Interviews de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, dans "La Montagne" du 10 septembre et à France 2 le 20 septembre 1998, sur son hostilité à un nouvel allégement des charges patronales, l'augmentation des dépenses de santé et le financement de l'assurance maladie et l'application du projet de loi sur la réduction du temps de travail.

Texte intégral

La Montagne : jeudi 10 septembre 1998

Q - Récemment encore, vous vous déclariez hostile à un nouvel allégement des charges patronales. Or, le projet de budget 1998 rendu public, hier, par le gouvernement en prévoit un. Est-ce un « casus belli ?.

Entre Martine Aubry et Force ouvrière il y a, disons-nous, des espérances contradictoires. En un mot, on n'est pas d'accord. La contre-réforme du plan Juppé a tout mis en place pour faire disparaître la Sécurité sociale traditionnelle dont on assiste aujourd'hui à la décrépitude.
Lundi, nous ferons une conférence de presse pour annoncer nos quarante propositions pour la Sécurité sociale. Nous allons expliquer comment faire pour assurer l'égalité des citoyens devant la maladie et la retraite. Puis nous lancerons une grande campagne.
Nous serons donc en opposition, notamment sur l'exonération des cotisations patronales. Sur ce point, je serai reçu par Martine Aubry demain matin (NDLR : donc ce matin même), et j'ai demandé aussi un entretien avec le Premier ministre, je l'aurai. Je leur dirai que cette politique ne concourt pas à l'emploi. Elle a un effet d'aubaine. Elle est dangereuse et ne facilitera pas l'embauche. Et quoi que nous fassions en matière d'allégement, les autres pays européens feront de même.

Q - Pour rester dans le domaine de la Sécurité sociale, les mesures prises cet été par Martine Aubry qui a baissé les honoraires des radiologues, par exemple, sont-elles brutales ou louables ?

L'état actuel lui permet plus de pouvoir. C'est le résultat de l'abandon de la souveraineté de la CNAM (1). Elles se substitue à la CNAM. Elle n'arrivera à rien !
Avec les radiologues, elle s'est confrontée au poujadisme, c'est clair. Pour autant, je ne les condamne pas en bloc. Tout dépend du niveau de confiance entre les uns et les autres. Or, la confiance ne s'installe pas entre eux et le gouvernement. Il n'est pas bon qu'un ministre veuille tout contrôler et régenter.

Q - Dans le même esprit, faut-il voir dans la baisse des indemnités d'heures supplémentaires des enseignants pour financer les emplois-jeunes comme un principe : celui de faire payer un effort national par une seule catégorie de salariés ?

Le fait de remettre en cause les heures supplémentaires pour financer les emplois-jeunes, c'est de la provocation ! C'est le partage de l'emploi ! Les salariés devraient payer l'embauche de leurs camarades ?
Ce qui se partage, c'est le PIB, c'est la richesse. Et, en France, le PIB ne cesse pas de se développer. Non, ce n'est pas en appauvrissant les salariés qu'on crée du travail.

Q - Vous craignez donc le dumping social. Le mouvement des routiers européens de mardi n'invite-t-il pas justement à l'harmonisation sociale au sein de l'Union ?

Je vais être iconoclaste : ce mouvement des routiers est plus européen que la solidarité apparente qu'on a vue lors de Vilvorde (2). A Vilvorde, la solidarité était théorique. Mardi, c'était une réussite.
Les routiers les plus en difficultés sont les Français dont la situation s'est encore détériorée. Et ils sont en pleine concurrence depuis que le cabotage est autorisé, depuis que la concurrence vient aussi de l'est. Il faut définir des normes européennes pour réguler la concurrence. On va voir si ceux qui parlent d'Europe sociale se foutent de nous ou pas. Le conflit des routiers, c'est le creuset de l'Europe sociale.

Q - Martine Aubry n'a pas apprécié l'accord des 35 heures que votre organisation a signé avec l'UIMM. Lui donnerez-vous d'autres occasions d'être agacée lors d'accords à venir ?

Je ne reconnais pas à Martine Aubry le droit de porter un jugement sur des accords contractuels. Sinon, je la jugerai comme une militante socialiste, une élue socialiste, un ministre socialiste qui, quand elle était en campagne, promettait 35 heures payées 39. Elle n'a pas tenu parole. Mon propos est sans nuance, mais son jugement l'est aussi.
Ce qui était une revendication sociale est devenue un objet de propagande pour l'équipe au pouvoir. La réduction de la durée du temps de travail n'est qu'une disposition légale, et nous sommes dans l'obligation de mettre en musique un texte qui n'est pas le nôtre, et le patronat fait tout pour nous en empêcher. Ce que nous avons signé avec la métallurgie aide à l'application de la loi, on a corrigé ce que le PS n'avait pas réussi à transformer.
Ce que nous n'acceptons pas, c'est la baisse des revenus des salariés. On a culpabilisé les gens pour organiser le partage du travail ! L'accord respecte les dispositions légales, qu'elle donne l'agrément !


(1) Caisse nationale d'assurance maladie.
(2) Allusions à la fermeture par Renault de son usine belge.


FRANCE 2 : 20 septembre 1998

Michèle COTTA -
Bonjour. L'un, François BAROIN est ancien ministre, l'autre Julien DRAY a failli l'être. Ils sont tous les deux jeunes, tous les deux députés, un à part dans leur parti respectif, le RPR et le Parti socialiste. Tous deux viennent de publier dans un livre qui est cette semaine en librairie le constat are ce qui les sépare et de ce qui les rapproche. Beaucoup de choses les séparent, l'économie, l'Europe, l'immigration mais il y a beaucoup de choses - vous allez le voir tout à l'heure - beaucoup de choses qui les rapprochent. Nous les retrouvons dans la 2e partie de cette émission. Tout de suite, notre invité est Marc BLONDEL. Marc BLONDEL, bonjour.

Marc BLONDEL -
Bonjour.

Michèle COTTA -
Le budget 99 est à l'ordre du jour comme chaque année sur fond de crise internationale. On l'a vu cette semaine, les bourses européennes accusent une forte chute et les instituts de conjoncture prévoient une croissance en baisse pour l'année prochaine. Alors c'est dans ce contexte aléatoire qu'il y a peut-être quelques questions, même sûrement quelques questions à vous poser Marc BLONDEL. Mais peut-être la première n'a rien à voir avec ça. Hier, tout Paris a célébré la techno. Il y avait beaucoup plus de monde qu'on ne l'attendait. Vous, la techno, ça vous branche ? Vous êtes comme Jack LANG ?

Marc BLONDEL -
Oh, c'est relatif mais je crois surtout que les gens ont envie de faire la fête, on a vu ça avec…

Michèle COTTA -
Le Mondial.

Marc BLONDEL -
Avec le « Mundial » comme on dit, et qu'ils ont envie de s'exprimer etc. Et d'une certaine façon, ça me laisse un petit peu dubitatif dans la limite où je pense on ne peut pas faire que s'amuser, il faut aussi réfléchir à autre chose.

Michèle COTTA -
Voilà. Alors vous voulez qu'on essaie ?

Marc BLONDEL -
On va essayer ensemble, oui.

Michèle COTTA -
Cette semaine, Martine AUBRY rend public son plan sur la Sécurité sociale. Vous avez dit de Martine AUBRY qu'elle était dominatrice et qu'elle n'écoutait personne et qu'elle voulait tout faire toute seule.

Marc BLONDEL -
Non, je crois que j'ai dit qu'elle était dominatrice, je voulais dire par là de manière à ce qu'il n'y ait pas de confusion parce que sur le fond…

Michèle COTTA -
Les femmes dominatrices.

Marc BLONDEL -
Bon. Il est clair que Martine AUBRY a la possibilité à l'heure actuelle de diriger la Sécurité sociale toute seule c'est-à-dire qu'il y a une carence telle avec les projections et la déclinaison de la contre-réforme JUPPE, que le président de la CNAM n'existe pas, que le directeur de la CNAM, eh bien, ma foi, c'est un haut fonctionnaire qui a été désigné avec l'aval de madame Martine AUBRY - il est donc l'obligation d'écouter ce que dit madame Martine AUBRY - et il n'y a pas de résistance en quelque sorte, il n'y a pas de gestion autre que la gestion du ministre. Ca veut donc dire quelle a beaucoup de libertés, trop de libertés, qu'elle discute aussi bien des problèmes des relations avec les médecins que de fixer demain le prix du médicament et le cas échéant, je ne sais pas, moi, de la gestion administrative des caisses. Ca fait beaucoup de choses. C'est une des raisons qui ont conduit mon organisation à proposer 40 propositions pour redonner à la Sécurité sociale - c'est peut-être un peu délicat à dire mais je vais essayer d'être le plus précis possible - il faut que la Sécurité sociale soit autonome, il faut que la Sécurité sociale vive par elle-même, il faut qu'on la pérennise, il faut qu'elle résiste à tout. Ca veut dire avant toute chose le variable d'ajustement qu'on utilise pour l'économie.

Michèle COTTA -
Mais elle ne peut pas être indépendante du ministère tout de même. Donc, il faut quand même s'accorder avec la ministre.

Marc BLONDEL -
Mais le ministre peut toujours pratiquer la tutelle. Le ministère peut toujours dire « ça, nous ne sommes pas d'accord » et tout, et faire rectifier les choses. Mais pour l'instant, c'est le contraire. Elle a d'ailleurs sur le plan légal le droit dans la limite où, maintenant, il y a eu modification de la Constitution et que les parlementaires discutent et financement en quelque sorte ou plus exactement décident du mode de financement de la Sécurité sociale. Au passage, il y a des parlementaires ici, je vais provoquer un peu, il est fort probable qu'ils seront au moins de 35 dans l'Assemblée le jour où on va en converser. Je le sais. J'irai les voir d'ailleurs.

Michèle COTTA -
Ils seront là. Si vous êtes là, ils seront là.

Ivan LEVAÏ (La Tribune) :
Et quand les dépenses de santé, quand, la branche maladie, les dépenses progressent d'une façon extraordinaire, le ministre ne doit rien faire, le gouvernement ne doit rien faire ?

Marc BLONDEL -
Monsieur LEVAÏ, et si ça progresse et ça dérive parce qu'on a besoin de soigner vos enfants, vous me posez la même question ?

Ivan LEVAÏ -
Oui.

Marc BLONDEL -
Eh bien, pas moi.

Ivan LEVAÏ -
Si, je vous la pose. Je vous la pose de cette manière-là…

Marc BLONDEL -
Pas moi, je ne me pose pas cette question, nous avions…

Ivan LEVAÏ -
Non, mais pardonnez-moi vous me donnez quinze secondes. On doit se la poser parce qu'on ne peut pas avoir un déficit de la branche maladie et de la Sécurité sociale alors que, vous le savez très bien, vous êtes européen, les autres pays, il y a une consommation des dépenses de santé qui est inférieure à la nôtre.

Marc BLONDEL -
Attendez, attendez, là vous êtes en train de m'emmener… et si c'était une originalité française et que je la défends ? Si le fait que nous consacrions plus d'argent à la maladie comme vous essayez de le regretter, eh bien, je la défends, moi, cette conception. J pense qu'un pays qui met beaucoup d'argent pour soigner de manière égalitaire tout le monde - en fait, l'égalité devant la voir que je suis en train de défendre - eh bien, je pense…

Michèle COTTA -
Quand même, les dépenses ont augmenté de 4,1 % dans les 7 premiers mois. Il y a quand même un problème.

Marc BLONDEL -
Ca prouve bien que le plan JUPPE ne marche pas. C'est ça que ça prouve.

Michèle COTTA -
Oui, mais enfin, ça prouve qu'elles augmentent beaucoup.

Marc BLONDEL -
Ca prouve que les décisions qui nous ont été présentées en 95 comme étant la solution pour sauver la Sécurité sociale étaient fausses à l'application. Donc, nous disons, nous - et nous relançons la notion de maîtrise médicalisées - ce que nous voulons, c'est que les gens soient soignées selon leur besoin et selon une définition mathématique et comptable. Savez-vous, monsieur LEVAÏ - je ne dirai pas le nom des hôpitaux parce que c'est la question que vous allez me poser puisque vous êtes un journaliste curieux - il y a à l'heure actuelle en France des hôpitaux où il y a des listes d'attente. Vous savez ce que ça signifie ? Ca signifie que, si j'ai besoin ou vous avez besoin d'une prothèse des hanches par exemples, on ne peut pas la faire au mois de septembre parce que le budget ne le permet plus. On vous renvoie en 99. Ca n'existait pas en France, avant les réformes JUPPE, ça n'existait pas. Ca existe en Angleterre, ça existe en Suède là où justement l'Etat a pris le contrôle de la Sécurité sociale.

Ivan LEVAÏ -
Marc BLONDEL, et les lits vides ? Et les lits vides ? Et pourquoi ce « toujours plus » ? Je vous pose la question, pourquoi ce « toujours plus » du syndicaliste responsable et écouté qui consiste à dire « à partir des besoins individuels construisons un budget de la santé ». Vous savez que ce n'est pas possible.

Marc BLONDEL -
Mais est-ce que ce n'est pas ça, l'objectif ? C'est bien ça l'objectif ? C'est que la Sécurité sociale permette de satisfaire les besoins des gens.

Ivan LEVAÏ -
Et quand ils sont fous ?

Marc BLONDEL -
Mais bien sûr, on les soigne aussi. Pardonnez-moi, c'est aussi une image que j'ai eue l'occasion d'utiliser à différentes reprises. On dénonce le nomadisme, vous savez, les gens qui voient un docteur le matin à 9H, un autre à 10H, un autre à 11H etc. Eh bien, oui, mais cette dame ou ce monsieur effectivement doit être soigné mais vraisemblablement pas de la maladie qu'il pense avoir. Il faut le faire soigner de la tête mais ça coûte cher monsieur LEVAÏ. Je donne l'exemple de ma grand-mère qui avait 94 ans et qui, tous les ans, nous faisait une petite crise. Il fallait appeler un second médecin et il faisait l'effet placebo. C'est vrai que ça faisait deux consultations, surconsommation médicale mais c'est vrai que, si on la mettait entre les mains d'un psy à 94 ans, c'était 800 francs le psy la demi-heure, oui, il faut…

Michèle COTTA -
Vos remèdes, monsieur BLONDEL, pas les carences mais vos remèdes.

Marc BLONDEL -
Les 40 propositions…

Michèle COTTA -
Pas les 40 mais vos remèdes.

Marc BLONDEL -
Sinon j'ouvre, il y a six pages…

Michèle COTTA -
Non, non nous allons épargner ça.

Marc BLONDEL -
Oui, bien sûr. Je voudrais que vous compreniez quelque chose, enfin j'essaie, moi de convaincre. Nous sommes dans une République, liberté, égalité, fraternité. L'égalité, ça n'existe pas. L'égalité, il faut des instruments et la Sécurité sociale était l'un des instruments, faisait qu'au moins sur la santé et sur la mort, nous étions égaux que nous étions riches ou pauvres. C'est ça qu'il faut remettre en place. C'est comme ça qu'il faut regarder… il ne faut pas rentrer dans cette technique assurantielle de monsieur.. vous voyez qui je veux dire, je vais pas lui faire de pub, qui en fait dit « nous nous voulons faire entrer la Sécurité sociale dans la concurrence, dans le secteur concurrentiel. On va essayer de trouver le meilleur prix » etc. On sait d'avance où ça conduit. On connaît tout cela. Il faut donc une Sécurité sociale qui s'applique à tous, une Sécurité sociale égalitaire et solidaire. C'est un geste de solidarité que tout le monde doit avoir vis-à-vis de la Sécurité sociale. Ensuite, pourquoi parler toujours de la gestion comptable et non pas de ce que nous avions lancé comme idée de la maîtrise médicalisée ?

Michèle COTTA -
Parce que ça ne marchait pas non plus.

Marc BLONDEL -
Mais si, ça marche. Le seul moment où ça a marché, c'est en 93 quand nous avons négocié avec les médecins et ça été le moment où justement il y a peu stabilisation des dépenses.

Michèle COTTA -
Mais il y a eu une flambée en 95 comme vous le savez.

Marc BLONDEL -
Non, mais 95, écoutez, dans le contexte JUPPE, comment voulez-vous qu'il y ait pas de flambée ? A partir du moment où vous polariser sur la sécurité sociale, tous les acteurs de la Sécurité sociale ont plus ou moins réagi bien entendu.

Ivan LEVAÏ -
AUBRY découvre la situation de Juppé, la même, c'est-à-dire la dérive des dépenses de santé. Alors ou on fait quelque chose ou ne fait rien.

Marc BLONDEL -
Non. Non mais moi, je suis d'accord pour qu'on fasse quelque chose. Ne me faites pas dire que je veux que la Sécu soit le tonneau des Danaïdes. Je ne dis pas ça du tout. Je dis qu'il faut laisser la responsabilité à chacun de ses actes et notamment la prescription, il faut que le médecin puisse prescrire ce qu'il doit prescrire pour son malade. Et pardonnez-moi, monsieur LEVAÏ, s'il dit « il faut faire un scanner » et qu'après on se rend compte que ça n'a servi à rien, il fallait néanmoins faire le scanner pour le diagnostic. Je ne dis plus rien. C'est comme ça ou alors il ne faut pas que les technologies évoluent et il faut les banaliser le plus rapidement possible. Mais enfin, on ne va quand même pas permettre de faire scanner pour quelqu'un qui est riche et quelqu'un qui est pauvre n'aurait pas le droit au scanner pour savoir s'il a un cancer. On ne peut pas accepter ça ou alors manifestement nous sommes en train de régresser. Ce n'est pas une société qui évolue vers le progrès, c'est le contraire.

Michèle COTTA -
Marc BLONDEL, vous proposez même qu'on supprime ce qu'on appelle le secteur 2 c'est-à-dire les médecins autorisés à pratiquer les tarifs…

Marc BLONDEL -
Vous avez lu les 40 propositions, vous…

Michèle COTTA -
Mais est-ce que ce n'est pas quelque chose, qui porte atteinte à la liberté des professions médicales ?

Marc BLONDEL -
Mais non. La notion de tarif, ce n'est pas la notion de prescription. La notion de tarif, oui, nous pensons effectivement qu'il faut supprimer le secteur 2.

Michèle COTTA -
Et vous pensez aussi que les médecins libres n'ont pas à opérer dans les hôpitaux ?

Marc BLONDEL -
Oui parce que ça devient une perversion maintenant et qu'on envoie les gens directement je dirais à l'hôpital comme si c'était la clinique privée.

Michèle COTTA -
Et en matière de liberté, est-ce qu'il est normal qu'on puisse s'opposer aux assurances privées ? Après tout, on devrait avoir le choix de faire des assurances complémentaires.

Marc BLONDEL -
Non, mais les assurances complémentaires, je ne remets pas ça en cause. Ca existe déjà. Ce que je remets en cause, c'est la compagnie d'assurances qui dit « dans tel département, je suis prêt à gérer la Sécurité sociale. Je la gérerai moins cher qu'actuellement, pas sur le plan administratif parce que, sur le plan administratif, la Sécu est gérée à 5 %, les compagnies d'assurances, c'est au minimum 10 %. Et c'est normal. Je peux expliquer - c'est relativement simple - en 30 secondes. La Sécurité sociale, vous êtes tributaire de l'URSSAF, le patron paie à l'URSSAF et c'est tout. A partir du moment où c'est une compagnie d'assurances, elle fait de la pub, elle fait la commercialisation. Tout ça, ça coûte. Bon, c'est simple. Ceci étant, c'est le risque…

Michèle COTTA -
L'URSSAF aussi.

Marc BLONDEL -
L'URSSAF ne fait pas de pub. Je dirais même que je connais quelques employeurs, s'ils pouvaient l'éviter, ça serait… bon ça serait au moins leur souhait premier. Ceci étant, regardons bien, la gestion du risque, la technique assurantielle n'a rien à voir avec la technique de Sécurité sociale. La technique de Sécurité sociale, on se fiche que l'intéressé ait 70 ans ou 20 ans, on le soigne de la même façon qu'il soit jeune ou vieux. Bon, la technique assurantielle, c'est très clair, une voiture qui est neuve, on ne l'assure pas de la même façon qu'une vieille voiture, c'est évident. Et puis ceux qui ont eu des accidents et qui ont été pris en charge par les assurances savent très bien comment les médecins agréés des assureurs travaillent. C'est totalement différent.

Ivan LEVAÏ -
Je voudrais vous poser une question. Vous ne faites pas de ski mais j'imagine, vous avez des enfants, ils font du ski, ils se cassent une…

Marc BLONDEL -
Non, docteur BERGER, je connais cette technique.

Ivan LEVAÏ -
Ce n'est pas une technique, je vous pose une question concrète.

Marc BLONDEL -
Ce n'est pas de ma faute si je suis au courant de ce que vous allez me poser comme question, monsieur LEVAÏ.

Ivan LEVAÏ -
Alors formulez-la à ma place.

Marc BLONDEL -
Mais oui. Vous allez me dire « alors ces gens-là prennent un risque que d'autres ne prennent pas ».

Ivan LEVAÏ -
Oui.

Marc BLONDEL -
Eh bien, vous voyez, vous voyez.

Ivan LEVAÏ -
Eh bien, on ne pourrait pas couvrir ça par une assurance ? Moi, comme contribuable, il y a certaines dépenses de santé de confort, il me gêne de les payer quand j'envoie mon chèque au percepteur. Et vous ?

Marc BLONDEL -
Comme contribuable, vous pensez financer la Sécurité sociale ? Attendez, on remet les choses en place. La Sécurité sociale, c'est les cotisations. La Sécurité sociale, c'est la CSG.

Ivan LEVAÏ -
Vous cassez les dents en faisant du deltaplane. Je dois payer ou pas ?

Marc BLONDEL -
Dans les circonstances présentes, oui.

Ivan LEVAÏ -
Non. Assurez-vous.

Marc BLONDEL -
Bon, eh bien écoutez, il se trouve que je ne fais pas de deltaplane. Ce n'est pas grave. Mais ceci étant, je vous rappelle quand même qu'en faisant votre chèque aux impôts comme vous dites, au percepteur, vous ne payez pas la Sécurité sociale.

Ivan LEVAÏ -
Oui mais je n'ai aucune raison de payer les risques que vous courez avec des sports violents.

Marc BLONDEL -
Oui, mais qu'est ce que vous faites d'autre, vous ?

Ivan LEVAÏ -
Dites-le à la société française.

Marc BLONDEL -
Non, non, je ne suis pas d'accord avec vous parce que…

Ivan LEVAÏ -
Pour le pauvre diable, oui, les soins gratuits, oui.

Marc BLONDEL -
Pourquoi, le pauvre diable ! Justement, je ne veux pas de pauvre diable. Je veux que nous soyons égalitaires et je veux que tous les citoyens et tous les travailleurs soient égaux dans ce domaine. Je ne veux pas justement qu'il y en ait qui pensent comme vous qu'il y a les pauvres malheureux qui auront la tuberculose et qu'eux auront la chance de payer à travers.

Ivan LEVAÏ -
Moi, je ne veux pas payer pour le riche qui fait du golf et qui glisse.

Marc BLONDEL -
Mais pardonnez-moi, pardonnez-moi. Vous savez où ça conduit, votre truc ? Ca conduit au fait on interdit à fumer, ça conduit demain on interdit le pauvre type à boire à un coup parce qu'on dit « c'est lui qui devient éthylique parce que, justement, il se laisse aller vers ça ». Ca conduit à ne plus couvrir les drogués etc. Arrêtez tout ça ! Vous rentrez dans une mécanique et vous me faites peur, monsieur.

Ivan LEVAÏ -
Moi, ça me gêne de payer le cancer du poumon de quelqu'un qui fume, oui.

Marc BLONDEL -
Monsieur LEVAÏ et nous nous connaissons bien et je vous aime bien, vous le savez, vous me faites peur quand vous rentrez dans ce raisonnement-là. Poussez-le à l'extrême, réfléchissez est vous allez voir. Ca combat toutes vos idées quand on y réfléchit de plus près.

Michèle COTTA -
Marc BLONDEL, nous passons aux 35 heures. Alors tout le monde a compris que vous étiez non pas hostile mais très circonspect vis-à-vis des 35 heures.

Marc BLONDEL -
C'est faux encore une fois. Quel jour, quel jour… je l'avais bien dit que c'était… l'agression.

Michèle COTTA -
Pourtant, vous pensez aux 35 heures dans la fonction publique.

Marc BLONDEL -
Attendez, attendez, attendez. Tiens, il ne manquerait plus que ça. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que les 35 heures, ça provoque - et je choisis mes mots - automatiquement et arithmétiquement des embauches. C'est-à-dire, ceux qui disent « 39, on descend à 35 heures, ça fait 4 heures, 10 %. Allez, on embauche 10 % de personnel en plus », c'est faux, ça ne marchera jamais. D'abord, les technocrates de madame AUBRY s'en sont rendu compte puisqu'ils disent « ce n'est pas 10 %, c'est 6 %, 4 % de gains de productivité ». Est-ce que les gains de productivité sont les mêmes dans le journal LA TRIBUNE que chez RENAULT ou…

Ivan LEVAÏ -
Non.

Marc BLONDEL -
Bien. Donc, mettre 4 %, c'est déjà une décision de techno… absolument stupide. Et ensuite, 6 % d'embauches. Eh bien, pardonnez-moi, ce n'est pas la même chose dans un grand magasin et dans une entreprise de production. Dans un grand magasin, il y a 600 vendeuses. 6 % d'embauches, ça n'intéresse pas le patron parce que, ce qu'il veut, c'est des gens pour remplacer les vendeuses qui ne travailleront plus 39 heures. Et l'autre côté, eh bien, dans une production, c'est une question de rendement, c'est de savoir la technique pratique pour gagner de la productivité. Ca veut donc dire que moi, j'ai toujours été nuancé et ne mettais la réduction de la durée du travail comme première revendication même si je fus l'organisation la première en février 95 à réclamer la réduction de la durée de travail à monsieur GANDOIS. Et à l'époque, je lui avais dit « une heure par an et on serait à l'an 2000 aux 35 heures » et il m'avait dit « je n'ai pas le mandat des patrons. Je ne peux pas négocier ». Voilà les données objectifs.

Ivan LEVAÏ -
Eh bien vous voyez.Vous étiez pour.

Michèle COTTA -
Oui, vous étiez pour mais vous pensez que ce n'est pas créateur d'emploi.

Marc BLONDEL -
Je ne suis pas aussi affirmatif que ça. Ca n'est pas automatiquement et arithmétiquement créateur d'emploi. A partir du moment où la loi a été adoptée - je voudrais rapidement quand même faire remarquer que, quand monsieur BLUM a adopté les 40 heures, eh bien, monsieur BLUM avait une espèce de délégation du patronat puisqu'il y avait grève générale, quand en mai 68, il y a eu augmentation des salaires, c'est la même chose. Là, monsieur JOSPIN n'a pas bénéficié de ça. Il n'y avait pas la grève générale. Il n'y a pas eu de délégation du patronat. Le patronat disait même « nous n'irons pas ». Bon. Il a fallu faire pression. Et là, monsieur JOSPIN a fait la seule chose qu'il pouvait faire, il a décidé de la réduction de la durée du travail sur le plan légal mais pas sur le plan effectif et mieux, il nous l'a mis dans 2 ans c'est-à-dire au 31 décembre 99, enfin 18 mois maintenant. Il a dit voilà. Il a fait ce qu'il pouvait. Tout le reste, c'est le vide, c'est le vide à un point où on ne sait même pas comment on va embaucher les gens au SMIC au 31 décembre 99. Il y a deux valeurs de SMIC. Est-ce qu'on va les embaucher sur 35 heures ou est-ce qu'on va les embaucher sur 39 heures ? On ne sait pas au point de vue rémunération. Nous, nous négocions avec les patrons. Moi, j'essaie d'entraîner les patrons et de discuter avec eux en disant « il faut mettre en route cette loi ». C'est ce que nous avons fait avec la métallurgie. Le résultat n'est pas… je pense pas que nous ayons gagné le Pérou mais nous avons mis en place le système et surtout nous avons dit que le s35 heures seraient payées 39 heures au 31 décembre 1999, c'est-à-dire que ça se fait sans perte de salaire. Et cela - pardonnez-moi, je suis en train de faire le tour de France - alors les salariés si vous voulez les foutre en rogne contre les 35 heures…

Ivan LEVAÏ -
C'est populaire, 35 heures payées 39, je suis sûr que c'est populaire.

Marc BLONDEL -
C'est plus que populaire, ils ne veulent pas le contraire. Il ne veulent pas que l'on fasse baisser leur salaire compte tenu justement du niveau des salaires. Et si vous me permettez quelque chose que je pense marrant, les grandes affiches payées, tiens, par vos impôts, monsieur LEVAÏ et puis aussi les miens, les « 35 heures ». Je me balade avec un camarade syndicaliste étranger. Il me dit « dis donc, vous avez les moyens pour faire ça » je lui dis « non, c'est l'Etat ». Il me regarde, il éclate de rire, il dit « alors, c'est Ubu, c'est surréaliste. C'est le gouvernement qui veut que les salariés fassent 35 heures et eux ne le souhaitent pas ? ». Nous sommes dans cette situation, c'est-à-dire que sur une revendication sociale, la façon dont elle a été traitée maintenant, c'est l'inverse, on a l'impression que les salariés n'en veulent pas.

Michèle COTTA -
Marc BLONDEL, dernière question, vous comptez beaucoup sur l'embellie économique mais cette embellie est en train un peu partout de se heurter à des crises. Alors est-ce qu'il y aura une embellie ? Est-ce que vous pouvez compter là-dessus pour une autre politique ?

Marc BLONDEL -
Ecoutez, 2,7 % de prévision de croissance économique à raison de 120.000 à peu près au pourcent de création d'emploi, ce n'est pas aussi mauvais que ça. Et c'est la raison pour laquelle moi je pense qu'il faut que nous sortions de cette espèce de léthargie, d'autosatisfaction collective. On oublie l'objectif. L'objectif, c'est qu'il y a 3 millions de chômeurs, 1 million de RMistes. Et il faut justement basculer et être beaucoup plus dynamique en ce qui concerne l'utilisation de la croissance. Et au passage, je voudrais faire remarquer que toutes les sociétés qu'on nous présentait comme modèles sur le plan capitaliste, etc. sont en train d'éclater et c'est quand mêmes nos sociétés plus ou moins social démocrates qui ont l'air de résister. Donc, il faut montrer qu'on peut. Il faut maintenant régler ce problème du chômage le plus rapidement possible. Je sais que ça devient une litanie, qu'on le répète, etc. mais il ne faut pas se contenter d'être en haut des sondages, il faut aussi faire quelque chose. Le pouvoir pour ne rien faire, ce n'est pas intéressant pour les concitoyens.