de croissance, ce que cela pouvait générer pour nos deux pays ?
R - Il n'y aura pas d'indications chiffrées. En revanche, cela permettra de tirer le meilleur profit d'une reprise qui est déjà en uvre aux Etats-Unis, avec près de 4 % de croissance, et qui s'annonce en Allemagne et, nous pensons, bientôt également chez nous. Les perspectives pour l'an prochain sont en effet bien meilleures, heureusement, que celles de cette année
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 septembre 2003)