Interview de Mme Marylise Lebranchu, ministre de la décentralisation et de la fonction publique, à Sud Radio le 31 octobre 2014, sur les relations entre l'Etat et le MEDEF, le drame de Sivens, le redécoupage des régions par le Sénat et la résiliation du contrat Ecomouv'.

Texte intégral

CHRISTOPHE BORDET
Dans une interview ce matin, Pierre GATTAZ appelle la France à sortir de l'Organisation Internationale du Travail pour relancer l'emploi. L'OIT oblige, dit-il, les entreprises à justifier les motifs de licenciement des salariés. C'est une provocation ?
MADAME LA MINISTRE MARYLISE LEBRANCHU
Non, je pense que c'est surtout une erreur. Retourner avant 1946 est très conservateur et un peu archaïque. Beaucoup de PME en particulier se plaignent de la concurrence d'autres pays, parce qu'on ne respecte justement pas les conditions de travail et, du coup, la France est inondée de produits à bas coûts. Je pense qu'il est dans une logique du bas coût, du low cost. Il faut faire extrêmement attention. Regardez en Allemagne les petits boulots.
CHRISTOPHE BORDET
Justement, lui dit : .Regardez l'Allemagne. Elle n'a pas signé la convention de l'OIT et aujourd'hui, ça va beaucoup mieux chez eux..
MARYLISE LEBRANCHU
Alors il faut qu'il écoute le délégué du Medef de Bretagne qui explique que si un certain nombre d'entreprise agroalimentaire ont été mises à genoux, c'est parce que justement en Allemagne, on payait trois cent cinquante euros les salariés et que c'était inacceptable. Je pense qu'il retourne faire un grand tour sur le territoire et qu'il voit qu'on a aussi besoin de protection et de respect des salariés. Dans beaucoup de sociétés, heureusement ceux qui la dirigent non seulement expliquent les raisons du licenciement, préviennent leurs salariés avant et essayent de trouver reconversion et accompagnement.
CHRISTOPHE BORDET
Figurez-vous que Pierre GATTAZ va même beaucoup plus loin puisqu'il appelle les patrons à descendre dans la rue d'ici Noël. La lune de miel entre le gouvernement et le patronat, c'est fini ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je ne vais pas dire ce que je pense exactement de la manifestation des patrons.
CHRISTOPHE BORDET
Ce serait une première si ça se fait.
MARYLISE LEBRANCHU
Non, ce n'est pas une première. Les patrons ont manifesté à Tours, devant moi, lorsqu'ont été installées les trente-cinq heures.
CHRISTOPHE BORDET
Ça remonte.
MARYLISE LEBRANCHU
C'est ancien et après tout, la nostalgie peut toucher tout le monde. Le CICE, le Crédit Impôt Compétitivité Emploi, c'est le fait qu'on rembourse, qu'on donne quatre pourcent du salaire brut, de la masse des salaires bruts d'une entreprise à une entreprise. Quand on passe à six pourcent tout de suite, ça interroge beaucoup de Français qui se demandent pourquoi, face à ce qui est une baisse des cotisations très forte, il n'y a pas de créations d'emploi. Je serais monsieur GATTAZ, je me méfierais en parlant de manifestations de patrons parce que je pense qu'il pourrait y avoir des manifestations de Français qui demandent ce qu'on a fait des crédits qui ont été versés aux entreprises.
CHRISTOPHE BORDET
Marylise LEBRANCHU, vous dites cela et je le comprends mais en même temps, est-ce qu'il y a eu une demande de contrepartie claire et nette de la part du gouvernement en échange de ces quarante-et-un milliards pour les entreprises ? Il n'y en a pas eu. On n'a pas dit : .En échange, vous allez créer tant de milliers d'emplois..
MARYLISE LEBRANCHU
On ne peut pas fixer le nombre d'emplois par entreprise. Y compris dans votre radio, j'imagine qu'on ne peut pas vous dire : .Vous avez eu un remboursement, vous allez me créer un dixième d'emploi.. Non ! En revanche, branche par branche, et monsieur REBSAMEN continue à les réunir, le gouvernement a demandé à ce que des contreparties soient étudiées, écrites, proposées. La branche chimie est en train de discuter en ce moment. Ce que disent les salariés et ce que pensent beaucoup de Français, c'est que ça ne va pas assez vite.
CHRISTOPHE BORDET
Marylise LEBRANCHU, vous accusez très clairement le patronat de quoi ce matin ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je n'accuse pas le patronat. Je rencontre beaucoup de chefs d'entreprise qui sont bien dans le droit du travail, qui remercient pour la baisse des cotisations, la compétitivité et les aides des régions. Je pense simplement que le président du Medef, à force de vouloir en rajouter à chaque interview, retourne dans un passé très, très, très lointain.
CHRISTOPHE BORDET
Mais ce que vous étiez en train de dire tout à l'heure, c'est : .On a donné des milliards et en échange, il n'y a pas de créations d'emplois.. Donc, clairement ?
MARYLISE LEBRANCHU
C'est peut-être ce qui gêne monsieur GATTAZ alors il essaye de trouver une autre raison pour laquelle il n'y a pas eu de créations d'emploi. Ce serait à lui de vous répondre, je ne vais pas penser à sa place. Je pense simplement que par rapport à tout ce qui a été fait pour les entreprises, il serait peut-être temps qu'on parle du futur, de l'avenir de ce pays cinquième puissance mondiale, qui a effectivement un droit du travail intéressant pour les salariés et pour les petits patrons qui ne s'en plaignent, et puis une aide qui a été donnée et dont on attend les créations d'emploi. Il y en aura.
CHRISTOPHE BORDET
Pour ou contre la poursuite des travaux ? Les élus départementaux du Tarn se réunissent à 09 heures et demie tout à l'heure pour décider de la suite à donner au barrage de Sivens. Faut-il suspendre ou abandonner les travaux du barrage ?
MARYLISE LEBRANCHU
Ce barrage a été demandé par un conseil général. Je suis parfaitement respectueuse de l'organisation de la République. La puissance publique est organisée entre bien évidemment l'Etat et les collectivités locales dont le conseil général.
CHRISTOPHE BORDET
Votre sentiment ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je pense que la bonne décision a été prise par le président. Il a demandé à suspendre et il attend l'avis des conseillers généraux. C'est une affaire extrêmement violente, dramatique, c'est un accident dramatique. C'est vrai que face à cela, face à un rapport qui a été donné au conseil général sur l'intérêt du barrage ou son moindre intérêt, je ne connais pas suffisamment le dossier pour vous dire.
CHRISTOPHE BORDET
A votre avis, est-ce que les élus départementaux ce matin doivent résister à la pression de la rue puisqu'il y a une manifestation devant l'Hôtel du département ?
MARYLISE LEBRANCHU
Non seulement je pense qu'ils doivent résister à toute manifestation mais ils vont regarder le dossier, non pas en fonction de la manifestation, mais ils ont dans la tête cet accident. Ils l'ont dans la tête, c'est normal, et ils vont essayer de prendre la meilleure décision possible. Il faut les laisser faire. Ç'a été voté quasiment à l'unanimité, toutes familles politiques confondues. Maintenant, laissons-leur leurs responsabilités. Ils sont dans une situation dramatique aussi, il ne faut pas l'oublier. On n'a pas beaucoup parlé du maire, on n'a pas beaucoup parlé du président du conseil général. On a soutenu le ministre de l'Intérieur, il fallait le faire et je l'ai fait. Mais là aussi, je pense à eux parce que ce n'est pas si simple de vivre un tel accident sur son territoire. Je pense qu'ils ont aussi besoin de la solidarité de tout le monde.
CHRISTOPHE BORDET
On va résumer. Je vais vous raconter une histoire qui n'est franchement pas drôle mais vous allez voir. On a donc un projet de barrage, on a un mort, le jeune Rémi. On a de la récupération politique derrière. On a des manifestations. A l'intérieur, des écologistes certes, mais pas seulement, également des anarchistes qui font régner la terreur dans le secteur de Sivens depuis plusieurs mois, sans que la justice n'intervienne, et malgré plusieurs plaintes qui ont été déposées. Nous avons enquêté sur Sud Radio cette semaine et on a rencontré des agriculteurs, des éleveurs qui sont harcelés, insultés au téléphone toutes les nuits, qui ne dorment plus. Par exemple des éleveurs de faisans dans le secteur qui ont tout perdu. Oui ! En pleine nuit, des inconnus ont tout saccagé, ont ouvert les parts dans lesquelles il y avait ces animaux et tout a disparu. Certains disent : .Si cela continue, on prend les fusils.. Voilà ce que disent les éleveurs et les agriculteurs sur place aujourd'hui. Qu'a fait l'Etat ? Vous êtes ministre et représentante du gouvernement. Qu'a fait l'Etat depuis des mois pour les aider et les protéger ? Rien ! C'est normal ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je ne connaissais pas l'histoire des éleveurs de faisans. Chaque plainte est instruite. De la même manière à Morlaix, ce sont des agriculteurs qui ont mis le feu au centre des impôts. Les plaintes sont aussi en cours d'instruction et c'est très long. A chaque fois qu'il y a des manifestations, que ce soit contre un barrage par les gens que vous avez décrits ou par des agriculteurs en Bretagne, ou par des entrepreneurs ou des salariés sur les portiques d'écotaxe par exemple, il y a des plaintes et des recherches de responsabilités. C'est très difficile parce que généralement tout le monde arrive casqué.
CHRISTOPHE BORDET
Est-ce normal que les agriculteurs du secteur vivent un enfer à cause d'un certain nombre d'extrémistes qui vivent là, sur le barrage ?
MARYLISE LEBRANCHU
Non, rien n'est normal. Ni dans les manifestations d'agriculteurs à Morlaix, ni dans celles que les agriculteurs subissent. Là où vous dites .Rien n'est normal., il faut effectivement attendre que les plaintes puissent déboucher. Je suis plus frappée, monsieur, par le fait que la violence est partout et que ce qui manque peut-être à ce pays, c'est qu'on se remette autour de la table, que ce soient les agriculteurs en Bretagne, que ce soient les écologistes.
CHRISTOPHE BORDET
C'est ce qui sera fait mardi prochain autour de la ministre de l'Ecologie a priori.
MARYLISE LEBRANCHU
Qu'on recommence à parler sérieusement des sujets et qu'on ne recourt pas systématiquement à la violence.
CHRISTOPHE BORDET
Dites-moi, les travaux de Sivens ont déjà coûté neuf millions d'euros.
MARYLISE LEBRANCHU
Honnêtement, je ne connais pas le dossier.
CHRISTOPHE BORDET
D'accord. On ne sait donc pas qui va payer, on verra bien.
MARYLISE LEBRANCHU
Ce n'est pas : .On verra bien.. Vous traitez-là de façon légère une affaire qui n'est pas légère du tout.
CHRISTOPHE BORDET
Ce n'est pas une affaire légère et la question n'est pas légère.
MARYLISE LEBRANCHU
C'est un drame et maintenant il faut laisser les conseillers généraux régler cette question parce qu'heureusement ce n'est pas moi qui vais voter ce matin. Les ministres laissent les conseillers généraux libres de leur action.
CHRISTOPHE BORDET
La réforme territoriale et la France à vingt-deux régions, c'est fini. Manuel VALLS voulait treize régions et cette nuit, le Sénat a dit que ce sera quinze. Pas touche à l'Alsace, au Languedoc-Roussillon, au Midi-Pyrénées. Les conservatismes vont bon train, Marylise LEBRANCHU ?
MARYLISE LEBRANCHU
On ne peut pas parler de conservatisme parce que réussir même quinze régions, je pense qu'il n'y a pas beaucoup de journalistes qui l'auraient parié il y a un an. On va voir si l'Assemblée Nationale revient à treize comme le souhaite le gouvernement. C'était effectivement une réforme difficile, on savait qu'il y aurait beaucoup de réticences et vous voyez que ça se fait. Ce que je salue, c'est que ce soit réussi. Ça a été annoncé le 14 janvier 2014, en fin 2014 il y a un vote. Le Sénat, qui n'avait pas voulu se saisir du dossier au départ, s'est saisi du dossier et propose sa propre carte. La démocratie parle, le Parlement fait son travail.
CHRISTOPHE BORDET
Vous souhaitez qu'on revienne à treize ?
MARYLISE LEBRANCHU
J'avais d'autres hypothèses aussi. Vous savez, il n'y a pas de carte parfaite. Je suppose que vous avez essayé de la faire aussi sur un coin de table et n'avez pas réussi non plus. Il n'y a pas de carte parfaite. La seule chose, c'est qu'on ne voulait pas couper de région pour éviter de perdre du temps en pleine période de crise. Ça, c'était effectivement un élément difficile à intégrer et on s'en sort avec une carte qui, dans tous les cas, que ce soient quinze ou treize, est satisfaisante par rapport à ce qu'il y avait avant.
CHRISTOPHE BORDET
Les départements ont sauvé leur peau, alors qu'il aurait peut-être fallu les supprimer. Franchement, où sont les économies dans cette affaire ?
MARYLISE LEBRANCHU
Il y avait deux cas de figure et je pense que c'est un peu volontairement ou involontairement que tout le monde l'oublie. Soit on gardait les régions en l'état et on supprimait les départements assez facilement ; c'était une hypothèse qu'on avait d'ailleurs beaucoup discuté y compris avec Jean-Marc AYRAULT et d'autres. Soit on avait de grandes régions et c'est vrai que l'échelon de proximité est appelé tout de suite par les gens qui sont dans les communes rurales, à la montagne, dans des zones où il n'y a pas de villes, pas de métropoles, pas de réseaux de villes importants. Il y avait donc ces deux hypothèses. Dans la mesure où on est en train de réussir les grandes régions, c'est plus simple de se dire : .Maintenant, on a cinq ans pour trouver la meilleure des solutions possibles en termes de démocratie, en termes d'efficacité, en termes d'économies.. On a cinq ans pour trouver.
CHRISTOPHE BORDET
Pour l'instant, on n'a pas la réponse sur les économies.
MARYLISE LEBRANCHU
Comment ça on n'a pas la réponse sur les économies ?
CHRISTOPHE BORDET
Mais quelles économies ?
MARYLISE LEBRANCHU
Quand vous avez une seule direction au lieu de deux dans une région, vous faites effectivement des économies. Mais surtout, qu'est-ce qu'on a cherché ? Ce n'est pas l'économie à tout prix, c'est l'efficacité. Comment on devient stratège en politique industrielle, en recherche, en développement, en innovation ? Comment on fait ? On permet la création d'entreprises en ayant des régions fortes. A qui on confie cette compétence ? Ce qui est important, c'est qu'on crée un couple, un grand couple Etat-président de région pour le redressement économique de la France parce que sans intervention de l'Etat, sans intervention des régions, on sait très bien qu'un certain nombre de start-up ne démarrerait pas. A nous de jouer avec les régions et les meilleures économies, ce sera la croissance, des emplois crées et les retours sur développement.
CHRISTOPHE BORDET
Marylise LEBRANCHU, vous êtes Bretonne. Pourquoi êtes-vous contre la réunification entre la Bretagne et la Loire-Atlantique ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je ne suis pas contre la réunification puisque je l'avais votée quand j'étais conseillère régionale. Vos fiches ne sont pas à jour.
CHRISTOPHE BORDET
Mais aujourd'hui ?
MARYLISE LEBRANCHU
Aujourd'hui, j'ai pensé que dans la mesure où le Président de la République dit : .Pour ne pas perdre de temps, pour ne pas passer beaucoup de temps à calculer combien l'un ou l'autre doit transférer, et caetera., on ne coupe pas les régions telles qu'elles sont aujourd'hui. C'était soit la Bretagne toute seule, soit la Bretagne et les Pays-de-Loire. J'avais défendu la Bretagne historique à l'intérieur d'un ensemble plus grand, parce que je pense que la Bretagne historique est forte de sa langue de son histoire, de sa culture, avec un conseil particulier pour la Bretagne historique. C'était ma solution ; ce n'est pas celle que les parlementaires ont choisie.
CHRISTOPHE BORDET
Dernière question parce que le temps passe vite, le contrat ECOMOUV résilié, c'est la décision du gouvernement. ECOMOUV devait récolter l'écotaxe abandonnée. Facture potentiellement salée aux alentours d'un milliard d'euros. Les Français sont riches, ils peuvent payer ?
MARYLISE LEBRANCHU
Quand vous reprenez ce dossier, une taxe est créée, on confie sa gestion à une entreprise qui demande vingt-cinq pourcent de frais de gestion. Ça ne s'était jamais vu et je pense qu'il y a eu effectivement une mauvaise option, un mauvais contrat. D'ailleurs Marc LE FUR, député UMP bien connu, était à la première manifestation en Bretagne avec ses collègues UMP.
CHRISTOPHE BORDET
Qui va payer ?
MARYLISE LEBRANCHU
S'il y a un dédit à payer, ce sera l'Etat. Maintenant, à nous de trouver une bonne solution et Ségolène ROYAL a proposé de générer de la recette. Maintenant ce que je regrette, c'est que ce dossier ait été monté contrairement à l'envers.
CHRISTOPHE BORDET
Merci Marylise LEBRANCHU d'avoir été avec nous ce matin sur Sud Radio.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 31 octobre 2014