Interviews de MM. Jean-Claude Barbarant, secrétaire général du Syndicat des enseignants, et Michel Deschamps, secrétaire général de la FSU, à RMC et Europe 1 le 17 décembre 1993, sur la révision de la loi Falloux et le rapport Vedel.

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Adoption le 15 décembre 1993 par le Sénat d'une proposition de loi portant réforme de la loi Falloux

Média : Europe 1 - RMC

Texte intégral

Europe 1 : vendredi 17 décembre 1993

C. Nay : Pourquoi descendez-vous dans la rue ?

J.-C. Barbarant : Soudain, au détour d'une séance imprévue au Sénat, le gouvernement s'est précipité sous le prétexte d'un rapport pour relancer un projet abandonné l'été dernier dans des conditions discutables. Il s'agit d'ouvrir la voie au financement par les communes, départements et régions, des écoles privées qui sont, paraît-il, en difficulté et délabrées.

C. Nay : Dans la loi, ce serait facultatif et les collectivités pourraient aider les écoles privées à hauteur de 50 %.

J.-C. Barbarant : Non.

C. Nay : C'est dans les modalités d'application. Croyez-vous que cela peut mettre les Français en ébullition ? La sécurité pour les enfants, doit-être la même pour tout le monde ?

J.-C. Barbarant : La sécurité des enfants nous préoccupe. Elle aurait dû préoccuper l'État depuis le début, pas soudain. Si les établissements sont vétustes et dangereux pour les élèves, ce n'est pas né d'hier. L'État qui est garant de la sécurité des enfants, qui passe des contrats avec les établissements aurait dû veiller à la sécurité des enfants en exigeant du propriétaire qu'il mette en conformité, aux normes de sécurité, les établissements dans lesquels se trouvent les enfants. Il ne l'a pas fait. Pourquoi ? Il est en tort et coupable d'irresponsabilité.

C. Nay : Il le fait aujourd'hui et c'est bien, non ?

J.-C. Barbarant : Non. Il demande aux communes de payer à la place du propriétaire. Quelqu'un possède un patrimoine. Il ne l'entretient pas. Il appelle du public chez lui et lui fait courir des risques. Il ne le paye pas et se tourne soudain vers la commune. Je ne vois pas pourquoi l'argent de tous servirait à payer le patrimoine de quelques-uns.

C. Nay : Vous parlez des propriétaires comme si c'était honteux !

J.-C. Barbarant : Le problème est de savoir si le patrimoine, le propriétaire continuera de le posséder ou non ? Pourquoi vais-je payer avec de l'argent public un patrimoine privé ?

C. Nay : Les élèves sont comme les autres !

J.-C. Barbarant : On peut les accueillir dans le public si l'école privée est en insécurité.

C. Nay : Est-ce une provocation politique ?

J.-C. Barbarant : Provocation, je n'en sais rien. Je vis cela comme une agression contre le service public. On n'a pas assez d'argent pour entretenir les bâtiments qui appartiennent à la collectivité publique. On veut en jeter par les fenêtres pour entretenir un patrimoine privé.

C. Nay : Il s'agit de faire quelques réparations !

J.-C. Barbarant : Pourquoi les propriétaires n'ont-ils pas été astreints à faire des réparations ?

C. Nay : Votre combat n'est-il pas un peu trop ringard ?

J.-C. Barbarant : La justice n'est jamais ringarde. Le problème est de savoir s'il y a un service privé. Il y a un service public. Il y a une obligation de l'État d'assurer l'enseignement pour les élèves. L'État doit le faire. Les collectivités territoriales doivent y concourir. Très bien. Si quelqu'un à côté veut créer des écoles, qu'il le fasse. S'il veut passer convention avec l'État, qu'il respecte au moins les normes qui sont assignées. Nous ne pouvons pas accepter qu'on détourne de l'argent de la collectivité publique pour entretenir un système concurrentiel qui ne rend de comptes à personne.

C. Nay : J. Lang avait entériné ce fait en donnant de l'argent au privé. On a l'impression que vous aviez alors moins manifesté ?

J.-C. Barbarant : Nous avons dénoncé. Mais nous n'avons pas été compris ni suivis, il est sûr que la circonstance est beaucoup plus grave : il ne s'agit de financer le fonctionnement des établissements, mais le fonctionnement de leur patrimoine. Il y a là un problème juridique et de justice qui se pose par rapport à l'usage des fonds publics.

C. Nay : N'est-ce pas un bon moyen pour la gauche de se retrouver ?

J.-C. Barbarant : Demandez cela à la gauche. Je suis responsable syndical.

C. Nay : Souhaitez-vous que F. Mitterrand réagisse ?

J.-C. Barbarant : Nous n'attendons pas grand-chose du président de la République. Nous nous souvenons qu'il n'a pas toujours été à la hauteur de ce qu'il fallait sur la laïcité. De toute façon, c'est à partir de ce que nous revendiquons que nous avancerons. Ce qui me fait problème, c'est que c'est juste avant Noël, à la sauvette, qu'on fait un simulacre de débat. En juin, il avait voulu le faire passer en force. Le problème est que sur ce dossier la droite est si peu sûre d'avoir raison qu'elle veut éviter que l'opinion sache de quoi il est question.

C. Nay : Comment continuer ce combat après la manif ?

J.-C. Barbarant : La guerre a commencé au Sénat. Ce n'est pas un débat politique, c'est de la stratégie guerrière. Maintenant, la guerre est portée dans toutes les communes, régions et départements. C'est la droite qui l'a relancée.

C. Nay : Sentez-vous qu'il y a dans le pays un ferment de guerre scolaire ?

J.-C. Barbarant : Nous sentons qu'aujourd'hui il y a un immense sursaut de révolte de la part des citoyens.

C. Nay : Surtout des syndicats !

J.-C. Barbarant : Ce sont les adhérents et les enseignants qui sont révoltés. On veut inciter les communes à détourner de l'argent collecté sur tout le monde pour servir les intérêts de quelques-uns. Cela est insupportable. Nous savons bien que ce texte est mauvais. La droite le sait. Elle l'a ressenti en juin. Elle voulait faire très vite, pour qu'il n'y ait pas de débat. Même les gens qui avaient voté le texte à l'Assemblée, certains expliquaient que ce n'était pas un très bon texte parce qu'ils allaient avoir des problèmes. Les maires et conseils généraux savent que les problèmes sont devant eux, qu'ils ont la guerre qui s'amène sur leur terrain. L'État a transféré la guerre ailleurs.

C. Nay : C'est facultatif !

J.-C. Barbarant : Si c'était obligatoire, il n'y aurait plus de guerre.


RMC : vendredi 17 décembre 1993

P. Lapousterle : Combien d'adhérents revendiquez-vous ?

M. Deschamps : 143 813 exactement en juin dernier.

P. Lapousterle : Quels sont vos activités ? Vous êtes professeur ?

M. Deschamps : Oui, je viens de l'enseignement agricole public où j'ai été prof de français dans un lycée agricole.

P. Lapousterle : Vous appelez aujourd'hui, avec votre sœur ennemie la FEN, à une grève dans toutes les écoles publiques de France. Pourquoi ?

M. Deschamps : C'est la proposition que nous avons faite par ce que nous considérons que la décision prise par le gouvernement et par M. Bayrou n'était pas acceptable ni dans la forme, ni sur le fond.

P. Lapousterle : La décision, c'est de réviser la loi Falloux et de permettre aux communes de financer à 50 % des travaux de réfection des locaux d'établissements privés.

M. Deschamps : Aux communes, aux départements, aux régions à 50 % ou à 100 %. Le mode d'emprunt et de compensation est différent mais en réalité on permet aux collectivités locales, on permet ou on oblige parce qu'il va y avoir une pression considérable sur elles, de financer les locaux des établissements privés alors qu'on sait bien qu'il y aurait tant à faire pour l'école publique.

P. Lapousterle : Pour vous il est évident que tout ce qui sera fait dans les établissements privés sera pris au secteur public ?

M. Deschamps : Je ne vois pas comment on peut voir les choses autrement. Tout le monde sait bien que la situation financière des communes et des collectivités locales actuellement est tendue. Donc, je ne vois pas du tout comment actuellement elles pourraient faire face à la fois à des dépenses pour le public et pour le privé. Moi, je considère qu'en situation de difficulté économique et sociale, la question se pose de savoir si notre pays a les moyens de financer deux écoles. Il me semble que s'il y a des choix à faire, l'école publique parce qu'elle est l'école de tous, devrait profiter avant tout de ce choix-là.

P. Lapousterle : Tout est parti d'un rapport présenté par G. Vedel qui concluait que 52 % des établissements privés nécessitaient des travaux de sécurité. Ne fallait-il pas faire quelque chose pour effectuer ces travaux ?

M. Deschamps : Personne ne peut avancer sérieusement que la moitié des établissements privés auraient des problèmes de sécurité au sens où on peut l'entendre, c'est-à-dire des enfants mis en difficulté. L'argument de la sécurité, je ne l'entends pas. J'avais eu l'occasion de dire à F. Bayrou que sur ce terrain, il y avait matière à débats. Nous ne pouvons pas accepter que les enfants soient mis en péril. S'il s'était agi simplement de prendre des mesures de sécurité pour les enfants, chacun sait bien que personne n'aurait pu s'y opposer. Il s'agit de tout autre chose : sa loi, ce sont des mesures de sécurité sans doute, mais c'est aussi la possibilité donnée pour les établissements privés de s'agrandir, de créer des établissements nouveaux, de concurrencer le public. Je lui ai posé la question : où est passé tout l'argent qu'on a donné depuis 1984 ? La collectivité nationale a pris en charge le salaire du personnel enseignant, les communes et les départements, en violation de la loi, comme le souligne G. Vedel, ont donné beaucoup. La charge des familles n'a pas diminué. C'est un argent considérable qu'on a donné.

P. Lapousterle : Où est passé l'argent public donné à l'enseignement public depuis 20 ans ?

M. Deschamps : On est en droit de poser la question, même si je la trouve un peu brutale et facile. C'est de l'argent public, de nos impôts. Qu'on me dise comment fonctionne l'enseignement public, quels sont ses résultats, c'est bien. Chacun peut y venir voir. C'est une école transparente.

Les parents d'élèves sont dans les conseils d'administration. Personne ne peut nier qu'il y a eu dans notre pays depuis 20 ans une élévation de la formation, à tel point qu'on a pu avancer l'objectif des 80 % d'une classe d'âge au baccalauréat sans que ce soit ridicule. Cela suffit-il ? L'argent donné suffit-il ? Est-il bien employé ? Je suis prêt à en débattre. Il y a encore beaucoup de progrès à faire dans l'école publique. C'est cela l'enjeu. C'est là qu'il faut travailler parce qu'elle est ouverte à tous.

P. Lapousterle : Quand F. Bayrou déclare que les enfants du privé et du public ont les mêmes droits ?

M. Deschamps : Oui. On devrait partir de là. On devrait partir du droit des jeunes. Ils ont droit à une école qui les instruise, qui les prépare aux métiers. Ils ont droit à une école qui les forme, qui les instruise, qui essaie de les convaincre des valeurs que nous voulons leur transmettre, mais qui n'y cherchent à les convertir. Les jeunes ont droit à se faire leur opinion eux-mêmes. C'est la laïcité.

P. Lapousterle : Quand E. Balladur se demande pourquoi les communes n'auraient-elles pas le droit de financer n'importe quel établissement privé, au même titre qu'un théâtre ?

M. Deschamps : Poser la question en ces termes, de façon théorique, ça rime à quoi ? Actuellement, on a une école publique en difficulté, qui accueille des gamins qui ont des problèmes sociaux parce que leur famille en a. C'est l'école publique qui les accueille, pas l'école privée. On veut que l'école publique réussisse. Si on le veut, il faut lui donner les moyens dont elle a besoin. A-t-on les moyens de financer à la fois une école privée et une école publique ? E. Balladur ne peut pas contourner cette question.

P. Lapousterle : Quel serait le succès de la grève ?

M. Deschamps : Que les collègues se mobilisent pour l'école publique. Voilà ce que j'attends de la grève. Je pense qu'elle va être très réussie et qu'elle aura ce contenu.

P. Lapousterle : La suite ?

M. Deschamps : Une grande campagne de promotion du service publie. C'est obtenir et imposer un plan d'urgence pour l'école publique.