Texte intégral
Le Peuple : 12 mai 1994
Extraits de la conférence de presse présidée par Alain Obadia avec la participation de Jacqueline Léonard Michelle Commergnat et André Quillec
Quelques mots concernant les deux décisions d'actions prises par la commission exécutive confédérale du 5 mai 1994.
La première concerne les salariés privés d'emploi et nous la préparons depuis déjà plusieurs mois.
Il s'agit de la tenue, les 18 et 19 mai prochains à Palaiseau, de notre 4e conférence nationale des salariés privés d'emploi.
Les salariés privés d'emploi
Cette conférence réunira 350 délégués et participants. Elle a pour objectif de donner un élan et un souffle nouveaux à l'investissement de la CGT en direction des chômeurs. Il s'agit de donner une vie encore plus forte et plus dynamique à nos 490 comités locaux de salariés sans emploi et à nos 70 collectifs de licenciés.
Il s'agit aussi et c'est le plus important, de donner aux chômeurs eux-mêmes des moyens supplémentaires pour se défendre. Et cela d'un double aspect : d'une part, quant à la nécessité de développer l'emploi et l'activité pour qu'ils puissent être à nouveau insérés dans une vie professionnelle correspondant à leurs qualifications ; d'autre part, pour exiger le respect et l'extension de leurs droits en tant que demandeurs d'emploi et pour défendre les nombreuses revendications correspondant aux problèmes dramatiques qu'ils vivent en matière de loyer, de crédit, de droit à la santé et à la protection sociale, etc.
Cette conférence est d'ores et déjà préparée par des débats dans tout le pays et nous ferons tout pour que les délégués soient porteurs des réflexions, des propositions issues de ces débats.
Dans le prolongement immédiat de la conférence, le 20 mai sera marqué par une journée nationale revendicative avec des initiatives multiples, diverses, dans les départements et un temps fort à Paris.
Dans les départements, nous entendons multiplier les délégations porteuses des exigences des salariés privés d'emploi sous toutes les formes possibles, motions, pétitions, tournées bien sûr vers les pouvoirs publics et vers le patronat.
Quant au temps fort national, à Paris, il sera marqué par un rassemblement et une manifestation de « sans emploi » venus de l'Ile-de-France et de province, avec bien sûr la participation des délégués de la conférence. Un rassemblement aura lieu près de l'Hôtel Matignon. Une entretenue avec le gouvernement est d'ores et déjà demandée. La manifestation passera devant le siège du CNPF et devrait se terminer place des Droits de l'homme.
Cette manifestation sera marquée par une intervention de Louis Viannet près du Trocadéro.
Cette initiative constitue un prolongement important des manifestations du 12 mars dernier. Mais, plus largement, elle relève aussi d'une prise de conscience de plus en plus étendue dans la CGT qu'il nous faut beaucoup travailler pour que notre organisation syndicale et ce problème concerne, au-delà de nous, tout le syndicalisme devienne plus représentative du monde du travail, tel qu'il évolue dans une société profondément bouleversée par les immenses mutations technologiques en cours et par la mondialisation sauvage d'une économie dominée par les mouvements des capitaux.
D'autres initiatives sont prévus ou en cours en ce qui concerne les chômeurs. C'est le cas notamment de la marche d'AC et du 28 mai.
Nous ne sommes pas organisateurs de cette marche. Mais le problème du chômage et la situation des chômeurs sont tellement graves que nous regardons avec sympathie tout ce qui peut concourir à la défense de leurs intérêts et à la nécessaire convergence entre les salariés ayant un emploi et les salariés privés d'emploi. C'est pourquoi de très nombreuses organisations de la CGT : unions locales, unions départementales, syndicats, comités de sans emploi, ont eu à cœur d'accueillir comme il convient les marcheurs d'AC et de concrétiser la nécessaire solidarité et la nécessaire convergence dont je viens de parler. C'est pourquoi nous n'opposons pas notre initiative du 20 à la manifestation du 28 mai. Nous entendons, au contraire, conjuguer les deux. Et nous estimons que la réussite de notre initiative du 20 mai donnera un poids encore plus fort à notre soutien au 28 mai.
La seconde décision porte sur les problèmes de la protection sociale.
C'est dans la poursuite des efforts engagés pour la construction du mouvement social et dans la même démarche très largement ouverte qui a permis de faire le 12 mars pour l'emploi et le droit de vivre, que la CGT a décidé le lancement d'une pétition nationale pour la protection sociale et la Sécurité sociale.
Pourquoi cette pétition nationale ?
Plusieurs raisons pour un seul objectif :
Un grand débat pour le rassemblement et l'action de tous ceux et celles qui veulent une Sécurité sociale moderne et solidaire, répondant aux besoins de notre époque.
Plusieurs raisons conduisent au lancement de cette pétition nationale.
La première : Le retrait des projets de loi que le gouvernement s'apprête à faire passer à l'Assemblée nationale, en force ou en catimini durant les mois de mai et juin. Avec les directives européennes sur l'assurance, l'éclatement des branches, le renforcement des tutelles du gouvernement et du CNPF, c'est tout l'édifice de la protection sociale qui basculerait dans un autre système producteur d'insécurité généralisée aggravant les inégalités, ajoutant de l'exclusion à l'exclusion.
Les projets de loi dénoncés par la CGT ont été démasqués, rejetés par les caisses nationales de la Sécurité sociale et la majorité des syndicats. Le gouvernement a refait certaines copies, mais rien n'est changé sur le fond.
L'exigence du retrait de ces projets de loi va de pair avec l'abrogation de la loi quinquennale qui déstructure l'emploi et la protection sociale avec son volet exorbitant d'exonérations sociales pour le patronat.
La deuxième raison : Il y a un besoin, dans notre pays, d'une Sécurité sociale rénovée, moderne, solidaire, qui joue pleinement son rôle de sécurité, de couverture sociale, d'égalité des droits et de dignité, au service de l'être humain, de ses conditions d'existence et de vie, depuis la naissance jusqu'à la vieillesse.
Une protection sociale répondant aux besoins des assurés sociaux sans exclusive, qu'ils soient au travail, en précarité, sans emploi ou retraités.
S'il est vrai qu'elle représente encore un patrimoine d'acquis sociaux auxquels nous sommes attachés, il est aussi vrai que la population vit mal les reculs imposés ces dernières années. Quand on sait que 22 % des Français ne peuvent plus se soigner faute de moyens financiers, que la retraite à 60 ans est à reconquérir, que les allocations familiales, les pensions, les retraites, doivent retrouver un niveau décent, que tant de maladies professionnelles, d'accidents du travail en recrudescence avec la précarité ne sont pas reconnus.
Quand on sait les moyens qui manquent pour combattre le sida, les cancers, les maladies diverses, pour développer la prévention et la santé à l'école, sur les lieux de travail et d'habitation, quand on imagine les drames et les souffrances qui découleraient des fermetures de lits, de services, d'hôpitaux de proximité indispensables à la population.
Il y a urgence à mettre en débat des idées, des propositions neuves, pour répondre à ces besoins et promouvoir une protection sociale digne de notre époque.
Troisième raison : Il faut en finir avec les mesures, les lois, les décrets, qui conduisent à payer toujours plus cher pour une couverture sociale en diminution, qui pèse toujours plus lourd sur le pouvoir d'achat et la consommation. La CGT avance des idées et des propositions à caractère sociale et économique :
– pour le droit de se soigner et la prévention de la santé au travail, à l'école et dans la vie ;
– pour avoir les moyens d'élever les enfants quelle que soit l'activité des parents ;
– pour partir plus tôt avec une vraie retraite permettant de vivre dans la dignité.
Pour répondre à ces besoins, la CGT met en débat plusieurs propositions de financement, telles que : l'arrêt des exonérations sociales pour le patronat, le rééquilibrage des cotisations qui ont doublé pour les salariés, alors qu'elles ont diminué pour le patronat, la prise en compte non pas seulement de la masse salariale, mais de la totalité des richesses créées, selon un calcul favorisant l'emploi, l'instauration d'une contribution sur les revenus financiers du capital, le recouvrement des dettes vers les grandes entreprises. Un ensemble de propositions qui sont indissociables d'une autre politique : de création d'emplois, à temps plein et mieux rémunérés, d'amélioration des conditions de travail et d'existence.
Engager un grand débat national pour le droit de vivre, tel est le sens de cette pétition nationale qui ne porte pas le sigle CGT.
Pourquoi ? Parce que nous la mettons à la disposition de toutes nos organisations, des fédérations, des unions départementales, des unions locales, des syndicats, de l'UGICT, de l'UCR, du CCJ, de tous les salariés, du secteur public et des entreprises privées, des hommes et des femmes qui sont en précarité, privés d'emploi, Rmistes, chômeurs, des immigrés, des jeunes et des plus âgés.
Elle sera dans toutes les initiatives d'action du mois de mai : dans la santé, le 19 mai à la disposition des salariés, les médecins comme les malades, ou le 26 mai de Sécurité sociale, elle sera signée par les employés comme par les cadres ; et toutes les initiatives en cours, comme la conférence nationale des privés d'emplois.
Nous la mettons à la disposition de la Mutualité, de toutes les associations, les mouvements et autres forces sociales préoccupées de la vie des familles, des retraités, des acteurs de santé et des médecins du travail, et ceux qui refusent le rationnement des soins. Nous la mettons à la disposition des autres organisations syndicales, des militantes et militants syndicaux, des mutualistes, qui, par-delà leur appartenance, placent la protection sociale et la Sécurité sociale au-dessus de toute autre considération, souhaitent faire reculer la division et faire avancer l'unité pour que le syndicalisme joue pleinement son rôle.
Cette pétition nationale n'est pas la propriété de la CGT. Elle va devenir un formidable instrument de rencontre, de dialogue, d'expression la plus unitaire et la plus large possible.
C'est un moyen de convergence et de mise en commun des préoccupations d'un monde salarié qui cherche à retisser ses liens de solidarité, ses droits et ses intérêts collectifs à défendre en commun.
D'ores et déjà, cette initiative nationale est accueillie et utilisée comme un outil pour construire ou valoriser une multitude d'initiatives de proximité adaptées au plus près des réalités locales et professionnelles durant le mois de mai, et notamment les délégations d'entreprises qui vont saisir les parlementaires d'ici le 10 mai, date du premier projet mis en débat, pour leur demander de repousser ces projets dont nous demandons le retrait pur et simple.
Avec la pétition nationale, c'est une action de grande envergure que nous voulons construire, avec les salariés en priorité et toute la population, sur tous les lieux de travail et de vie, et cela sans exclusive, sans déterminer a priori la forme et les modalités, mais qui se situera au début du mois de juin, comme l'a indiqué Louis Viannet en conclusion de la commission exécutive.
La pétition est lancée. Nous allons tout faire pour qu'elle soit l'affaire du plus grand nombre, dans la diversité et le respect de toutes les identités syndicales et sociales.
Nous sommes bien dans la même démarche prolongeant la journée du 12 mars et ses centaines de milliers de manifestants pour le droit à l'emploi et le droit de vivre.
Le Peuple : 26 mai 1994
Conférence nationale des privés d'emploi Palaiseau, les 18 et 19 mai 1994
Oui, il est urgent, impérieux, de passer à un autre stade qualitatif et quantitatif de notre activité CGT, avec et en direction des privés d'emploi, les précaires, les exclus, avec une double ambition. D'abord, celle de faire en sorte que cette activité devienne, dans toutes les situations, pour toutes nos organisations et de façon presque naturelle, partie intégrante de notre démarche revendicative. Ce n'est pas à un supplément d'âme de notre syndicalisme que nous pensons, c'est véritablement à un formidable effort de compréhension des enjeux qui imprègnent l'affrontement de classe aujourd'hui et qui nous fait obligation de relever ce formidable défi : créer les conditions pour qu'avec et dans la CGT, chacun et chacune de ceux et celles que le capitalisme rejette, marginalise, écrase, trouvent la possibilité de s'exprimer, de s'organiser, de prendre conscience que les privés d'emploi représentent une force énorme dès lors qu'ils peuvent se rassembler, décider et agir ensemble.
Ensuite, puisque j'ai parlé de double ambition, parvenir à réunir, rassembler en un flot convergent d'actions diverses, multiples, tantôt séparées, tantôt coordonnées, les exigences revendicatives des privés d'emploi et des exploités au travail.
Bien sûr, la situation est inédite, totalement inédite. Quatre millions de chômeurs plus trois millions de précaires, faux stagiaires, sous salariés, bref 30 % de la population active déstabilisés. Qui aurait pu imaginer que le capitalisme nous obligerait à subir cela ?
D'aucuns voudraient nous conduire à accepter une telle réalité comme incontournable, inévitable, nous conduire à rechercher avec le patronat, le gouvernement, non pas des solutions, des réponses, mais les moyens les plus propices pour adapter la société française à cette réalité-là et lui permettre de supporter cette situation de façon durable. Et bien non !
Jamais la CGT n'acceptera qu'un tiers de la population active vive ou survive en marge d'une société malade. Jamais la CGT n'acceptera le chômage comme un mal nécessaire. Nous ferons tout pour aider les chômeurs à se défendre. Nous ferons tout pour les aider à s'organiser. Nous ferons tout pour faire avancer leurs revendications, avec eux, avec elles, avec nos comités, avec nos unions locales, avec nos syndicats, avec nos comités d'entreprise, avec les associations, avec tous ceux qui se considèrent concernés, mais nous ferons tout cela avec toujours présent à l'esprit cette forte réalité. Chômeur, ce n'est pas un métier, pas un avenir. Nous voulons convaincre chaque privé d'emploi pour qu'il dise : « Chômeur, ce n'est pas mon métier, pas mon avenir. »
Autrement dit, nous devons chercher en permanence et avec toujours plus d'efficacité à articuler la défense des intérêts immédiats de tous les privés d'emploi, condition première pour les inciter à s'organiser, et la lutte pour la création d'emploi sur laquelle repose la perspective, la seule perspective crédible pour dépasser la situation actuelle. Bien sûr, la CGT a de belles lettres de noblesse dans sa lutte contre le chômage.
Nous avons toutes raisons d'être fiers des efforts entrepris, des initiatives déjà prises par nos organisations CGT, par notre Commission nationale qui nous ont permis de décupler les énergies, les dévouements, les prises de conscience et ont fait se retrouver, côte à côte, militants, syndiqués, salariés et privés d'emploi pour impulser plus de cinq cents comités locaux et engager, avec leur appui, des actions nombreuses et diverses qui ont jalonné ces dernières années de reculs imposés aux Assedic, aux ANPE, aux banques, aux offices d'HLM, aux services publics (EDF – GDF - Télécoms ou Enseignement) qui ont fâcheuse tendance à assimiler comptabilité et refus de moindre solidarité ou humanité.
Mais, précisément, dans le prolongement de tout ce que nous avons déjà fait, en conscience de ce que sont les nécessités et les potentialités, nous avons à voir ensemble comment mettre en harmonie la qualité et la quantité de nos efforts et les caractéristiques nouvelles des enjeux qui s'articulent autour du chômage, de la précarité et de l'exclusion. Ce n'est pas hors de portée, mais nous avons encore fort à faire si nous voulons prendre et faire prendre la mesure des fragilités dangereuses qui ébranlent la société française.
Depuis maintenant plus de 15 ans, avec à peine quelques accalmies en 1981 et 1982, les coups de boutoir se sont succédé, presque sans relâche, contre l'emploi, les salaires, les retraites, la protection sociale, pour déboucher sur les accélérations et aggravations données par le gouvernement Balladur avec la loi quinquennale, les nouveaux coups contre les retraites, l'éducation, l'aménagement du territoire.
Il faut stopper ce cycle infernal, le stopper vite car les dégâts sont déjà considérables et les choix, les décisions du gouvernement et du patronat vont vers l'aggravation. Sans la moindre honte ni le moindre gène, ils admettent l'idée que la reprise de l'activité économique ne s'accompagnera pas d'une reprise des embauches puisque tous les moyens ont été donnés aux entreprises pour obtenir plus de production, plus de travail avec moins de monde et que, comme savent si bien le répéter les patrons, « notre objectif n'est pas de créer des emplois mais de faire des bénéfices ».
Stopper cet engrenage c'est s'engager tous ensemble dans la construction tenace d'une formidable mise en mouvement du monde du travail, rassemblant ceux qui n'en ont pas et ceux qui en ont encore.
La lutte avec les privés d'emploi doit traverser maintenant tous les points d'appui existant dans la CGT.
Mais, dans la foulée, les points d'appui interprofessionnels, les unions départementales CGT, les unions locales CGT, les points d'appui des professions : fédérations, syndicats, comités d'entreprise, délégués, quelle belle symbolique si nous parvenions, dans les mois qui viennent, à rassembler, dans une localité, un canton ou un département des salariés d'entreprises privées, des cheminots, des postiers, des électriciens et aussi tous les privés d'emploi unis, ensemble, pour :
– s'opposer à une fermeture d'entreprise ;
– empêcher une délocalisation ;
– stopper une suppression d'hôpital, de bureau de poste, de ligne SNCF ;
– imposer des embauches, des transformations d'emplois précaires en véritables emplois, des créations d'emploi dans les services publics.
Mais aussi, et dans le même mouvement : imposer la gratuité du transport, du téléphone, du courrier pour ceux et celles qui cherchent un emploi et bien d'autres revendications.
Franchement, il n'aurait pas belle allure un mouvement revendicatif qui, progressivement, pourrait se forger dans l'addition d'une multitude d'initiatives de ce genre ? Je sais que la piste est maintenant défrichée et les exemples se multiplient de luttes qui prennent cette allure et qui donnent des résultats, des succès. Tout ceci nourrit le dynamisme et donnent confiance.
Nous l'avons dit, répétons-le : Ensemble, toujours plus fort, nous refusons de considérer le chômage comme une fatalité. C'est le résultat de choix délibérés, conscients, qui ôtent toute crédibilité à ceux qui essaient de nous faire croire que tout a été essayé, que toutes les pistes ont été explorées. Mensonge que tout cela. Oui, le plein emploi est possible. Il est aussi nécessaire.
Il faut augmenter les salaires et porter le Smic à 7 500 francs par mois. Il est nécessaire de créer les conditions d'une véritable relance et tout d'abord stopper les licenciements. Il est urgent de réduire la durée du travail à 35 heures ou en dessous dans certaines branches, sans perte de salaires et sans intensification du travail.
Enfin, il faut relancer les activités, l'industrie, développer les services publics, arrêter la casse, stopper les privatisations, mettre l'emploi à la une de toutes les priorités, créer concrètement de nouveaux emplois et mettre un terme à la précarité. Tout cela est possible et il faut le faire, d'autant que les moyens existent pour répondre à ces besoins.
Bien sûr, et c'est normal, la CGT entend assumer toutes ses responsabilités, c'est la vocation même du syndicalisme de classe de travailler aux convergences entre les revendications des privés d'emploi et celles des salariés. Mais nous ne briguons ni monopole, ni exclusivité, ni étroitesse, ni laxisme.
Nous savons trop à quel point c'est difficile, combien la mobilisation demande d'efforts pour faire la fine bouche devant les efforts et les initiatives qui visent à la mobilisation et au rassemblement sur des bases revendicatives, à la fois claires, concrètes et surtout conformes à la volonté des intéressés.
Les efforts déployés pour favoriser la réalisation de l'unité d'action, tant au plan des professions qu'au plan général, la volonté de large ouverture qui nous a animés dans la préparation du 12 mars, la recherche systématique d'un large rassemblement que nous voulons donner à la vaste campagne sur la protection sociale, témoignant de la constance de cette préoccupation.
C'est dans le même esprit que nous apportons notre soutien, à l'initiative d'AC ! dont les formes et les caractéristiques ont été décidées, à un moment où les initiateurs considéraient, sans doute à juste titre que tout était à construire, sous-estimant peut-être les efforts et les initiatives qui, déjà, portaient en germe les événements qui ont marqué la fin 1993 et le début 1994.
Tout cela brosse une perspective favorable à la montée des luttes.
La campagne sur la Sécurité sociale que nous avons impulsée a quitté sa rampe de lancement. La pétition nationale est lancée et doit être une aide importante à la mobilisation. Le gouvernement se propose de lancer un débat public sur le sujet. Non seulement nous sommes favorables à ce débat puisque nous l'avons souhaité, mais nous nous engagerons nous-mêmes pour permettre une grande expression démocratique. Qu'on ne compte pas sur nous pour laisser le gouvernement gagner du temps ou tenter d'affaiblir la vigilance ou encore de trouver des chemins détournés pour la mise en œuvre de ces objectifs.
L'Hebdo de l'Actualité sociale : 3 juin 1994
Louis Viannet : « Un formidable recul de civilisation »
L'Hebdo : Qu'est-ce qui justifie, dans le projet du gouvernement, une telle mobilisation ?
Louis Viannet : Tout. L'ensemble du projet gouvernemental, soutenu bien sûr par le patronat, constitue de fait un autre système de protection sociale. Il est fondé sur un principe simple : il faut réduire par tous les moyens les dépenses de santé car nos sociétés en crise ne pourraient plus se payer le luxe de consacrer autant d'argent à la protection sociale des êtres humains. En d'autres termes : dans la guerre destructrice que se livrent les multinationales, pour maintenir leurs profits, il faut s'en prendre aux droits de se soigner et de vivre des citoyens. Le nouveau système jette les bases d'une sécurité sociale à multi-vitesses, avec des modes de financement désengageant État et patronat pour transférer des coûts supplémentaires sur les particuliers et les familles, livrant ainsi une très large partie de la convention médicale aux compagnies d'assurance. Ainsi chacun se soignera suivant ses ressources… « Que vous soyez riches ou pauvres ». Cette réforme inséparable de celles sur les retraites et sur la famille représente – je le dis solennellement – un formidable recul de civilisation. Il faut tout faire pour que les salariés s'en convainquent.
L'Hebdo : Les organisations syndicales semblent peu entreprenantes pour se lancer ensemble dans la bagarre. Sur qui comptez-vous pour mener à bien cette campagne ?
Louis Viannet : Le chômage, l'exclusion, la misère se développent pour une part grandissante de la population. L'angoisse de l'avenir, notamment pour les jeunes, gagne toute la population. Ce pays aurait donc besoin de plus encore de protection sociale à une période où, de plus, les progrès de la science ouvrent des perspectives inespérées pour mieux prévenir, soigner, guérir, vivre plus longtemps. Ces projets sont injustes et rétrogrades. La CGT est convaincue qu'autour de l'enjeu de la protection sociale peuvent converger, non seulement le mouvement syndical mais tout autant, les mutuelles, le mouvement associatif, les professionnels de la santé. C'est dans cet esprit que nous avons initié une pétition conçue pour rassembler largement. C'est pourquoi nous mettons l'initiative d'action du 22 juin au service d'un large rassemblement unitaire que nous entendons fortifier au fil des semaines pour créer les conditions d'une initiative de très grande ampleur à la rentrée. Nous avons besoin de travailler à un vaste mouvement d'opinion.
L'Hebdo : Quel est aujourd'hui l'élément fédérateur possible entre les grandes centrales syndicales sur cette question de la protection sociale ?
Louis Viannet : Le système français de protection sociale est, en très grande partie, le produit des luttes syndicales et du rôle du syndicalisme. On comprend alors pourquoi il est construit sur des principes et des valeurs de solidarités professionnelles, de générations, de nationalités, pourquoi la CGT attache tant d'importance à une gestion démocratique, à un financement des patrons, à une couverture maximale, etc. Notre protection sociale est entrée dans notre patrimoine d'acquis. Les générations futures ne comprendraient pas que le syndicalisme ne surmonte pas ses divisions, ses différences pour sauvegarder un pan fondamental des droits les plus vitaux des salariés. Le syndicalisme français doit mettre toutes ses forces dans cette bataille.
L'Hebdo : Les entreprises continuent à réclamer un abaissement des charges sociales et d'ailleurs tous les gouvernements européens sont en train de revoir leur propre système de protection sociale. Comment pourrait-on y échapper en France ?
Louis Viannet : Il est en effet significatif de constater que dans tous les pays de la CEE c'est exactement la même politique qui est mise en œuvre dans le domaine de la santé, au nom des mêmes analyses et finalités, avec les mêmes mots et les mêmes remèdes. Le traité de Maastricht est bien une réalité que les États tentent de faire rentrer dans la vie. Et si nous ne stoppons pas cette construction européenne dévastatrice pour les peuples et juteuse pour le capitalisme, ça va encore empirer. Il est heureux et prometteur de constater que les salariés en Europe se mobilisent sur la protection sociale. Des potentialités de convergences existent. Mais, elles ne se développeront que si le niveau de mobilisation dans chaque pays, donc en France, est bien ancré dans les besoins des salariés et dans leur détermination active.
L'Hebdo : Sur quoi reposent vos objections ?
Louis Viannet : Il reste à prouver que la baisse des charges sociales payées par les employeurs peut contribuer à la création d'emplois. Ce que nous savons en revanche, c'est que les employeurs embauchent lorsqu'ils ont du travail à donner, ce qui ne dépend pas d'une baisse des charges mais du flux de commandes. Et ils ont des commandes si la consommation suscite une dynamique économique. Pour ce faire, il faut stopper cette pression continuelle qui s'exerce sur les salaires, sur les emplois et leur qualité (temps partiel, développement de la précarité). Les motivations qui sous-tendent la campagne sur la baisse des charges sont complètement démenties par les chiffres. Ni le gouvernement, ni le patronat ne sont en mesure de le contester.
L'Hebdo : Alors que les dépenses rapportées au PIB augmentent, les inégalités face à la maladie ne cessent de se renforcer. Il y a un problème. Le système n'a-t-il pas besoin d'être « toiletté » ?
Louis Viannet : Il est évident que le système a besoin d'être amélioré et rénové. Bien des choses ont changé en France depuis 1945/1946. De plus, des coups lui ont été portés. La véritable question que nous posons est celle-ci : quels sont les besoins aujourd'hui pour avoir une sécurité sociale digne de cette fin de siècle et quels moyens sont nécessaires, qui ne soient pas agressés par les difficultés économiques et sociales que connaît le pays. Le gouvernement parle de lancer un débat national. Nos initiatives témoignent de notre engagement. Mais pas question de lui laisser gagner du temps ni de laisser détruire la Sécu.