Interview de M. Martin Malvy, président du groupe parlementaire PS à l'Assemblée nationale, à RMC le 13 octobre 1994, sur les affaires de corruption liées au financement des partis politiques et l'action du PS pour rétablir la législation Bérégovoy sur le contrôle des marchés publics.

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P. Lapousterle : Vous étiez ministre, il y a encore deux ans. Quelle est votre réaction à l'emprisonnement d'A. Carignon ?

M. Malvy : Je crois que son arrestation est un événement excessivement grave. C'est la première fois qu'un ancien ministre, maire d'une grande ville, ancien député, personnage très médiatique, est arrêté de la sorte. Je ne parle pas de jugement ni d'appréciation. Je dis que c'est grave mais la présomption d'innocence n'en demeure pas moins. C'est maintenant à la justice de poursuivre son action. J'espère que les éléments qui ont motivé son arrestation sont des éléments suffisants pour en arriver à une telle extrémité. En tout cas, c'est excessivement grave. Nous devons tous nous interroger et, en tout cas, ne pas en tirer quelque satisfaction qui serait mal venue.

P. Lapousterle : Pouvez-vous faire des commentaires sur les conséquences politiques de cette arrestation ?

M. Malvy : Je crois que le Gouvernement est "dans la mélasse" et ça monte de partout. E. Balladur a commis une erreur qui a consisté, c'est un peu sa tactique, à faire un pas en avant puis deux en arrière si ça bouge. Il avait annoncé qu'il n'y avait pas lieu de légiférer à nouveau sur les problèmes de corruption. P. Séguin a annoncé la création d'un groupe de travail à l'Assemblée. Sur ces entrefaites, le Premier ministre a dit qu'il créait lui aussi son groupe. Vous avez vu, hier soir, ce qui en est sorti : poudre aux yeux, show médiatique. Les quatre propositions, c'est la montagne qui accouche d'une souris.

P. Lapousterle : Pensez-vous que ce qui arrive aux responsables de la majorité sert la gauche ?

M. Malvy : Non, je pense qu'il y a un climat délétère, tout à fait désagréable. Ces affaires qui entourent les membres du Gouvernement et la majorité desservent la classe politique dans son ensemble. Que ça contribue à la chute d'E. Balladur dans l'opinion et les sondages, c'est probable, mais nous n'allons pas asseoir notre retour aux affaires et à la politique sur le désarroi de la majorité. Par contre, ça démontre, et l'opinion en a pris conscience, que les affaires qui entourent le Gouvernement aujourd'hui ne sont pas liées au financement des partis politiques mais à l'enrichissement personnel. Ce sont donc des affaires excessivement graves.

P. Lapousterle : Quand vous étiez aux affaires, vous vous considériez victimes d'une chasse aux sorcières. Ce sentiment est-il le même, maintenant que la majorité est la cible des juges ?

M. Malvy : Il y a un problème, nous avons un problème à régler. C'est celui du secret de l'instruction, de hâte médiatique à dénoncer à l'opinion comme coupables des gens qui ne sont pas encore condamnés. Quand je dis "climat délétère", j'ai appris, hier, avec indignation, les déclarations d'un membre du Gouvernement, madame Michaux-Chevry, ministre déléguée à l'Action humanitaire et aux Droits de l'homme, qu'on n'a d'ailleurs pas beaucoup entendue quand nous avons vécu l'affaire Nasreen. Voir un ministre se permettre, le jour où le Premier ministre, à Matignon, fait son grand show sur la corruption, adresser un télégramme de félicitations et de solidarité à un député, M. Chammougon, pour lequel la Cour de cassation vient de confirmer une peine de cinq ans de dégradation de ses droits civiques pour corruption. Un membre du Gouvernement de la République, qui dit dans le journal France-Antilles : "mon pauvre M. Chammougon  c'est horrible ce qui vous arrive, le groupe est avec vous". J'ai demandé, hier soir, à l'Assemblée, à E. Balladur, d'imposer à Mme Michaux-Chevry son retrait du Gouvernement. Où va-t-on si les membres du Gouvernement de la République en sont là ? D'ailleurs, je pense qu'on va aller assez rapidement à un remaniement ministériel.

P. Lapousterle : Bientôt ?

M. Malvy : On annonce, après M. Carignon, que M. Longuet pourrait partir. M. Sarkozy aurait beaucoup de portefeuilles s'il n'y avait pas de remaniement. Ça pourrait être, pour E. Balladur, l'occasion de rebondir. Son show d'hier sur la corruption a fait flop. Nous sommes partis après avoir dit que nous sommes favorables à une nouvelle réduction des dépenses des campagnes électorales. Nous sommes favorables, et pas le Premier ministre, à couper totalement le cordon qui existe entre la politique et les affaires et les entreprises : suppression des financements privés. Nous lui avons dit que la seule décision qu'il avait prise, c'est en février et en août de cette année : il a détruit deux des dispositifs essentiels de la loi Bérégovoy sur la corruption. Il nous annonce qu'il va falloir aggraver le contrôle sur les marchés publics, alors qu'il l'a cassé. On a donc dit, hier, à E. Balladur : "On reste, on travaille si vous vous engagez à ce que, dans les jours qui viennent, ce texte que vous avez supprimé soit réintroduit dans notre droit". Il a refusé.