Interview de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF, le 24 octobre 1993 à France 2, sur l'Europe, les négociations du GATT, la société française et la politique de l'emploi.

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Média : France 2

Texte intégral

François Henri de Virieu : Bonjour,

Monsieur le Président, bonjour et bienvenue dans ce studio Pierre Desgraupes où vous venez pour la 10ème fois, ce qui fait de vous le recordman des participants à l'Heure de Vérité. C'est pendant votre septennat-ci sous votre impulsion que la France a accepté de jouer le jeu de la mondialisation de l'économie. Dix ans avant d'entrer à l'Élysée, à l'époque où vous étiez ministre des Finances, vous aviez déjà préparé le terrain par votre plan de stabilisation de septembre 1963 qui allait lui-même ouvrir une période de regroupements et de fusions qui devaient donner à notre industrie une dimension européenne.

Vous avez imprimé une orientation nettement européenne à votre septennat avec la création du système monétaire européen, la création du Conseil européen des chefs d'État et de Gouvernement – les fameux sommets – et avec l'élection des députés européens au suffrage universel.

Tout cela marquait une rupture profonde avec vos prédécesseurs gaullistes, qui étaient plus nationalistes que vous. Aujourd'hui, le monde est en crise et les Français ont peur. Ils ont peur de la mondialisation de l'économie et peur de l'Europe. Ils ne croient pas que les négociations du Gatt leur apporteront la prospérité. Il y a d'ailleurs, ici dans ce studio, ce matin, derrière moi, un homme qui a contribué à nourrir ces peurs : c'est le sénateur Jean Arthuis avec son apport sur les ravages des délocalisations d'usines dans le Tiers-Monde.

Les Français ont peur et surtout il y a beaucoup de choses qu'ils ne parviennent pas à comprendre, Monsieur le Président, beaucoup de choses qui leur semblent confuses. Vous connaissez bien l'Europe, vous en parlez bien et vous en parlez clairement. Alors, nous attendons de vous – comme d'ailleurs du Président de la République qui sera demain soir l'invité d'une Heure de Vérité exceptionnelle – des explications et des solutions. Des projets pour sortir la France de la crise. Nous allons diviser cette émission en trois parties : la France face au défi de la mondialisation de l'économie avec Jean-Marie Colombani. L'adaptation de la société Française aux mutations du monde avec Élisabeth Schemla, du Nouvel Observateur. Le libéralisme avancé que vous avez toujours prôné ne s'arrête pas à l'économie. Il y a 20 ans, vous aviez beaucoup contribué à faire évoluer les comportements des Français. Et enfin, nous parlerons de la politique française et de l'action du Gouvernement avec Albert du Roy.

Alors, on commence avec Jean-Marie Colombani et bien sûr avec le conflit d'Air France qui est directement lié à la concurrence que se font les compagnies et donc à la mondialisation de l'économie.

Jean-Marie Colombani.

Jean-Marie Colombani : Monsieur le Président, bonjour.

Valéry Giscard d'Estaing : Bonjour.

Jean-Marie Colombani : Donc, Air France, comme le disait François-Henri à l'instant, au-delà des développements de ce conflit, est-ce qu'on ne peut pas dire que la détérioration de la situation de la compagnie Air France est due à cette immense vague de dérégulation, de déréglementation qui a aussi atteint l'Europe, qui a atteint d'ailleurs d'autres compagnies aériennes ?

Valéry Giscard d'Estaing : Qui, on peut le dire en partie, si vous le voulez, je crois que c'est plus général. C'est la concurrence du transport aérien et du transport tout court dans l'ensemble du monde. Autrefois, même le transport aérien était resté un peu provincial. Chaque pays avait sa compagnie, on desservait les relations entre sa capitale et quelques capitales voisines et puis tout ceci est devenu mondial et maintenant soumis au jeu très sévère de la concurrence, et la dérégulation ou déréglementation s'est traduit, en effet, par une guerre des prix. Cette guerre des prix, dans une certaine mesure, a été justifiée. Si vous prenez, par exemple, des lignes actuellement desservies dans des situations de monopole, même en France où dans son voisinage, vous avez des tarifs très élevés, tout le monde le sait. Donc, cette guerre des prix avait aussi pour but de rapprocher le coût payé par les usagers du coût réel du transport. Et tout ceci, ça a donné lieu à une concurrence effrayante. Et la France a été en retard. C'est le fond de cette affaire. Quand vous regardez ce qui s'est passé pour les Britanniques : British Airways, par exemple, était une compagnie en grande difficulté il y a quelques années. Elle est devenue une compagnie performante. Elle gagne de l'argent, elle achète des compagnies américaines. Mais ils ont commencé leur transformation, leur adaptation il y a maintenant quatre ou cinq ans au moins. Et nous-même, comme toujours, nous avons attendu.

Jean-Marie Colombani : Bien, alors, transport aérien, on vient d'en parler un petit peu. Quand on regarde un journal au hasard, aujourd'hui, qu'est-ce qu'on lit ? Les perspectives de l'industrie aéronautique européenne, allemande notamment, se dégradent. L'Allemagne annonce moins 10 000 emplois dans trois ans. Ailleurs, on lit : quatre régions européennes, la Lombardie, le Bade-Wurtemberg, la Catalogne et Rhône-Alpes, dont le Président est là d'ailleurs, se mettent ensemble pour dire : "Nous voulons protéger nous demandons une protection pour l'industrie textile". On lit aussi une déclaration du fils d'Olivier Dassault – donc, Dassault Aéronautique – qui réclame une exception aéronautique au Gatt, un peu comme il y a une exception audio-visuelle, abusivement appelée d'ailleurs "exception culturelle" comme on voudrait qu'il y ait…

François-Henri de Virieu : Il n'y a pas encore. Nous le demandons.

Jean-Marie Colombani : Tout cela pour vous demander si, de toute part, le même message monte que l'Europe se protège. Alors, faut-il aujourd'hui que l'Europe se protège ? Est-ce nécessaire ? Si oui, comment ?

Valéry Giscard d'Estaing : Vous amorcez un débat, n'est-ce pas ? C'est un grand débat, malheureusement, on a un temps assez limité, puisque c'est "une" Heure de Vérité ! Oui, un grand débat. Est-ce que la France doit se refermer ? Est-ce que l'Europe doit se refermer ? Est-ce qu'elle doit continuer de s'ouvrir ? C'est un grand débat respectable. D'abord quand on a des débats en France, chacun accuse l'autre des pires motifs, des pires arrière-pensées. Non. C'est un débat respectable. Je suis de ceux qui croient que la France et l'Europe doivent continuer de s'ouvrir. Je vous le dis franchement. Il y a eu au Bundestag – c'était jeudi dernier, j'étais moi-même en Allemagne jeudi et vendredi – un débat très important où les Allemands se sont interrogés sur ce qu'il faut faire face à la crise. Vous le dites, ils ont une crise comme la nôtre, ils réduisent leurs effectifs de leur industrie aéronautique comme chez nous.

Jean-Marie Colombani : Oui, automobile aussi, etc.

Valéry Giscard d'Estaing : Plus que chez nous. Les chiffres de Volkswagen, de Mercedes sont supérieurs aux réductions d'effectifs en France, donc ils sont dans la même crise. Grand débat. Personne n'a pris position en faveur de la fermeture des frontières. Ni les Socialistes, ni les Chrétiens-Démocrates, ni les Libéraux. Et la thèse allemande a été de dire : "Comment peut-on reprendre notre progrès, comment peut-on rattraper notre retard sur les Japonais, sur les Américains, qu'est-ce qu'il faut faire ? Et je dirais que les mesures qu'ils ont envisagées, c'est à peu près l'inverse de celles que nous envisageons en France. C'est-à-dire qu'ils se sont dit : "Comment retrouver notre dynamisme économique, comment produire plus, comment produire mieux, comment vendre davantage ?" Et là, ils se sont tournés vers la reprise du progrès économique. Nous sommes un peu trop tournés, à mon avis, vers le repliement sur nous.

Jean-Marie Colombani : Eh bien, il y a le repliement sur nous, sur l'Hexagone, mais il y aussi cette demande sur laquelle je voulais vous faire réagir, de demande de protection communautaire. Est-ce que c'est la bonne direction ? Est-ce qu'il faut chercher vers davantage de protection communautaire ? Il existe un tarif extérieur commun. Mais est-ce qu'il en faut d'autres ? Est-ce qu'il en faut plus ? Ou bien est-ce que c'est une mauvaise voie ? Est-ce que l'Europe à son tour doit continuer de s'ouvrir sachant qu'elle est déjà la plus ouverte, par rapport aux États-Unis et au Japon ?

Valéry Giscard d'Estaing : Non, ce serait tout à fait une direction dangereuse en réalité. Et ça n'est pas comme ça qu'il faut poser le problème. À l'heure actuelle, d'abord, si on disait il faut nous protéger davantage, il n'y aurait personne pour le faire. Nous sommes douze…

Jean-Marie Colombani : Aucun de nos partenaires, vous voulez dire ?

Valéry Giscard d'Estaing : Aucun de nos partenaires, en réalité. Et en France, beaucoup de gens qui ne le penseraient pas. Si vous prenez les secteurs les plus performants. Parce que se protéger, c'est-à-dire que les autres se protègent aussi. Nous vendons 20 % de notre production automobile. Vous n'imaginez pas que si nous disons que nous allons nous protéger contre la production automobile, les autres vont dire, bien, nous allons accepter votre production. Prenez le cas des Espagnols à l'heure actuelle. C'est un très grand marché pour l'industrie automobile française. Quand vous êtes à Madrid où à Barcelone, vous voyez principalement des automobiles françaises. Eh bien, vous avez vu qu'à l'heure actuelle, Volkswagen a annoncé qu'il allait réduire massivement la production automobile en Espagne de sa filiale qui s'appelle Seat. Imaginez la réaction de nos partenaires si on faisait la même chose. Et donc, on ne peut pas se protéger sans que les autres se protègent. Il y a un grand pays qui est exportateur par nature dans l'agro-alimentaire, dans la chimie, dans la mécanique, dans l'automobile, dans l'aéronautique, il ne peut pas être un pays qui ferme ses frontières, parce qu'il n'absorbera pas sa production. Donc, ce que nous devons demander, c'est que le commerce international soit juste. C'est-à-dire qu'il n'y ait pas de combine, qu'il n'y ait pas de protection abusive chez les autres, par exemple chez les Japonais, qu'il n'y ait pas de subvention déloyale, qu'il n'y ait pas de pratique de concurrence déloyale, etc. Ça, il faut le demander. Et curieusement, pour l'obtenir, il faut aboutir au Gatt.

Jean-Marie Colombani : Alors, précisément, le Gatt, la thèse française, c'est de dire : "Nous voulons bien accepter que le Gatt soit conclu, mais pourvu que ce Traité soit équilibré". Mais on a l'impression, aujourd'hui, que nous sommes dans une impasse. Est-ce que vous voyez une issue à cette impasse. Est-ce que le Gouvernement est piégé ou est-ce qu'il a une chance d'en sortir ?

Valéry Giscard d'Estaing : On va peut-être prendre un exemple, si vous voulez, pour montrer au fond comment ces problèmes se posent. Vous avez parlé tout à l'heure de l'exception audio-visuelle. C'est-à dire : est-ce que la France peut faire quelque chose, et l'Europe, pour éviter que les fins de production, que les fins de séries américaines viennent à bon marché sur nos écrans et rendent impossible, en réalité, la production des mêmes séries en France où dans la Communauté européenne ? On a le choix entre deux solutions. On a le choix entre dire : on demande une "exception" audio-visuelle, c'est-à-dire qu'on reste dans la jungle, il n'y aura pas d'accord. Ou, au contraire, on demande ce qu'on appelle la "spécificité", le cas particulier de l'Audiovisuel dans l'accord. Ce sont deux voies différentes. Et nos partenaires nous disent – ceux qui sont du même avis que nous, comme par exemple les Espagnols – "Écoutez, la situation actuelle n'est pas bonne. Nous sommes dans l'exception puisqu'il n'y a rien". Et regardez la situation, Donc, est-ce qu'il ne vaut pas mieux qu'il y ait négociation pour voir ce qu'on peut faire d'utile, c'est-à-dire les choses que l'on peut protéger, par exemple le droit de continuer à produire et à aider nos productions, le fait de protéger les droits d'auteur et les droits de copie ? Vous savez qu'à l'heure actuelle, les droits d'auteur ne sont pas protégés, et dans le Gatt actuel, il y a une protection intellectuelle. Donc, est-ce que nous avons intérêt, nous Français, nous Européens, à ce que le Commerce mondial soit organisé, c'est-à-dire qu'il y ait tout de même des règles. Est-ce que nous avons intérêt à ce que la jungle continue ? C'est un problème. Alors dans l'affaire du 15 décembre, d'abord je crois qu'il faut dire : pourquoi le 15 décembre ?

Jean-Marie Colombani : À cause des États-Unis, principalement.

François-Henri de Virieu : À cause des États-Unis, principalement. C'est la limite des pouvoirs spéciaux du Président Clinton. Il n'y a aucune raison d'accepter le 15 décembre, c'est ça que vous voulez dire ?

Valéry Giscard d'Estaing : Non, non, pas du tout, au contraire, vous allez voir… Le 15 décembre, c'est une affaire qui remonte à une période dans laquelle j'étais président de la République. Parce qu'on a déjà négocié le Gatt. On l'a négocié deux fois. Et on a négocié pendant que j'étais président, c'est-à-dire de 74 à 79. Personne n'en a entendu parler. Il n'y a pas eu de drame national, on n'a pas affolé les esprits. Les agriculteurs n'étaient pas traumatisés. Nous avons conclu. Et le commerce international s'est développé.

Jean-Marie Colombani : Vous voulez dire que cette fois, ça été mal négocié ?

Valéry Giscard d'Estaing : Non, je dis que cette fois-ci, on a dramatisé et on dramatise encore cette négociation.

Jean-Marie Colombani : On dramatise trop.

François-Henri de Virieu : Qui dramatise trop ?

Valéry Giscard d'Estaing : Vous aimeriez bien qu'on quitte le Gatt pour tomber dans la politique politicienne.

Jean-Marie Colombani : Non, non, on va venir à l'Europe, tout de suite.

Valéry Giscard d'Estaing : En 74, les Américains ont inventé cette procédure qu'ils appellent "la voie rapide", et qui veut dire – c'est quand même assez important – qu'on donne un pouvoir au Président pour négocier, que l'accord auquel il aboutit, le Congrès n'a pas le droit de le modifier, et qu'il n'a que 90 jours pour l'accepter. Et quand on a adopté cette procédure, c'était pour faciliter la négociation, Parce que supposez que ça n'existe pas. À l'heure actuelle, on négocierait avec les Américains et les négociateurs diraient : "vous savez, derrière nous, il y a le Congrès, on va accepter ceci, mais les lobbies viendront derrière et feront voter contre, ça ne marchera jamais". Donc, cette procédure, c'est une procédure pour aboutir. Alors, laissons de côté la date. Qu'est-ce que nous avons donc vu ? Le Premier ministre, je l'ai vu, d'autres personnes nombreuses l'ont vu. Qu'est-ce que nous lui avons dit ? D'abord, que je souhaite qu'on aboutisse. Je crois que l'image de la France, je vous parle sérieusement, l'image de la France ne doit pas être une image protectionniste et isolée. C'est détestable. Et nous nous faisons un tort considérable à l'heure actuelle. J'étais en Allemagne l'autre jour, des Allemands m'ont dit : "vous savez tant que cette affaire ne sera pas réglée, ne comptez pas sur nous pour qu'il y ait une initiative Franco-Allemande". Et il n'y en aura pas. Donc, il faut aboutir. Il faut aboutir dans des conditions justes. Et je pense que les consultations du Premier ministre ont permis de déceler les points forts des demandes françaises. Les autres ont des demandes, les Américains ont des demandes, les Japonais ont des demandes. Mous nous battons pour nos produits agricoles, mais vous savez que le riz japonais, il est à peu près impossible d'obtenir qu'ils le mettent dans l'accord. Donc, chacun a ses propres demandes. Nous avons les nôtres. Elles portent principalement sur le secteur agricole. On entre dans une négociation finale de deux mois. Ça n'est pas la peine de la compliquer par des déclarations publiques. Cette négociation, à mon avis, elle n'aboutira pas par les procédés classiques. Il faut donc trouver le moyen de nouer, comme on a fait dans le passé, la négociation de façon plus serrée, et puis, en fin de compte, on nous présentera l'accord final, et nous aurons à nous déterminer. Je souhaite que nous ayons obtenu les satisfactions légitimes qui nous permettront de donner notre accord.

Jean-Marie Colombani : Bien. Alors, vous avez dit un mot justement, d'une initiative franco-allemande, parce que, en effet, tout le monde constate que l'Europe, aujourd'hui, est en panne. Alors, comment appréciez-vous l'état de la Communauté aujourd'hui ? Et, par exemple, maintenant que le Traité de Maastricht est ratifié, peut-on et doit-on continuer d'aller vers la monnaie unique, et dans quels délais ?

Valéry Giscard d'Estaing : La Communauté européenne est en crise, politique, psychologique. La preuve de cette crise, c'est qu'au moment où on apprend la ratification finale du Traité de Maastricht, c'est-à dire cette semaine, en réalité, il y a beaucoup de gens qui considèrent, peut-être même dans cette salle, que le Traité de Maastricht est mort. Quand on a commencé la procédure de ratification, il y a donc un an et demi, on disait : "Quand ça sera ratifié, aussitôt, on repart en avant etc.". Et là, vous avez des gens qui au moment même, ont dit : "c'est ratifié, ça n'a plus d'importance, c'est mort". Pas du tout. La première chose qu'il va falloir décider, bien sûr, c'est d'appliquer le Traité de Maastricht.

Jean-Marie Colombani : L'appliquer ça avait un point d'application fort, symbolique et important sur le plan économique, c'était la monnaie. Compte tenu de la crise monétaire de l'été, qui a vu s'éloigner justement les monnaies les unes des autres, est-ce que vous pensez que cet objectif est toujours possible ? Est-ce qu'il doit être tenu ? Et est-ce que la France et l'Allemagne, justement, doivent se porter en avant pour qu'il soit tenu ?

Valéry Giscard d'Estaing : Cet objectif doit être retenu. Le calendrier doit être respecté. Il faut mettre en place le 1er janvier prochain l'Institut monétaire européen. Il faut lui donner un président. Il faut qu'il commence à travailler. Et il faut annoncer la démarche par laquelle nous allons, avant le 1er janvier 1999, aboutir à la monnaie unique européenne. Et il faut le faire.

François-Henri de Virieu : Il faut le faire quand ?

Valéry Giscard d'Estaing : Quand quoi ?

François-Henri de Virieu : Quand est-ce qu'il faut prendre cette initiative ?

Jean-Marie Colombani : Il y a un sommet Européen.

Valéry Giscard d'Estaing : Ça, on va le dire cette semaine. Le sommet Européen, moi j'aurais souhaité qu'il y eut aussi une initiative sur la réforme des institutions. Je crains qu'elle n'ait pas lieu. Mais je crois que c'est une erreur. Parce que, après Maastricht, il faut relancer la modernisation des institutions. Beaucoup de ceux qui sont contre l'Europe, en fait, ne sont pas contre l'Europe, ils sont contre le fonctionnement actuel de l'Europe. Et en fait, les pauvres Européens dont je suis, au lieu de dire "on va faire l'Europe telle qu'elle est…", donnent lieu à un certain nombre de critiques, doivent proposer de rénover l'Europe. Alors, rénover l'Europe, ça veut dire tenir le calendrier des engagements, d'une part, et ça veut dire rénover les institutions, pour les rendre plus efficaces et plus démocratiques. C'est d'ailleurs paradoxal. Tout à l'heure, vous me disiez : "l'Europe se défend mal sur le plan commercial". On ne peut pas à la fois dire…

Jean-Marie Colombani : C'est l'argument qu'on entend.

Valéry Giscard d'Estaing : Oui, c'est un bon argument, On ne peut pas à la fois dire : "elle se défend mal, et il faut lui conserver des institutions faibles". Si elle se défend mal, il faut qu'elle ait des institutions fortes, efficaces. Donc, pour aboutir à notre projet, c'est-à-dire une Europe qui joue son rôle, qui est capable, en effet, de se défendre, mais également, d'ailleurs, de se développer vis à vis de l'extérieur, il faut rénover les institutions. Pour résumer, appliquer Maastricht et le calendrier de Maastricht, mettre en route l'Union monétaire et savoir que nous aurons la monnaie européenne le 1er janvier 1999. Les Allemands me l'ont confirmé, ils m'ont dit : "notre opinion publique, dans les sondages, est contre. Mais notre rôle à nous, comme gouvernants, ce n'est pas de suivre notre opinion publique, c'est de tenir les engagements de l'Allemagne". Donc, là-dessus, il faut qu'on aboutisse. Et du côté Français, il faut faire, bien sûr, le nécessaire.

Jean-Marie Colombani : Bien.

François-Henri de Virieu : Merci Jean-Marie Colombani.

Valéry Giscard d'Estaing : Moi, j'étais prêt à lui répondre, c'est vous qui lui coupez la parole.

François-Henri de Virieu : Oui, c'est vrai, mais il est discipliné et c'est très bien. Merci Jean-Marie Colombani. Je vais demander maintenant à Élisabeth Schemla, du Nouvel Observateur, de venir ici. Élisabeth Schemla, qui vient d'écrire un livre qui marche, parait-il, très fort, sur Édith Cresson. Alors, ça ne doit pas vous laisser indifférent, d'ailleurs, parce que c'est quand même vous, Monsieur le Président, qui avez donné des ministères à part entière aux femmes, pour la première fois en France. Élisabeth Schemla.

Élisabeth Schemla : Bonjour, Monsieur Giscard d'Estaing. Nous allons si vous voulez bien, quitter l'Europe pour aborder la France et la société française. Vous avez profondément contribué quand vous étiez président de la République à transformer ce pays du point de vue des mœurs, c'est-à-dire ce que vous aimiez à répéter : "Mettre la loi en accord avec ses mœurs". Et puis, soudain, et depuis déjà un bon moment, on a le sentiment de ne plus vous entendre, de ne plus entendre votre voix, …

Valéry Giscard d'Estaing : Ma fonction est différente.

Élisabeth Schemla : C'est vrai, c'est vrai. Mais vous êtes toujours un homme politique si j'ai bien compris. Donc, de ne plus vous entendre sur ces problèmes de société française, donc je voudrais vous demander d'abord, pourquoi ? Est-ce que c'est qu'elle est devenue trop difficile à réformer ?

Valéry Giscard d'Estaing : Eh bien, je suis heureux de vous entendre dire, sur un mode presque laudatif.

François-Henri de Virieu : De regret, en tout cas.

Valéry Giscard d'Estaing : Oui, de regret que mon action de la période de 74-75 a été positive. J'aurais souhaité qu'à l'époque, peut-être, on le dise davantage. Parce qu'effectivement on a fait beaucoup de choses et en quelques mois, on a énormément fait bouger les choses. Quand je me souviens, c'était une crise économique plus profonde que la crise actuelle.

François-Henri de Virieu : Vous pensez vraiment cela ?

Valéry Giscard d'Estaing : Dans les chiffres, elle était plus profonde. Au point de vue de l'inflation et du ralentissement de l'activité.

Élisabeth Schemla : Elle était moins profonde psychologiquement, peut-être.

Valéry Giscard d'Estaing : Voilà, elle était moins durable, peut-être et puis le chômage n'avait pas atteint les niveaux terribles qu'il a atteint à l'heure actuelle. Mais au point de vue de la secousse économique, elle était plus forte. Et on a pu abaisser l'âge électoral, donner des pouvoirs au Conseil constitutionnel dont on voit l'usage à l'heure actuelle tous les jours, réformer des lois fondamentales de la société, notamment du droit des femmes en ce qui concerne l'interruption de grossesse, en ce qui concerne le divorce. On a pu donner à l'ancienne ORTF la structure qu'il y a aujourd'hui…

François-Henri de Virieu : C'est la loi de 75.

Valéry Giscard d'Estaing : On a créé l'indemnisation du chômage qui n'existait pas. Et tout ça, on a fait ça en 4 où 5 mois. Bon, donc la France a, en effet, beaucoup bougé. Alors, vous me dites, depuis, je m'exprime moins, c'est vrai. D'abord je ne crois pas qu'il faille s'exprimer tout le temps sur tous les sujets, et puis, beaucoup de ces sujets sont devenus complexes, en fait. Et ce ne sont pas des réformes simples. C'est plutôt une espèce de transformation, une espèce d'adaptation de la société qu'on peut conduire soit quand on est au pouvoir, ce qui n'est pas mon cas, soit localement, ce que nous essayons de faire dans les fonctions locales qu'on exerce. C'est plus maintenant le pilotage d'une adaptation.

François-Henri de Virieu : Mais, la question c'est comment vous le voyez.

Élisabeth Schemla : Oui, c'est ça, comment vous le voyez ? Mais surtout ce qui me frappe beaucoup, c'est que les différentes réformes que vous avez engagées sur les points que vous venez de citer, ont contribué à faire de cette société, une société éclatée. C'est vrai notamment, par exemple, en matière de famille, puisqu'aujourd'hui, la France est une société où la famille monoparentale a énormément progressé, où on assiste à l'arrivée de la première génération d'enfants qui ne sont élevés que par les mères, où on voit bien aussi, que, en ce qui concerne l'avortement, il y a un certain nombre, sinon de retour en arrière, en tous les cas, de volonté d'endiguer ce qui passe pour un excès de liberté individuelle. Donc, devant tout ça, quelle est aujourd'hui votre position, notamment sur ce problème de la famille ?

Valéry Giscard d'Estaing : Je ne crois pas que ce que vous dites soit exact, si vous voulez. Ces réformes, si vous les prenez une par une, elles n'ont pas du tout contribué à l'éclatement de la cellule familiale, pas du tout. Dans les études qu'on fait, auxquelles on procède à l'heure actuelle, on voit par exemple, que c'est la contraception qui a posé des problèmes. Ce n'est pas du tout le problème de l'avortement dans des situations de pénibilité pour des femmes qui a disloqué les cellules familiales.

Élisabeth Schemla : Non, mais par exemple, la transformation assez profonde des possibilités de divorce a certainement contribué à l'éclatement de la famille et à cette existence de la cellule monoparentale.

François-Henri de Virieu : Ne parlons pas du passé. Essayons de voir maintenant, comment vous voyez les choses.

Élisabeth Schemla : Justement, justement.

Valéry Giscard d'Estaing : En même temps, ce qu'il faut bien voir, une action, n'est-ce pas, elle comporte plusieurs aspects. Vous citez un aspect, il y a d'autres aspects. Et nous en parlerons, peut-être, tout à l'heure à propos de l'emploi. Il y avait un autre aspect qui est, au contraire, l'aide à la famille. Nous avions mis sur place, par exemple, une aide à la naissance du troisième enfant. Tout le monde l'a oubliée. Nous avions mis en place une aide pour les pensions des veuves, c'est-à-dire des mères de famille qui, veuves, sont restées dans la cellule familiale, et qui, jusque dans ces années-là, 78-79, n'avaient aucune ressource. Donc, on a aidé, au contraire, au développement de la cellule familiale, à la sécurité des femmes à propos du veuvage et on a protégé la cellule familiale au point qu'on a vu la courbe de la démographie se modifier en France. Et, dans la fin des années 70, il y a eu, vous le savez, une certaine progression de la naissance des 3e enfants en France. Les Socialistes arrivent au pouvoir en 81, on démolit tout. C'est-à-dire que toutes les aides fiscales, par exemple, à la famille, ce qui restait du quotient familial, tous les avantages qui étaient installés pour faire en sorte qu'il valait mieux garder la structure familiale que l'éclatement de la structure, ont disparu. Et, je crois qu'on a affaibli à ce moment-là beaucoup la cellule familiale. En tout cas, dans la société actuelle – vous me posez la question – …

Élisabeth Schemla : Oui, c'est ça, je vous pose la question sur la société actuelle telle que vous la voyez.

Valéry Giscard d'Estaing : Bon, c'est une société en transformation très profonde et très difficile. Je veux dire très éprouvante pour les gens. Parce qu'il n'y a presque plus personne qui se dise : "Au fond, il suffit que je continue de faire ce que j'ai fait ou que mes parents avaient fait et puis voilà, la vie se déroulera de façon satisfaisante et rassurante". Tout le monde se dit : "Il va falloir que je fasse des choses différentes, que je m'adapte, que je vive différemment". C'est très pénible. Et ça s'était rarement produit. Dans une société de ce type, il faut resserrer des solidarités. Il faut que les gens s'aident entre eux. À quel niveau ? Eh bien je crois, d'abord, au niveau familial. Et, il y a, comme vous le savez, des phénomènes très importants, par exemple, les enfants restent beaucoup plus au domicile familial maintenant, on voit le retour. Il faut aider et faciliter tout ce qui est le resserrement du 1er étage qu'est la structure familiale…

Élisabeth Schemla : Donc, vous souhaitez…

Valéry Giscard d'Estaing : Le 2e étage, ce sont les groupes de proximité. Je crois qu'il y a eu une théorie : "Il faut faire une société multiculturelle où tout se mélange". Je crois que ça devient un mélange détonnant, en fait. Et quand on est dans une période de forte transformation, il faut se sentir membre d'un groupe qui aide votre transformation, qui la facilite et qui la sécurise. Donc, on doit rester à l'intérieur, tout de même, soit de collectivités locales, soit à l'intérieur de groupes humains qui vous rendent plus facile et plus rassurante votre adaptation.

Élisabeth Schemla : Est-ce que ça veut dire, que dans la mesure où la société française n'est plus homogène, qu'elle est presque, un conglomérat de différentes tribus, comme on se plait à dire…

Valéry Giscard d'Estaing : Non, non. Heureusement non.

Élisabeth Schemla : Est-ce que ça veut dire que la réforme n'est possible qu'à l'intérieur de chacun de ces groupes ?

Valéry Giscard d'Estaing : Alors, justement, d'abord, elle n'est pas comme ça, la société française…

Élisabeth Schemla : Elle évolue vers ça.

Valéry Giscard d'Estaing : Non. Enfin…

François-Henri de Virieu : Quand même, il y a le développement de courants socio-culturels qui créent la diversité.

Valéry Giscard d'Estaing : La diversité, c'est tout à fait autre chose.

Élisabeth Schemla : Le pluri-ethnisme, le fait qu'il y ait des communautés qui vivent repliées sur elles-mêmes.

Valéry Giscard d'Estaing : Oui, enfin attention.

François-Henri de Virieu : Peut-être que les agriculteurs soient incompris du reste de la nation. Enfin je veux dire, il y a des tas de fractionnements qui se produisent,

Valéry Giscard d'Estaing : Oui, mais il y a en même temps des tas de solidarité. Il faut savoir avant si la France existe. Ou si la France est seulement un lieu de passage. Le France, elle existe. Elle a une forte identité historique, très forte. Elle a une forte identité culturelle. Elle a une langue. Elle est faite d'un certain nombre d'apports spirituels, intellectuels, elle existe. Ce n'est pas un lieu de passage. Alors, cette société, elle s'adapte. Et effectivement à l'intérieur, de cette société, il y a des groupes différents pour des raisons tout à fait légitimes, tout à fait naturelles. Est-ce qu'elle est profondément éclatée ? Quand vous allez – je crois que c'est une différence entre Paris et la Province – je suis provincial et l'un des présidents de Conseils régionaux…

François-Henri de Virieu : Et fier de l'être.

Valéry Giscard d'Estaing : Tout à fait fier de l'être. D'une province qui existait avant la France, l'Auvergne.

François-Henri de Virieu : Ce n'est pas la seule.

Valéry Giscard d'Estaing : Il n'y a pas matière à rire. C'est un fait historique, vous pouvez trouver ça, même dans le Quid, c'est un fait. Alors, en province, il y a une identité française qui est vécue plus facilement. Il y a des tensions moindres, il y a des adaptations – et on s'adapte et il le faut – mais on se sent, Paris qui est par la force des choses comme dans toutes les métropoles, un lieu de mouvement, de mouvement de personnes, un mouvement d'idées, naturellement, est plus déstabilisée et d'ailleurs du point de vue de son urbanisme, ce qui est un problème plus éclaté, car je crois que l'un des grands problèmes de ces grandes métropoles mondiales, c'est qu'elles sont éclatées. C'est-à-dire, qu'il y a des quartiers qui sont restés traditionnels, il y a des quartiers qui sont, au contraire, des quartiers de peuplement très récent, il y a des groupes qui ont cherché à se retrouver entre eux, il a des groupes qui sont au contraire… Donc tout ceci, il faut naturellement le traiter. Mais, vous me demandez ma vision. Ma vision, c'est que la France doit conserver son identité, tout en ayant accepté, bien sûr, tous les apports, cela va de soi. La conserver et l'affirmer, la gérer en effet, en l'adaptant aux transformations du monde moderne.

Élisabeth Schemla : Donc, l'individualisme extrême de notre société – celle-là même auquel le Pape fait allusion, plus qu'allusion même dans son Encyclique – n'est pas une chose, qui vous inquiète ni pour l'identité française, ni pour la cohésion du tissu national.

Valéry Giscard d'Estaing : En effet, il faut regarder pourquoi certains groupes se sentent solidaires. C'est curieux, n'est-ce-pas ? Prenez, par exemple, la Communauté juive d'Israël. Elle est faite d'apports récents venus de toutes sortes de parties du Monde avec des niveaux de civilisation très différents. Ceux qui sont venus d'Éthiopie n'avaient aucun rapport avec ceux qui sont venus récemment de Russie, ou avec les anciens fondateurs de l'État. Il y a une grande homogénéité, parce qu'elle est fondée sur une identité, et la communauté d'une foi religieuse et puis une solidarité vis-à-vis des événements du moment, c'est-à-dire l'insécurité, la nécessité de bâtir et de protéger un État. Prenez les Allemands. Tout d'abord, ils n'ont pas de frontières en fait, ils n'ont jamais eu le sentiment d'avoir des frontières. C'est un peuple qui ne se sent pas menacé dans sa langue, car ils ne sont pas plus nombreux que nous à parler leur propre langue. Ce sont des gens qui ont le sentiment que leur identité, elle existe, ils n'ont pas besoin de l'affirmer, on la connaît, on la repère. Et je crois qu'il faut que la France atténue un peu le rôle de son individualisme, y compris dans son système éducatif. J'aperçois derrière vous le ministre de l'Éducation. Le système éducatif, ça ne doit pas être une prime à l'individualisme. C'est très individuel.

Élisabeth Schemla : Pourtant en matière d'éducation, vous êtes très favorable à la prise en compte par la Région de l'Éducation.

Valéry Giscard d'Estaing : Tout à fait.

Élisabeth Schemla : Ce qui est quand même une façon, si j'ose dire, d'individualiser l'Éducation.

Valéry Giscard d'Estaing : Ah non, au contraire, je pense…

Élisabeth Schemla : Par rapport au système centralisateur.

Valéry Giscard d'Estaing : Mais ce que je crois, si vous voulez pour vous répondre, c'est que dans ces périodes d'adaptation, il faut voir quel est le niveau du groupe où les problèmes peuvent être traités. Et je crois que le niveau du groupe, il doit être assez proche des gens à l'heure actuelle. Par exemple, la Région, c'est plus facile. On connaît un peu les façons d'être, les inquiétudes, les besoins, même sur le plan éducatif. On en dira un mot tout-à-l'heure. Donc, quand je parlais d'individualisme, je veux dire, le culte de l'individualisme personnel. L'individu contre la Société. Il y a un Chinois, l'autre jour…

Élisabeth Schemla : Comme on va avoir très peu de temps, est ce que vous me permettez de vous interrompre ?

François-Henri de Virieu : On ne peut pas réformer un groupe social de l'intérieur, Monsieur le Président.

Valéry Giscard d'Estaing : Non, mais c'est quand même intéressant, cette affaire du Chinois. Une phrase. C'est un grand dirigeant, numéro trois de la Chine. Il m'a dit : "Vous, Français, vous ne pouvez pas réussir".

Élisabeth Schemla : C'est très agréable.

Valéry Giscard d'Estaing : C'est intéressant comme point de vue. Je lui ai dit : "Pourquoi vous me dites ça ?". Il me dit : "Pour une raison simple, je vous ai regardé faire. Vous, en France, l'individu, ce qui intéresse, c'est de réussir lui-même, éventuellement contre le groupe dont il fait partie. Et nous en Chine, ce qui nous intéresse, c'est que le groupe dont on fait partie réussisse, et nous voudrions, bien sûr, que quand il réussit, on ait sa place. Naturellement. Mais nous voyons le succès du groupe et vous, vous voyez le succès de l'individu". Tant que nous n'aurons pas fait entrer dans notre vie collective un peu le succès du groupe, du groupe quel qu'il soit, et notre système éducatif peut y contribuer, je pense que nous serons en situation d'infériorité.

Élisabeth Schemla : Alors…

François-Henri de Virieu : Dernière question.

Élisabeth Schemla : Alors, le groupe se défend quand il est attaqué, et donc, je voulais aborder un autre thème qui est celui qui préoccupe énormément les Français en ce moment à cause de drames épouvantables qui sont arrivés, qui est celui des assassins d'enfants. Quand vous étiez président de la République, vous avez, en votre âme et conscience, refusé de gracier certains assassins d'enfants et dans votre livre, "Le pouvoir de la vie", vous vous êtes vous-mêmes exprimé sur ce sujet en disant que, les concernant, vous restiez, si j'ai bien compris, partisan de la peine de mort à l'époque où vous avez écrit. Est-ce que le projet de Loi de Monsieur Méhaignerie qu'il est en train de préparer et qui prévoit une peine de trente ans de réclusion pour ces assassins vous paraît une solution satisfaisante ou bien, est-ce que, comme beaucoup de Français, vous restez partisan de la peine de mort ?

François-Henri de Virieu : Pour les assassins d'enfants.

Élisabeth Schemla : Et violeurs d'enfants.

Valéry Giscard d'Estaing : De toute façon, le projet de Pierre Méhaignerie est un progrès, je crois. Je veux dire répond mieux à la gravité des drames. Ceci étant, il faudra faire attention, et j'espère que le Parlement fera attention, parce que quand on dit que quelque chose est définitif en France, on n'en est jamais sûr. N'est-ce pas ? Il y a la grâce présidentielle qui peut intervenir, il y a les amnisties, il y a le fait qu'une loi peut être défaite par une loi. Et dans ce monde des condamnés pour crime, ils le savent, ça ! Et ils disent, on le sait, on nous annonce que c'est définitif, mais l'expérience a montré que ça ne l'était jamais. Il faut regarder si le dispositif juridique peut vraiment être tel qu'il y a eu l'idée d'une détention de durée indéfinie. Pourquoi indéfinie ? C'est à la fois pour la dissuasion et c'est surtout pour qu'il n'y ait pas de nouveau la répétition possible des événements, c'est ce qu'on a vu, n'est-ce pas ?

Élisabeth Schemla : Vous avez l'air d'être méfiant quand même sur…

Valéry Giscard d'Estaing : Je suis méfiant parce que l'histoire politique et juridique nous enseigne que malheureusement, c'est très fragile. Et alors, la deuxième question qui reste ouverte, une vraie question. Je ne veux pas la traiter avec légèreté comme ça bien sûr, c'est : "Est-ce que la peine de mort vis-à-vis des crimes sur des plus faibles, parce qu'on peut dire que les plus faibles par nature n'ont aucune protection autre, enfants, personnes âgées, etc. Est-ce que la peine de mort a, ou non, un certain effet dissuasif". Question très difficile. Et les études, j'ai lu récemment des études sur ce sujet. Les études universitaires américaines concluent plutôt positivement. Et donc, je souhaite simplement que lorsqu'on abordera ce sujet, nous le fassions avec toute l'attention, toute la minutie, toute la gravité que requiert un tel problème.

Élisabeth Schemla : Vous restez donc pour ces cas précis, plutôt partisan de la peine de mort ?

Valéry Giscard d'Estaing : En tous cas, je me pose la question.

François-Henri de Virieu : Merci, merci, Élisabeth Schemla. On finit l'émission avec Albert du Roy qui va revenir un peu sur le Gatt.

Albert du Roy : Bonjour Monsieur le Président. Oui, avant de parler de l'emploi, du chômage, une question qui m'est inspirée, par ce que vous avez dit tout à l'heure. Vous avez dit sur le Gatt : "Un : il faut aboutir et deux : il faut aboutir dans des conditions justes". S'il y a incompatibilité demain, entre l'aboutissement et les conditions justes, est-ce qu'il faut conclure sans concession de la part de nos partenaires, ou est-ce qu'il faut rompre ?

Valéry Giscard d'Estaing : Dans aucune négociation, quelconque – je n'en n'ai jamais connu, n'est-ce-pas ? Sauf chez les capitulards professionnels qui ont existé dans l'histoire – on dit : il faut conclure à tout prix. Jamais. Je dis simplement il est très souhaitable de conclure. Et c'est l'intérêt de la France qui est une conclusion. J'insiste. C'est l'intérêt de la France et des Français, leur intérêt économique, leur intérêt politique, l'image de la France.

François-Henri de Virieu : Ils ne le perçoivent pas toujours comme ça.

Valéry Giscard d'Estaing : Non, actuellement, ils ne le perçoivent pas. L'image de la France a été très détériorée par cette affaire, très détériorée, en Europe et dans le monde, il faut le savoir. Lisez la presse internationale, écoutez les commentaires. Nous avons une délégation, la Commission des Affaires étrangères, qui est allée en Amérique Latine, et nous a fait un compte rendu au retour. Elle nous a dit : "nous n'avons entendu parler que de ça pour nous critiquer".

Albert du Roy : Est-ce que…

Valéry Giscard d'Estaing : Donc, je réponds à votre question précise. Il est très souhaitable d'aboutir, mais pas à n'importe quel prix. Et j'espère que la négociation, dans les deux mois qui viennent, va être conduite avec le savoir-faire, la détermination telle que nous ne soyons pas devant un tel choix, et que nous ayons les modifications nécessaires, qui nous sont nécessaires, pour que nous puissions conclure. C'est vrai pour les autres pays.

Albert du Roy : Vous venez de parler de l'image détériorée de la France. Tout à l'heure, vous disiez "on dramatise". Est-ce qu'un dirigeant politique peut donner ces jugements, qui sont des jugements sévères, sans dire la faute à qui ?

Valéry Giscard d'Estaing : Les journalistes le font, ça, non ?

Albert du Roy : Mais vous, vous ne le faites pas ?

Valéry Giscard d'Estaing : Moi, ce n'est pas ce qui m'intéresse. Ce qui m'intéresse, à l'heure actuelle, je suis dans la Majorité, je soutiens l'action du Gouvernement. Donc moi, mon rôle, c'est d'aider à ce que les choses se fassent.

Albert du Roy : Vous avez dit tout à l'heure que vous étiez dans la Majorité, mais pas au pouvoir. Comme si vous ne vous sentiez pas responsable de ce que le pouvoir que vous soutenez, faisait.

Valéry Giscard d'Estaing : Non, non, je l'ai dit pour la façon de s'exprimer. Parce qu'on ne parle pas de la même manière. Quand on est au pouvoir on annonce des décisions. Quand on est hors du pouvoir, on avance des opinions. Ce n'est pas la même chose. Donc, à l'heure actuelle, nous n'exerçons pas le pouvoir, j'ai précisé, par une question qui m'était posée par vous, que je n'étais pas au pouvoir, et que je ne pouvais pas porter, répondre par une décision. Mais, cette aggravation du climat, il faut quand même se souvenir qu'elle est due très largement aux fautes du Gouvernement précédent. Si on avait mené cette affaire avec détermination, qu'est-ce qu'on aurait fait ? D'abord, à mon avis, on n'aurait pas mis l'Agriculture dans le Gatt en 1984-85, Gouvernement Socialiste. Lorsque j'étais chargé de ces négociations pour la France, 73-74, nous avons refusé qu'on mette l'Agriculture dans le Gatt, et tenez-vous bien, c'est les Américains…

François-Henri de Virieu : Vous aviez fait une exception agricole.

Valéry Giscard d'Estaing : Non, parce que ce n'est pas une exception. Ça n'était pas dans le sujet. Le Gatt a un champ de compétences, il avait principalement l'Industrie et les droits de douane. À l'origine, c'était droits de douane et contingent, Industrie. Les services n'y étaient pas. Ils n'y sont pas encore. La propriété intellectuelle n'y était pas, les produits agricoles n'y étaient pas. Donc, ce n'était pas une exception. Ils n'étaient pas dedans. Et nous avons dit en 73-74, j'ai relu d'ailleurs ces jours-ci, le discours que j'avais prononcé à Tokyo, pour donner les raisons pour lesquelles la France ne voulait pas que ça soit dans le Gatt. Les Américains nous ont approuvé, parce qu'ils ne voulaient pas non plus. Alors, première erreur, ça a été 84-85, d'accepter que ce soit dans le Gatt. La deuxième erreur, ça a été de ne pas être capable de donner des directives à la Commission. Et il faut, – quand on dit : "la Commission a mal négocié" –, c'est vrai. Mais la vérité oblige à dire qu'on ne lui a jamais donné de directive précise. Et qu'il y a eu pendant 18 mois des réunions de Conseil des ministres de l'Agriculture à Bruxelles, qui n'ont jamais conclu. Et la négociation, j'ai regardé la négociation. Elle a été menée par qui ? Par deux commissaires peu compétents, et par un directeur des services très compétent, et au demeurant Français, et qui a mené une partie importante et utile, d'ailleurs de la négociation. Si on estimait que la négociation aboutissait à un mauvais accord, il fallait le dénoncer la semaine suivante. Il fallait demander une convocation du Conseil des ministres, disant : "vous avez outrepassé le mandat de négociation, donc nous prévenons les gens que l'Accord n'est pas valable". D'autant plus que ce n'était pas un accord international, avec signatures solennelles, c'est un échange de lettres. La lettre n'engage pas les Gouvernements.

Albert du Roy : Air France, la grève. Vous en avez dit un mot tout à l'heure. Est-ce que, à vos yeux, cette grève dure est le signe avant-coureur d'une fin de l'état de grâce du Gouvernement actuel, voire même une rupture sociale ?

Valéry Giscard d'Estaing : Dans cette grève, il y a deux choses. Je voudrais simplement dire un mot, puis répondre à votre question. Le mot, j'ai vraiment, je trouve tout à fait condamnable tout ce qui a été fait pour interdire l'envoi des avions des autres compagnies, et l'utilisation des pistes des aéroports. Nous nous donnons une image détestable. Comment voulez-vous que nous fassions appel à la solidarité Européenne et à la solidarité Internationale lorsque pour régler un problème qui est complètement Français, qui est la situation sociale à l'intérieur de notre propre compagnie aérienne, nous agissons pour empêcher les autres d'effectuer leurs opérations normales de trafic. Donc, qu'il y ait grève, bon, il y a un conflit social, il y a un conflit social. Mais le fait d'utiliser des moyens qui pèsent sur au contraire, la concurrence internationale, et sur nos partenaires. Les photos qu'on montrait, c'était les queues d'avions alignées, avec tous les noms des compagnies qui ne pouvaient pas décoller de Paris, puisqu'il y avait une grève à l'intérieur de la compagnie française. Donc, cette façon de faire, était très critiquable.

Albert du Roy : Donc maintenant, ma question.

Valéry Giscard d'Estaing : Alors, votre question, c'est un signe fort. Il ne faut pas vous tromper. La France a, à l'heure actuelle, 3 200 000 chômeurs, et si on compte les personnes en état de fragilité, beaucoup plus : 5 millions de personnes en état de fragilité d'emploi. On se dit : ça n'est pas très, enfin c'est préoccupant bien sûr, c'est pénible, mais ça conduit à une certaine résignation. Parce que les chômeurs ne font pas grève, et les gens menacés de licenciement non plus. Donc, on se dit : après tout, bon. Mais en même temps, il y a un traumatisme du corps social. Et je pense que le traumatisme du corps social Français est sérieux, je le pense. Donc, cela veut dire qu'il faut avoir une politique économique et sociale active, et qui fasse apparaître des perspectives d'amélioration crédibles.

Albert du Roy : Justement. Sur cette politique, le plan quinquennal pour l'emploi, qui a été discuté au Parlement tout récemment.

Valéry Giscard d'Estaing : Nous l'avons voté.

Albert du Roy : Et qui a été voté, est-ce que…

François-Henri de Virieu : Et qui va passer au Sénat dans les prochains jours.

Albert du Roy : Est-ce qu'il vous paraît suffisamment ambitieux pour répondre à ce risque de rupture sociale ?

Valéry Giscard d'Estaing : Il apporte des améliorations. Notamment une amélioration très importante qui est de renvoyer aux Régions – ce n'est pas une manie chez moi, mais enfin, je crois que c'est important – toute la formation professionnelle et l'insertion des jeunes de 18 ans à 25 ans. Je voudrais vous dire ceci : je pense, il y a là des présidents de Régions, mais nous nous rencontrons de temps en temps. On nous donne 5 ans pour le faire. Moi, je proposerais à nos collègues de le faire en 2 ans. Je crois qu'il faudra aller vite, il faudra montrer une volonté d'initiative pour accélérer cette insertion des jeunes. Mais alors, parlons du fond. Est-ce que ce sera suffisant ? Nous avons à l'heure actuelle, donc 3 200 000 chômeurs. Quels sont, au fond, les gisements d'emplois ? Premier grand gisement d'emplois, c'est l'activité économique. Tant que l'activité économique n'aura pas redémarré fortement en France, il n'y aura pas de création d'emploi.

Albert du Roy : Qu'est-ce qu'il faut faire pour la faire redémarrer ?

Valéry Giscard d'Estaing : Alors bon, ça c'est la stratégie de la politique économique. Nous sommes actuellement, sans doute au creux, avec quelques signes qui montrent que la situation ne devrait plus se détériorer. Les deux signes sont importants : petite amélioration de la production industrielle en juillet, petite augmentation de la consommation des Français en septembre. Donc, on peut penser qu'on est au point creux, et que les choses vont commencer à s'améliorer. Mais je veux dire, la priorité, ça doit être le redémarrage de l'activité économique. Et toutes les décisions gouvernementales doivent être passées à ce crible. Premier gisement d'emplois. Deuxième gisement d'emplois : les petites et moyennes entreprises. Je regardais encore les chiffres. Nous avons en France, moitié moins de PMI entre 99 personnes, enfin 100 disons, et 500 qu'en Allemagne. La moitié. Et vous pouvez circuler, un Allemand m'a dit ça : "je suis vos routes, je ne vois pas d'usine". Et c'est vrai, vous pouvez suivre de longues routes en France, vous ne voyez pas d'usine. Et vous prenez la route, vous allez à Khale, et vous allez ensuite à Francfort, il y a des usines tous les 500 mètres. Donc, une des priorités, à mon avis, de tout Gouvernement, c'est de se dire : on va augmenter de 50 % dans les, mettons, 5 où 10 ans à venir, le nombre des PMI en France. Parce que tant qu'il n'y en n'aura pas, prenez par exemple, l'ouest de mon département, il n'y en n'a pas une.

François-Henri de Virieu : Le Puy-de-Dôme.

Valéry Giscard d'Estaing : Oui.

François-Henri de Virieu : Rappelons-le.

Valéry Giscard d'Estaing : Il n'y en a pas. Ça veut dire que tous les jeunes qu'on forme là, où ils partiront, ou ils seront des chômeurs. Et il faudrait qu'il y ait 2, 3, 4 PMI performantes. Alors ça, c'est une politique qu'on ne fait pas. Nous avons proposé, l'UDF a proposé, par exemple, dans la dernière loi de finance, qu'on donne une aide fiscale à ce qu'on appelle, l'immobilier industriel, c'est-à dire la construction d'usine, des hangars, des moyens de manipulation, etc. On l'a refusé. De même, on annonce indéfiniment qu'il faut prendre des mesures sur la transmission des entreprises. Vous savez que nos droits de succession sont tels qu'on démantèle les petites entreprises à chaque génération. On le dit. On ne le fait pas. Il y a une petite mesure qui a été prise à l'initiative d'ailleurs, de Jacques Barrot, pour les fonds propres. Mais objectif : augmenter de 50 % le nombre de PMI en France.

Albert du Roy : Est-ce que le partage du travail, la semaine des 32 heures, sont des facteurs, des gisements d'emplois ?

Valéry Giscard d'Estaing : Alors, c'est le problème des gisements d'emplois, dont je voulais parler avec vous. Le premier gisement d'emplois : l'activité économique, prioritaire. Deuxième : le secteur des PMI. Il y a probablement sur dix ans, n'est-ce pas, probablement un million d'emplois à créer dans les PMI en France.

Albert du Roy : En atteignant le taux allemand ?

Valéry Giscard d'Estaing : Non, pas tout à fait. Moi, je dirais, on se fixerait d'atteindre la moitié du taux allemand.

Albert du Roy : Je crois que vous voulez parler du partage du travail, parce que c'est un sujet qui est très débattu en ce moment.

Valéry Giscard d'Estaing : Alors, je voudrais vous parler du partage du travail et vous dire là, où il y a un autre gisement d'emplois. Ce qu'on appelle le partage du travail, c'est-à-dire l'obligation générale de réduire la durée du travail, par exemple, à 32 heures, conduira la France à l'appauvrissement et au déclin économique. Il faut le savoir. Nous, on a fait ça, dans le passé, nous sommes des spécialistes du genre, d'ailleurs. La politique économique…

Albert du Roy : Même si on le fait à titre expérimental ?

Valéry Giscard d'Estaing : Ah, non je dis, général et obligatoire.

Albert du Roy : D'accord.

Valéry Giscard d'Estaing : Bon, pourquoi ? Même discours de Kohl, jeudi dernier, devant le Bundestag, tout le monde s'agitait. Qu'est-ce qu'il a dit ? "Nous travaillons à l'heure actuelle 37 heures et demie en Allemagne. Nos concurrents Japonais et Américains travaillent plus de 40 heures. Il faut travailler plus". Et nous, pendant ce temps – applaudissement de tout le monde – et nous, pendant ce temps, nous disons : "Il faut travailler 32 heures". Alors, il faut d'abord dire, il faut avoir l'honnêteté de dire quelque chose aux gens. Si on travaille 32 heures en France, on sera payé 32 heures. Parce que, comme il y a une concurrence économique. Le prix du travail, c'est quelque chose d'objectif. Il faut un certain nombre d'heures de travail pour faire une auto, pour faire une tonne de produits chimiques ou tel produit électronique. Donc, on est payé finalement en fonction du travail que l'on accomplit. On sera payé 32 heures. Au début, on peut dire, on fait des conventions collectives pour tâcher de dissimuler cette évolution. Mais dans la durée, on sera payé 32 heures et comme les retraites en France, elles sont calculées sur les salaires, ça veut dire que les gens auront des retraites calculées sur 32 heures de travail. Ce qui représente ure baisse de 18 % par rapport au niveau actuel. Bon, ça, c'est la vérité. Que l'on dise, il y a des expériences particulières, il y a des entreprises qui pour des raisons très techniques, ont, pour faire face à une difficulté, peuvent utiliser cette technique, très bien. C'est une facilité qu'on leur offre. Mais, il est que la direction générale du progrès économique en France sera la réduction obligatoire de la durée du travail, c'est l'appauvrissement de la France et notre sortie de la compétition économique. Moi je vous préviens ! Parce que si les autres pendant ce temps, les 8 leaders mondiaux, vont en direction inverse, vous n'imaginez pas que c'est en réduisant notre effort de travail qu'on se maintiendra dans la course.

Albert du Roy : On arrive au bout de L'Heure de Vérité. Il y a…

Valéry Giscard d'Estaing : Non, non moi j'avais quelque chose à vous dire, justement.

Albert du Roy : Attendez, attendez, moi j'ai des questions à vous poser.

Valéry Giscard d'Estaing : Sur l'emploi, l'autre chose…

Albert du Roy : Non, non.

Valéry Giscard d'Estaing : Une phrase.

Albert du Roy : Oui.

Valéry Giscard d'Estaing : C'est qu'il y a un gisement d'emplois considérable. Et qui est la revalorisation du travail professionnel des opérateurs professionnels, c'est-à-dire des gens qui, en fait, produisent entre 5 000 francs et 8 000 francs par mois. Alors, on a commis une énorme erreur qui était de croire qu'ils ne servaient à rien. Et finalement, on a laissé, on a poussé à une mécanisation, une automatisation de l'économie Française tout à fait excessive à l'heure actuelle et on a créé des institutions sociales, je faisais le calcul hier soir, mais ça ne va pas empêcher de développer les choses. Vous savez que si vous payez quelqu'un au Smic, en principe, il gagne 5 800 francs. Il y a beaucoup de gens payés au Smic. En fait, il en gagne que 5 000, puisque si vous enlevez les déductions, il gagne 5 010 en fait. Mais vous, vous payez 8 200. Donc, ça veut dire qu'entre la tranche 5 000 et 8 200, on peut employer normalement dans des conditions créatives, quelqu'un en France. Alors là, il faut une réforme profonde. C'est-à-dire qu'il faut changer les bases de calcul des cotisations sociales, pas un peu, beaucoup et il faut remodeler complètement le financement des cotisations sociales pour cette catégorie de la population, c'est-à-dire ceux qui ont en gros entre 5 000 francs et 8 000 francs de rémunération.

Albert du Roy : Une question politique, une question politique. De politique politicienne, pardon. Le dernier invité de L'Heure de Vérité, Philippe de Villiers, qui fait partie de la famille politique que vous présidez, convenait à votre place dimanche dernier qu'il y avait dans la majorité actuelle deux familles politiques, qu'il y avait un clivage très net, par exemple, sur l'Europe. Est-ce que vous convenez qu'il y a deux familles politiques dans la Majorité dont vous faites partie ?

Valéry Giscard d'Estaing : Ce ne sont pas deux familles politiques. Je dirais ce sont deux attitudes. Parce que…

Albert du Roy : Compatibles ?

Valéry Giscard d'Estaing : Je veux dire deux attitudes, n'est-ce pas ? Elles ne s'expriment pas de la même manière. Elles sont plus nombreuses au sein du RPR qu'à l'UDF. Elles existent aussi au sein de l'UDF. Elles sont fortement représentées au sein du RPR, moins fortement représentées au sein de l'UDF. Et la question…

Albert du Roy : Deux politiques, deux politiques ?

Valéry Giscard d'Estaing : Oui, la question que vous me posez est de savoir : "Est-ce qu'on va pouvoir les réunir ?". Et comme l'Europe est en crise et qu'il va se passer des évènements, puisqu'on va voir si le Conseil Européen propose quelque chose, la semaine prochaine. On va voir si l'affaire du Gatt se résout positivement ou négativement. On sera donc amené à prendre des positions de fond fortes sur ces sujets. Et c'est pour ça qu'il ne faut pas bloquer la discussion à l'heure actuelle. Moi, je souhaiterais, c'est mon objectif, qu'on puisse avoir une attitude commune. C'est-à-dire qu'il puisse y avoir un projet français commun pour la rénovation de l'Europe et s'il y a un projet commun, nous le défendrons sans doute.

François-Henri de Virieu : Merci. C'était L'Heure de Vérité de Monsieur Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF ancien président de la République. Je vous donne rendez-vous, demain soir, à 20 h 50 pour une Heure de Vérité exceptionnelle avec le chef de l'État en direct de l'Élysée. Dimanche prochain, nous recevrons le Dalaï-Lama qui est arrivé tout à l'heure en France et qui est, à la fois, vous le savez, Monsieur le Président, le chef spirituel des Bouddhistes Tibétains et, en même temps, le chef du Gouvernement en exil de son pays qui est aujourd'hui annexé par la Chine et gravement persécuté. Alors, les partisans du Dalaï-Lama et ce sera une dernière question, et certains députés comme Monsieur de Broissiat qui est un député RPR, vous reprochent de mettre votre veto en tant que président de la Commission des Affaires étrangères, à la création d'un groupe d'études sur le Tibet. Alors, quelle est votre réponse ?

Valéry Giscard d'Estaing : Alors, ils se trompent sur deux points. D'abord, je n'ai pas de droit de veto. J'ai simplement consulté – je n'ai pas de droit de Veto –, je suis consulté par la délégation du bureau de l'Assemblée nationale qui a seule le droit de prendre ces décisions, qui est présidée par Madame Nicole Catala. Je lui écris vendredi, elle fera ce qu'elle voudra. La deuxième chose, je n'ai pas donné d'avis sur la création d'un groupe d'études, que je trouve tout à fait normal, alors vous pouvez lui dire de ma part. On m'a consulté sur ce qu'on appelle les groupes d'amitié, les groupes d'amitié ont une existence juridique et dans notre système, c'est entre État ayant une existence diplomatique reconnue. C'est simplement l'avis que j'ai donné. Donc, je suis favorable au groupe d'études, puisque vous me posez la question. Transmettez le message.

François-Henri de Virieu : Merci, Monsieur le Président. Nous allons signer maintenant le Livre d'or.