Texte intégral
Q. : Avant votre nomination, vous avez préconisé une mise à plat, un nouveau départ dans les relations franco-allemandes. Cela-t-il été réalisé ?
La France et l'Allemagne s'avancent-elles la main dans la main vers les échéances décisives des prochains mois, le Conseil européen extraordinaire, la date limite du 15 décembre pour le GATT et le sommet de l'OTAN.
R. : Dès mon arrivée au quai d'Orsay, il m'est en effet apparu essentiel de confirmer le caractère privilégié des relations entre la France et l'Allemagne. Élément de continuité de la diplomatie française depuis 30 ans, l'amitié franco-allemande peu à peu enfermée dans des rites et des habitudes qui risquaient de l'éloigner des nouveaux enjeux apparus sur la scène européenne.
La relance de nos relations s'est concrétisée par le renforcement du dialogue et du travail en commun. Les contacts à tous les niveaux se sont multipliés. Ce travail a donné de bons résultats. Nous avons pu faire face cet été à la crise monétaire avec calme et détermination. Avec le soutien de l'Allemagne, nous avons réussi, lors du Conseil « Jumbo » des Douze, le 20 septembre, à convaincre nos partenaires de la Communauté d'adopter une position commune sur le GATT, et en particulier sur le volet agricole. Nous préparons maintenant de concert les grandes échéances européennes et atlantiques. La ratification par l'Allemagne du traité sur l'Union européenne ouvre la voie à sa mise en œuvre, sur laquelle va se pencher le Conseil européen extraordinaire du 29 octobre. La réalisation de l'union économique et monétaire figure parmi nos objectifs principaux. Nous partageons aussi la volonté de donner un contenu à la politique étrangère et de sécurité commune des Douze. Sur les perspectives d'élargissement de la Communauté européenne nos vues sont également proches. Quant à l'Alliance atlantique, nous nous retrouvons pour y affirmer la nécessité de l'identité européenne de défense et pour y développer la coopération avec les pays d'Europe centrale et orientale.
Vous voyez qu'entre la France et l'Allemagne, les convergences sont profondes sur les grands sujets qui commandent l'avenir de l'Europe. Dans les moments importants, l'entente entre nos deux pays n'a jamais été prise en défaut. Elle reste le moteur de la construction européenne.
Q. : La question du GATT a provoqué des frictions entre la France et ses partenaires. Le chancelier Kohl a manifesté sa compréhension à l'égard des soucis français. Mais très peu d'Allemands seraient prêts à risquer à l'intérieur de la Communauté européenne et une guerre commerciale avec les Américains à cause de l'agriculture française. Quel compromis la France accepterait-elle pour arriver à un accord avant le 15 décembre.
R. : La France a tout avantage à l'expansion des échanges commerciaux : elle est le quatrième exportateur mondial, le deuxième pour les services. C'est pourquoi nous souhaitons un accord dans le cycle de l'Uruguay, à condition que cet accord respecte les intérêts de la France et de la Communauté européenne. Nous avons fait sur tous les sujets en discussion des propositions constructives. À l'heure actuelle, les négociations se heurtent à de nombreux obstacles. Les États-Unis refusent une véritable organisation mondiale du commerce et veulent préserver leur arsenal de mesures unilatérales. La moitié des membres du GATT n'ont pas présenté d'offres pour l'ouverture des marchés. Des blocages persistent dans plusieurs secteurs : acier, aéronautique, textile, services, transports...
L'agriculture présente pour la France, comme pour d'autres pays européens, un intérêt vital. Les productions agricoles et agro-alimentaires représentent en France 21 % de l'emploi. Sont aussi en cause nos paysages, notre aménagement du territoire, notre civilisation rurale. La réforme de la politique agricole commune a déjà imposé des contraintes sévères à nos agriculteurs, en particulier pour le gel des terres. Nous ne pouvons pas accepter tel qu'il est le prétendu accord de Blair House car il n'est pas compatible avec la politique agricole commune et entraînerait des sacrifices supplémentaires pour nos agriculteurs. Cette position n'est pas seulement celle de la France. Comme l'a dit Sir Leon Brittan, la France n'est pas isolée.
Dans cette affaire du GATT, la Communauté européenne a bougé en faisant des propositions à l'administration américaine. Nous attendons une réponse. Les Douze doivent tenir bon dans la défense de leurs intérêts. Ce qui est en question, c'est aussi la volonté de l'Europe d'exister, de manifester sa cohésion et sa solidarité. J'ajoute que les récents propos de M. Balladur devant l'Assemblée nationale représentent également une ouverture : si tout n'est pas réglé le 15 décembre prochain, dressons l'inventaire des progrès réalisés et poursuivons les négociations sur le reste.
Q. : Outre la question agricole, la France s'est aussi engagée sur un autre front, celui de l'exception culturelle. Avez-vous l'impression que les autres Européens, en particulier les Allemands, vous suivent, quand vous faites barrage contre les films et productions audiovisuelles américains ?
R. : Les biens culturels, comme les films ou les productions audiovisuelles, ne sont pas des marchandises comme les autres. Cela n'est pas contestable. Il faut respecter et sauvegarder la culture européenne qui est l'expression même de sa civilisation. La question n'est pas de faire barrage aux productions américaines mais de préserver le droit pour les Européens de voir des images européennes et, pour cela, de maintenir par exception aux règles du GATT, nos systèmes spécifiques d'aide à la production cinématographique et audiovisuelle. Une seule comparaison : 80 % des recettes dans les salles de cinéma en Europe proviennent de films américains, 1 % des recettes aux États-Unis proviennent de films européens. Je suis sûr que la plupart de nos partenaires européens partagent les objectifs que nous recherchons en matière culturelle. L'Allemagne aussi a une importante production audiovisuelle pour la télévision. Les progrès de la chaîne ARTE montrent bien l'intérêt du public pour les œuvres de qualité. Tout ceci nous conduit à revendiquer une clause d'exception au GATT pour préserver l'avenir de la culture européenne. C'est une question de survie.
Q. : Les turbulences monétaires de l'été ont remis en question le calendrier de l'Union économique et monétaire. En dépit de ces difficultés, devrait-on maintenir l'échéance de 1999 pour la monnaie unique, sans céder sur les critères de convergence ?
R. : Le calendrier de l'Union économique et monétaire est maintenu. Nous sommes attachés à Paris comme à Bonn au respect de ce calendrier. Le passage à la deuxième phase se fera au 1er janvier 1994. Il y a à ce sujet consensus des Douze. Quant à l'échéance de la monnaie unique, elle reste l'objectif à atteindre, tel que le prévoit le Traité de Maastricht. D'ici là, il nous faut travailler à la convergence des économies.
Q. : La Banque centrale européenne, qui doit veiller sur la stabilité de la monnaie unique, aura-t-elle son siège à Francfort ?
R. : Plusieurs pays sont candidats pour accueillir l'Institut monétaire européen, embryon d'une future Banque centrale européenne. Nous connaissons la demande de l'Allemagne et nous sommes prêts à soutenir l'installation de l'IME en Allemagne. Vous savez que la question des sièges des organismes européens devra être tranchée par le prochain Conseil européen. Nous sommes en faveur d'un accord global sur les neuf sièges d'institutions encore en débat, en donnant un traitement prioritaire aux pays membres où aucun organisme communautaire n'est encore implanté.
Q. : L'un des partis au gouvernement à Bonn, le CSU, s'est prononcé il y a quelques jours en faveur de l'Europe des Patries, chère au Général de Gaulle, et ainsi contre un État fédéral européen. Selon vous, quelle est la finalité politique de l'Union européenne ?
R. : Pour le général de Gaulle, il fallait bâtir l'union de l'Europe en se fondant sur les nations qui la composent. Cette approche, qui reflète les données historiques propres à notre continent, reste toujours valable. La construction européenne progressera d'autant mieux qu'elle sera conduite avec réalisme. Un État fédéral européen n'est pas à l'ordre du jour. Nous sommes plutôt dans nos pays face à un courant « d'euroscepticisme » contre lequel il nous faut lutter avec des arguments concrets. Les défis qui sont devant nous ne manquent pas : comment retrouver le chemin de la croissance et de l'emploi ? Comment affronter la compétition économique mondiale comment assurer la sécurité et la stabilité sur notre continent ? Il est clair que nous aurons de meilleures chances de répondre à ces grands problèmes si nous le faisons dans le cadre d'une Europe forte, solidaire et démocratique. Nous avons pour cela un instrument à notre disposition, le Traité sur l'Union européenne. Sachons l'utiliser au mieux. Sachons le faire évoluer, si nécessaire, vers une coopération encore plus étroite et efficace. Sachons l'ouvrir à nos partenaires de l'Association européenne de libre-échange et aussi, le venu, aux nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale, pour progresser vers la « Grande Europe » de demain.
Q. : Les candidats font la queue devant les portes de la Communauté européenne. Peut-on les admettre sans réformer les institutions dans l'intérêt de leur fonctionnement ?
R. : L'entrée dans la Communauté des quatre pays, dont l'adhésion est en cours de négociation, nécessitera des ajustements dans les institutions européennes. Cela devrait se faire dans le souci de préserver les grands équilibres institutionnels. À douze, le fonctionnement de la Communauté est déjà lourd : à seize ou plus, il le sera davantage. Peut-on imaginer que les pays contributeurs nets au budget communautaire soient mis en minorité par ceux qui reçoivent plus qu'ils ne donnent ? Une conférence intergouvernementale est prévue en 1996. Nous devrons d'ici là avoir sérieusement réfléchi à la question des institutions.
Q. : L'Allemagne aspire à un siège permanent au Conseil de sécurité. La France y est-elle favorable, et si oui, à quelles conditions ?
R. : L'Assemblée générale des Nations Unies doit débattre de la question. Comme vous le savez, la France aborde ce débat dans un esprit d'ouverture. Elle estime que les changements intervenus dans le monde depuis les dernières décennies justifient la réflexion en cours.
À cet égard, nous avons indiqué que l'élargissement du Conseil, qu'il est naturel d'envisager, doit préserver l'efficacité de cette enceinte, mais aussi prendre en compte les aspirations des pays qui démontrent un intérêt et une disponibilité à s'acquitter de responsabilités à l'échelle mondiale. Un groupe de travail doit se pencher sur la question aux Nations Unies. Nous souhaitons que la création de ce groupe soit entreprise à l'initiative conjointe de la France et de l'Allemagne.
Q. : Vous êtes au courant des débats au sujet de l'emploi de la Bundeswehr « out of area ». En tant que membre permanent du Conseil de sécurité, l'Allemagne pourrait-elle limiter les actions de la Bundeswehr à des interventions humanitaires ?
R. : Nous suivons avec grande attention le débat en Allemagne sur l'intervention hors zone de la Bundeswehr. C'est un débat interne dont les aspects constitutionnels, juridiques, politiques et historiques sont complexes. Nous n'avons bien entendu pas à nous en mêler. Mais nous espérons que l'Allemagne sera rapidement en mesure de jouer le rôle international auquel elle aspire, notamment dans le cadre de la réforme du Conseil de sécurité. Nous avons salué l'arrivée de casques bleus allemands en Somalie et au Cambodge.
Q. : Si on arrive à un accord de paix dans l'ancienne Yougoslavie, ou plus précisément en Bosnie, pensez-vous que l'Allemagne doive prendre des responsabilités politiques ou militaires afin de veiller à son respect ?
R. : La signature d'un accord de paix en Bosnie-Herzégovine n'est malheureusement pas encore acquise, malgré les efforts de Lord Owen et de M. Stoltenberg. Il est clair néanmoins que, le jour venu, sa mise en œuvre supposera une participation substantielle de la part de la communauté internationale, sur le plan militaire bien sûr, mais également dans les domaines économique et humanitaire.
Je comprends les obstacles, notamment constitutionnels, qui rendent difficile un engagement militaire allemand dans l'ex-Yougoslavie. Cependant, l'Allemagne, à travers la Communauté européenne, aura à jouer un rôle très important dans la mise en œuvre des différents volets du plan de paix, en particulier pour mener à bien les tâches civiles qui prendront de plus en plus d'importance au fur et à mesure des progrès réalisés dans son application, qu'il s'agisse de la réorganisation des polices locales, de la réhabilitation des infrastructures, de la reconstruction du pays ou de l'installation des réfugiés. À cet égard, le projet d'administration provisoire de la ville de Mostar par la Communauté européenne devrait constituer un point d'application pour des actions associant l'Allemagne à ses partenaires.
Q. : Vous êtes gaulliste et j'imagine que vous accordez une importance particulière à l'entente franco-allemande. Vous semble-t-il que la nouvelle génération d'hommes politiques de part et d'autre du Rhin, voit davantage dans cette entente qu'une simple communauté d'intérêts, qui seraient susceptibles de changer ? Autrement dit : est-ce que la dimension historique de l'œuvre du Général de Gaulle et de Konrad Adenauer est toujours vivante ?
R. : La dimension historique de l'œuvre du général de Gaulle et de Konrad Adenauer est bien vivante : c'est elle qui justifie nos efforts d'aujourd'hui. Certes, il y a des raisons « objectives » qui nous poussent à coopérer, à travailler ensemble : nos pays unissent leurs forces et leurs capacités pour défendre leur place et leur identité respectives dans un monde interdépendant et changeant. Cette relation revêt un poids particulier dans les circonstances présentes.
Sa vraie richesse, c'est son caractère dynamique, sa faculté d'opérer dans des champs de coopération nouveaux et surtout la possibilité acquise grâce au traité de l'Élysée de mettre sur la table, en toute franchise, plusieurs fois par an l'état de nos relations. L'essentiel est que cette volonté d'aller de l'avant gagne largement la génération d'hommes et de femmes politiques qui assumera plus tard la relève de ceux qui sont aux commandes aujourd'hui. Dans ce domaine, nous avons, il est vrai, beaucoup à faire, qu'il s'agisse des responsables politiques ou des dirigeants d'entreprises, des universitaires, de tous ceux qui ont une responsabilité sociale. Et puis, tout simplement, de nos jeux. C'est là qu'il faut porter l'effort, en se disant que rien n'est jamais acquis.