Interviews de M. François Hollande, premier secrétaire délégué du PS, à RMC le 1er et à RTL le 9 octobre et à France 2 le 12 octobre 1997, sur le procès de Maurice Papon, la négociation pour la réduction du temps de travail, les rebondissements de l'affaire Yann Piat, la politique familiale.

Texte intégral

RMC : 1er octobre 1997

RMC : Aviez-vous la plaque qu’il fallait ou avez-vous fait du co-voiturage pour venir ici ce matin ?

F. Hollande : Je n’en fait ni l’un ni l’autre puisque j’étais en scooter et qu’en plus mon scooter a une plaque impaire. J’étais en règle.

RMC : Vous approuvez ce jour historique où l’on soumet Paris et sa banlieue à la circulation alternée ?

F. Hollande : On va voir. Moi, j’ai trouvé que ce matin, en circulant, les Parisiens, en tout cas, il n’y avait pas de voiture paire ou assez peu, et en plus depuis quelques jours, c’était devenu irrespirable, Paris, dans tous les sens du terme ; les Français sont peut-être plus citoyens que les responsables politiques et ils ont parfaitement admis qu’il fallait aller vite dans cette affaire.

RMC : Vive la loi de l’opposante C. Lepage ?

F. Hollande : Quand il y a des lois, d’abord, il faut les appliquer. Cette loi avait été, je crois, bienvenue. Peut-être aurait-elle dû être plus dure encore, cette loi, mais elle est là et il faut l’appliquer. C’est vrai qu’il y a quelque chose d’assez cocasse, c’est que c’est l’ancienne opposition qui applique la loi Lepage, donc c’est le Gouvernement d’aujourd’hui qui met en œuvre cette discipline nouvelle et c’est l’ancienne majorité, l’actuelle opposition, qui critique l’application de cette loi. Vous voyez comme quoi, en politique, il faut essayer de garder sa raison et de ne pas critiquer à tout bout de champ, sinon on finit par perdre le bon sens.

RMC : Un peu improvisé, quand même ? Est-ce qu’on pourrait savoir à l’avance la prochaine fois par exemple ?

F. Hollande : Est-ce qu’on peut savoir à l’avance la pollution et son intensité ?

RMC : Non, mais on pourrait imaginer, quand même, qu’on sache deux jours avant qu’on risque dans deux jours d’avoir… parce qu’il y a des gens qui peuvent être surpris aujourd’hui ?

F. Hollande : Oui, c’est vrai qu’on peut encore améliorer la prévention surtout et puis peut-être prévenir la décision assez tôt pour que chacun puisse s’organiser. Mais en même temps, c’est la première fois qu’on le fait et les français vont progressivement s’habituer à ce type de décision. Cela ne veut pas dire qu’ils vont avoir deux plaques chez eux ou deux voitures, mis en tous cas, cela veut dire qu’ils vont parfaitement comprendre qu’il y a un moment où il faut se discipliner et si l’on peut encore améliorer les procédures, si l’on peut allier plus vite encore pour les pastilles vertes qui identifieront bien les véhicules écolos…

RMC : Quand échappera-t-on à la loterie ?

F. Hollande : Dès qu’on aura peut-être aussi fait des efforts pour sélectionner les carburants, fait des efforts pour les pots catalytiques, fait des efforts pour essayer d’avantager, d’inciter à tous les égards ceux qui se comportent bien, c’est-à-dire qui utilisent des véhicules qui sont les plus économiques possibles, il y a eu un très beau symbole, j’ai trouvé, hier : c’est que J. Calvet s’en allait de Peugeot – c’est lui qui nous avait mis du diesel avec excès – et en même temps on était obligé, aujourd’hui, d’interdire la circulation pour la moitié des véhicules français. Il y avait comme un résumé, un raccourci de ce qu’avait été peut-être une situation, depuis quinze ans, qui n’était pas acceptable.

RMC : Parlons chiffres, des choses qui fâchent : des prélèvements opérés sur les salaires aisés pour boucler le budget. A ce propos-là, P. Seguin, président du RPR, a dit hier, que les classes moyennes étaient touchées. Il a fait référence aux taxes qui touchent les millions de Plans d’épargne logement, d’assurance-vie. Il a dit que cela coûtait cher à des gens qui, finalement, n’étaient pas très riches.

F. Hollande : D’abord, je trouver que les critiques sont naturelles dès lors qu’on est dans une démocratie. Il faut bien qu’une opposition s’oppose. En même temps, l’opposition doit avoir une certaine mémoire, c’est quand même la précédente majorité – A. Juppé, E. Balladur – qui ont augmenté la TVA de deux points. C’est-à-dire que cela a été un prélèvement de 60 milliards sur tous les Français, sur les actes élémentaires de consommation, aussi bien les biens alimentaires que les biens culturels, que les biens durables. Cela c’est MM. Séguin et Juppé et Balladur, ils auraient quand même…

RMC : Vous avez le droit de la baisser.

F. Hollande : Et on le fait, d’ailleurs, puisqu’on le fait sur le logement social et on le fait sur une disposition très importante que, moi, j’ai essayé de promouvoir et ce que je vais continuer d’améliorer : toutes les dépenses d’entretien du logement qui sont effectuées par les particuliers dans leur résidence principale se feront rembourser la TVA. Donc je pense qu’on doit aller vers la basse de la TVA. Maintenant, sur le fond des critiques, M. Séguin évoquait d’abord les dispositions liées à politique familiale. Je crois que maintenant, l’explication est bien passée. C’est-à-dire qu’on remet en cause une déduction fiscale – j’insisterais d’abord là-dessus – qui permettait à certains ménages de réduire leurs impôts de 45 000 francs et même de se retrouver non imposables dès lors qu’ils avaient une personne de maison. C’est-à-dire qu’au lieu de payer 45 000 francs, ils ne payaient plus.

RMC : Ils payaient les charges ils se faisaient rembourser les charges ?

F. Hollande : Ils bénéficiaient d’une réduction d’impôt.

RMC : Après avoir payé les charges ?

F. Hollande : Après avoir payé la personne : heureusement ! La personne employée – elle ou lui – se retrouvait imposable à l’impôt sur le revenu quand l’employeur ne l’était plus. Est-ce qu’on pouvait garder un système aussi aberrant que cela que le patron ne payait plus d’impôt et quand le salarié, lui, l’acquittait ? On n’a pas supprimé cette disposition, on l’a réduite de moitié. Il n’empêchera pas que ces personnes pourront toujours déduire de leurs impôts 22 500 francs ? Par ailleurs, pour le plafonnement des allocations familiales, on a amélioré le dispositif parce qu’il était peut-être trop brutal. Mais aujourd’hui, pour un couple avec deux enfants dans lequel les deux parents travaillent, on est quand même à 32 000 francs nets, c’est-à-dire revenu net de cotisations. Je crois que, là aussi, on a fait un effort. Quant à l’assurance-vie, elle ne sera alourdie dans ce prélèvement qu’au-delà d’un certain plafond, lorsqu’il y a un patrimoine de plus d’1,2 million qui est consacré à l’assurance-vie. Et sur l’épargne logement, ce sera simplement le basculement vers la CSG, c’est –à-dire un prélèvement extrêmement modique sur ces épargnes-là qui reste positif par rapport à l’inflation.

RMC : Au PS, est-ce que vous êtes pour l’assouplissement encore de quelques mesures sur l’Aged, par exemple, au cours du débat au Parlement ?

F. Hollande : Il va y avoir une discussion au Parlement. Si l’on peut encore améliorer le dispositif, c’est-à-dire éviter des effets de seuil trop brutaux, éviter qu’il puisse y avoir accumulations de certaines mesures sur certaines familles, parce au même, s’il n’y en a que 60 000 qui sont touchées, ce n’est peut-être pas la peine d’avoir une perte de revenu qui soit trop importante, donc de limiter la perte de revenu. On essayera d’améliorer encore tous ces dispositifs mais en même temps, l’esprit est le bon : il faut que les allocations familiales, il faut que les avantages fiscaux aillent vers ceux qui en ont le plus besoin et ne soient pas concentrés sur les couches les plus favorisées de ce pays, c’est-à-dire vers celles qui ont les revenus les plus importants et qui arrivent, grâce à des conseils fiscaux avisés, à ne plus paye l’impôt.

RMC : Conférence du 10 octobre : le chef du Gouvernement a dit qu’il attendrait cette date pour définir la position du Gouvernement. Mais vous, au PS, en tant que premier secrétaire, est-ce que vous êtes en faveur d’une loi-cadre et d’une date butoir ?

F. Hollande : Je vais répéter peut-être les principes qui sont les nôtres dans cette affaire. Premièrement, nous sommes pour le passage progressif aux 35 heures.

RMC : Progressif : en combien de temps ?

F. Hollande : Progressif, cela veut dire : « pas tout de suite ». On sait bien que cela n’est pas supportable économiquement.

RMC : C’est quoi, « pas tout de suite » ? C’est deux, trois ans ?

F. Hollande : Ce sera la négociation peut-être qui l’indiquera, mais effectivement, on avait dit « sur une législature » dans la campagne électorale, c’est-à-dire sur cinq ans. Moi, j’estime, et beaucoup de socialistes, que cinq ans, c’est trop long, surtout si l’on veut créer des emplois. Donc, vous voyez, on est peut-être en avance, même par rapport à nos propositions de campagne. Deuxième principe, on a dit : « sans perte de salaire ». Puisque cela se fait progressivement, les gains de productivité, les aides que peut donner l’Etat, dans ce type de négociation, cela peut permettre de garder intact le salaire, même s’il y a réduction de la durée du temps de travail. Troisièmement, on a dit : il faut que cela passe par la négociation. Parce que c’est elle qui va permettre d’adapter.

RMC : Et si cela n’aboutit pas ?

F. Hollande : Le risque effectivement, est que la négociation finisse par s’enliser. Alors oui, il faut une loi, parallèlement, qui indique la date butoir, parce qu’à un moment, il faut quand même connaître la règle du jeu.

RMC : La gauche socialiste, elle vous embête, ou elle est dans son rôle ?

F. Hollande : Je ne sais pas si nos auditeurs connaissent bien la gauche socialiste.

RMC : Ce sont, au PS, ceux qui trouvent que vous n’allez pas vite, pas loin ?

F. Hollande : Il y a beaucoup de socialistes qui trouvent toujours que cela ne va pas assez vite, pas assez loin, pas assez fort. Et ils sont dans leur rôle parce que l’objectif est quand même de réussir. Mais il y a ceux qui s’opposent systématiquement. Je pense que les socialistes, les militants comme les électeurs, comme les Français, ne comprennent jamais que ce soit au sein même de la majorité que s’expriment les critiques les plus vives.


RTL : 9 octobre 1997

J.-P. Defrain : Tout d’abord votre réaction au souhait du chef de l’Etat qui demande le respect de l’Etat de droit et que chacun à sa place applique strictement la loi. Estimez-vous, comme le Président de la République, que le bon fonctionnement de notre démocratie est en cause ?

F. Hollande : D’abord que le Président de la République demande le respect de la loi, nul ne viendra se plaindre qu’il ne faut pas appliquer ce principe et moi le premier même si je suis d’une sensibilité politique différente de celle du Président de la République ou de ceux qui sont aujourd’hui victimes de la suspicion. Je pense qu’il faut appliquer partout la loi et il faut que la justice puisse donner des jugements sereins, c’est-à-dire pouvoir avoir toutes les informations qui peuvent être mise à sa disposition. Je ne crois pas qu’il y ait d’autres commentaires à faire. Nous, on a toujours souhaité, par rapport à des allégations portées sur des hommes politiques – en l’occurrence de l’opposition qui étaient hier de la majorité -  que dès lors qu’il n’y a pas de preuves, il faut en trouver pour porter des accusations et s’il y a eu diffamation, il faut que la justice soit saisie.

J.-P. Defrain : Est-ce que l’autorité politique doit, à côté de la justice, prendre sa part dans la recherche de la vérité ?

F. Hollande : Ah oui, bien sûr !

J.-P. Defrain : Je vous pose cette question parce que mardi, les observateurs politiques avaient estimé que L. Jospin, lors des questions d’actualité, avait plutôt botté en touche. Mais j’apprends que D. Douillet vient de nouveau d’être sacré champion du monde. Vous aimez le judo F. Hollande ?

F. Hollande : Oui j’aime le sport. C’est bien de la part de D. Douillet. Il aurait sans doute voulu gagner autrement que par disqualification mais ça peut arriver. Cela nous arrive aussi en politique quelquefois de gagner par disqualification de l’adversaire.

J.-P. Defrain : On revient à cette affaire de Y. Piat. Quand vous dites effectivement que vous d’accord avec le Président de la République, certains avaient cru comprendre, lorsque L. Jospin était intervenu lors des questions d’actualité, mardi, qu’il avait plutôt botté en touche ?

F. Hollande : Non, il avait dit que s’il y avait des plaintes, le garde des Sceaux les instruira le plus rapidement possible et saisira les parquets. Deuxièmement, il avait dit que s’il y a des demandes d’instruction supplémentaires, c’est au président de la cour d’Assises d’en décider et il faut que les parties en présence le veuillent. Et troisièmement, il avait dit que s’il y a des pièces qui peuvent être levées de tout secret-défense, j’y suis prêt. Et vous savez vu qu’A. Richard, aujourd’hui, a même ajouté que s’il y a une enquête…

J.-P. Defrain : Même s’il y a une demande, diront certains.

F. Hollande : Non, mais parce qu’il n’y avait pas encore eu dépôt de plainte de la part des principaux intéressés, jusqu’à présent c’était des insinuations, des allégations.

J.-P. Defrain : Est-ce que les interpellations lancées par F. Léotard, J.-C. Gaudin n’étaient pas suffisamment graves pour que le Gouvernement s’en remette simplement à la justice ?

F. Hollande : La justice, il faut l’aider dans son fonctionnement et c’est ce que le Gouvernement, c’est-à-dire qu’il a une enquête par rapport aux services de renseignements, des personnes ont été citées, en tout cas des officiers ont été évoqués comme possibles témoins de cette affaire. Je crois que le Gouvernement – en tout cas, moi, je l’y incite et je sais que ce qu’il fait aujourd’hui – va tout faire pour que toutes les informations soient données à la justice à la fois pour procès des assassins de Y. Piat – c’est très important pour les familles et pour tous les Français qui veulent savoir – et deuxièmement par rapport à ceux qui sont victimes de diffamation, qui s’estiment victimes de diffamation pour que tous les éléments soient donnés qui permettent de lever tous les doutes.

J.-P. Defrain : Vous estimez qu’il s’agit d’une affaire d’Etat ?

F. Hollande : Non, je crois qu’il d’abord d’une affaire de presse et d’édition. Au départ, c’est quand même cela. Il y a un livre qui lève des insinuations, porte des accusations jusqu’à présent sans preuves et donc, ça doit se régler devant les tribunaux pour que ces livres – ou ce livre en l’occurrence, puisqu’il ne s’agit que d’un livre – soit regardé pour ce qu’il est. Est-ce que c’est de la diffamation ? Si oui, il faut qu’il soit condamné. Est-ce qu’il y a des éléments de preuve ? S’il n’y en a pas, je crois que ceux qui ont été accusés sans preuves doivent obtenir réparation.

J.-P. Defrain : En ce qui concerne le livre, il est évident que la loi de la rumeur ne peut régir un métier, vous êtes d’accord ?

F. Hollande : Oui, tout à fait.

J.-P. Defrain : Cela dit, tout discrédit jeté sur la fonction des journalistes, rouage de la démocratie, est peut-être porteur de danger, non ?

F. Hollande : Oui, mais il faut que chacun respect l’autre. Je pense que les hommes politiques doivent être mis, comme ils le sont aujourd’hui – et je crois que c’est plutôt bien -, devant toutes leurs responsabilités et qu’ils ne doivent pas être en dehors des lois et surtout de la justice. Ça c’est très bien et les Français le veulent ainsi. Mais, en même temps, il ne faut pas que la presse non plus se trouve dans l’impunité, puisse porter, même par insinuations, par prête-noms, des accusations qui sont non établies, dépourvues de preuve parce que ça c’est aussi très grave. Donc il faut que chacun – presse, responsables politiques, justice – soit mis devant sa propre responsabilité. Quand le Président de la République dit : « Il faut appliquer la loi », je crois qu’il n’y a pas d’autre chose à dire. Il faut que la loi s’applique pour tous, pour la presse, pour les hommes politiques, pour la justice.

J.-P. Defrain : F. Hollande, venons-en à la Conférence de demain sur l’emploi, les salaires et le temps de travail. Le Gouvernement a-t-il intérêt à tenir compte de la mise en garde des syndicats contre tout recul sur la semaine de 35 heures ?

F. Hollande : Je crois qu’il faut, à travers cette Conférence – qui ne sera ni un grand soir ni une grand-messe – il faut qu’il y ait des négociations qui soient annoncées au terme de cette journée de discussions Moi c’est ça qui m’intéresse.

J.-P. Defrain : J’ai cru comprendre que la CGT, la CFDT et FO réclament une date butoir demain. Le Gouvernement pourra-il louvoyer sur ce sujet ?

F. Hollande : Mais d’abord, il faut qu’à l’issue de cette journée, il y ait l’annonce de négociations sur le temps de travail, sur l’emploi des jeunes et sur la question des départs en préretraite pour ceux qui ont cotisé quarante ans. Une négociation, c’est absolument indispensable sur tous ces sujets-là, et en même temps, notamment pour le temps de travail, si on ne fixe pas une date butoir – en tout cas c’est le pont de vue du parti socialiste -, si on ne dit pas à quel moment la négociation s’arrête, le risque que l’on peut imaginer, c’est que les discussions s’enlisent, c’est qu’il n’y ait pas d’accord et, qu’au bout du compte, il n’y ait aucun progrès. Donc, à un moment, il faut qu’une règle du jeu soit donnée. J’espère qu’elle sera livrée au cours de cette Conférence de demain.

J.-P. Defrain : Comment pouvez-vous rassurer les syndicats qui sont inquiets quand ils entendent Mme Aubry souligner qu’il ne faut pas porter atteinte à la compétitivité des entreprises ?

F. Hollande : Moi, je pense que les salariés sont très attachés à la compétitivité des entreprises, ils y travaillent ! Ils n’ont pas envie qu’on dégrade les comptes, ils n’ont pas envie que leurs entreprises connaissent des difficultés mais, en même temps, ils ont envie de créer des emplois et ils ne peuvent pas non plus très bien comprendre le discours patronal qui dit non à tout ; qui, déjà, était réticent pour venir à cette Conférence, heureusement le bon sens l’a emporté – et qui maintenant dit : qu’il s’agit de parler des 35 heures, on n’est pas d’accord, non ! Il va falloir parler des 35 heures. Et ceux qui voudront faire obstacle à cette négociation, à cette discussion, je crois seront sévèrement jugés par les Français, qu’ils soient salariés et surtout qu’ils soient chômeurs.

J.-P. Defrain : Y-a-t-il volonté réelle du Gouvernement d’instaurer rapidement la semaine des 35 heures ?

F. Hollande : Oui, il y a cette volonté de faire qu’il y ait une réduction du temps de travail à 35 heures progressive, par la négociation.

J.-P. Defrain : La CGT dit rapidement.

F. Hollande : Il faut quand même que le temps soit donné à la négociation, mais il faut que cette réduction du temps de travail crée des emplois, ne soit pas simplement une modification des modes de vie, ce qui est déjà important, un aménagement du temps de travail – c’est quelquefois nécessaire pour les entreprises comme pour les salariés -, il faut que ça crée de l’emploi. Si cela ne crée pas de l’emploi, on aura fait un progrès, mais ça ne sera pas décisif. Je pense que les Français attendent aujourd’hui qu’il y ait plus d’emplois. On y travaille avec les emplois-jeunes ; on le fait à travers peut-être les départs en préretraite de ceux qi ont cotisé longtemps ; il faut le faire à travers la réduction du temps de travail. Bien sûr que la croissance est le point de départ de tout mais on sait bien aussi que, malgré la croissance, ça ne suffira pas à réduire le chômage donc il faut faire autre chose. Ça s’appelle la réduction du temps de travail.


France 2 - émission « Polémiques »: 12 octobre 1997

M. Cotta : Bonjour. La semaine de 35 heures en l’an 2000. D’ici là, des aides aux entreprises qui accepteront de baisser volontairement, de réduire volontairement le temps de travail. Alors, les syndicats naturellement sont très satisfaits mais le patronat a condamné cette décision à l’issue vendredi de la conférence générale qui s’est tenue à Matignon, de la Conférence sur l’emploi. Alors, nous allons parler avec nos invités, Robert Hue, secrétaire national du parti communiste et député du Val-d’Oise, Gilles de Robien, UDF, député-maire d’Amiens – vous venez d’écrire « Hors la loi » chez Plon – Dominique Perben, ancien ministre de la fonction publique du gouvernement Juppé et député RPR de Saône-et-Loire ainsi qu’Alain Minc, auteur de « La mondialisation heureuse » chez Plon également et Jean-Paul Fitoussi, président de l’OFCE, observatoire français de la conjoncture économique. Messieurs bonjour. Nous allons parler emploi et bilan économique du gouvernement dans la seconde séquence de cette émission mais notre premier invité de la semaine, François Hollande, le premier secrétaire délégué du parti socialiste.

F. Hollande : Bonjour.

M. Cotta : Vous restez avec nous donc pour la deuxième partie mais quelques questions plus spécifiquement politiques. La mise en liberté de Maurice Papon avant-hier par le président d’assises de Bordeaux, est-ce que pour vous cette décision exceptionnelle est compréhensible ? Est-ce que la justification donnée par la Cour, c’est-à-dire l’état de santé de Maurice Papon, justifiait cette mise… dans un hôtel pendant tout le temps du procès ?

F. Hollande : (Premier secrétaire délégué du PS) – Les motifs pouvaient être recevables, l’état de santé, l’âge de l’accusé, peut-être même la durée du procès, on parle d’un procès qui pourrait s’étaler sur 10 semaines mais la décision elle-même n’est pas nécessairement la plus compréhensible puisqu’on aurait pu imaginer – et c’est ce qu’attendaient les parties civiles et la plupart des partis au procès – c’est que l’on mette Maurice Papon dans un hôpital afin d’assurer toutes les garanties pour sa santé mais de ne pas le remettre en liberté avec des conséquences, d’abord j’allais dire symboliques, c’est vrai que de voir Maurice Papon dans un hôtel 4  étoiles à Bordeaux pourra choquer, a choqué. Et puis aussi des conséquences juridiques parce que le fait qu’il ait été mis en liberté fera que, même s’il est condamné, il restera en liberté jusqu’à ce que son pourvoi en cassation ait été finalement reçu.

M. Cotta : Alors, un des avocats, Arno Klarsfeld qui est l’avocat de l’association des fils et filles de victimes, a quitté le procès. Est-ce qu’à votre avis, la méthode de la chaise vide est une bonne méthode pour un avocat ?

F. Hollande : Moi, je pense que c’est difficile d’abord pour quiconque de donner des leçons à ceux qui représentent les parties civiles qui ont été éprouvées très durement et plus que durement. Donc moi, je n’ai pas de conseil à donner à quiconque. Mais en revanche, je crois qu’il faut absolument que le procès continue et il va continuer. Et qu’il continue pour qu’il n’y ait pas simplement le rappel de faits, encore que c’est très important mais l’examen des conditions pratiques de ce qu’a été la déportation de plus de 1 600juifs.

M. Cotta : C’est un procès utile selon vous ou trop tard ?

F. Hollande : C’est un procès utile, regardez toutes ces déclarations de repentance qui surviennent précisément au moment du procès. Je crois que cela montre bien que ce procès devait avoir lieu.

M. Cotta : Justement, j’allais vous demander pourquoi. Après l’église de France, tout le monde maintenant se repent. Est-ce que c’est la mode la repentance ?

F. Hollande : Je ne sais pas si le mot « mode » est le meilleur…

M. Cotta : Je l’emploi à dessein.

F. Hollande : Oui, mais je pense que c’est déjà important que, après l’Etat qui a reconnu, c’est le président de la République qui l’a fait, sa responsabilité dans cette période, même si ce n’était pas la république, même si c’était l’Etat de Vichy et bien sûr que cela n’avait rien à voir avec la République mais il y eu le concours de forces de l’ordre et j’ai trouvé qu’effectivement toutes les déclarations de l’Eglise, d’un syndicat policier, aujourd’hui du président de l’ordre des médecins sont des déclaration utiles parce que cela prouve effectivement qu’il y eu dans cette période beaucoup de lâcheté et le mot est sans doute faible.

M. Cotta : Alors, autre affaire de la semaine, le livre de Bernard Rougeot et Jean-Michel Verne sur « l’Affaire Yann Piat, des assassins au cœur du pouvoir », désignant sous des pseudonymes mais enfin…aisément… que l’on peut percer aisément François Leotard et Jean-Claude Gaudin comme les commanditaires de l’assassinat de Yann Piat et des frères Saincene. Alors, selon vous, est-ce qu’il faut que le gouvernement fasse tout pour hâter les procédures pour que cette affaire qui est devenue une affaire d’Etat soit mise au grand jour ou est-ce qu’il faut donner le temps à la justice d’avancer pas à pas ?

F. Hollande : Je ne suis pas sûr que l’on puisse dire c’est une affaire d’Etat parce qu’en définitive, l’Etat n’est pas en cause dans cette affaire. C’est d’abord…

M. Cotta : Mais quand un homme politique est à ce point attaqué, cela peut être une affaire !

F. Hollande : Oui mais ce qui est en cause, c’est quand même le fait que l’on ait pu accuser sans preuves, faire des allégations sans témoins, utiliser des sobriquets pour laisser penser qu’il y avait là des anciens ministres à l’époque en exercice qui pouvaient avoir prêté la main à un assassinat., c’est tout cela qui est inacceptable, c’est tout cela qui doit être condamné. Et donc, que doit faire l’Etat aujourd’hui ? Je fais observer que c’est un nouveau gouvernement qui n’a rien à voir ni avec les acteurs en présence ni avec la période elle-même. Ce que doit faire le gouvernement – et je pense qu’il l’a fait – c’est lever toute pièce qui peut être utile pour le procès, c’est donner toute information. Il y a un devoir d’information. J’allais dire information pour ceux qui veulent connaître la vérité et puis aussi ceux qui ont été inexplicablement mis en cause dans cette affaire et qui aussi demandent au gouvernement et c’est légitime –de donner toute information nécessaire à la défense de leur honneur.

M. Cotta : A votre avis, vous dites qu’il n’y a pas de preuve, effectivement les journalistes qui ont écrit ce livre n’en ont pas fourni au référé vendredi mais est-ce qu’à votre avis il y a eu manipulation ?

F. Hollande : Ecoutez, moi, je n’en sais absolument rien. Je crois que… en plus ce ne serait pas à moi de dire quelque accusation que ce soit contre quiconque alors que je n’ai aucun élément. Ce que je veux simplement dire c’est que je crois que là vraiment, on a affaire à des affabulations. Il semble en tout cas que ce soit le cas, sauf si les auteurs de livre démontrent le contraire. Mais ce qui crée peut-être là le malaise, c’est qu’il y a effectivement un climat délétère dans le midi. C’est le climat délétère dans le midi qui rend peut-être possible…

M. Cotta : Penser à tous ces suicidés par 5 balles par exemple !

F. Hollande : Notamment un effectivement qui y a mis vraiment du sien à ce point… mais je crois que tout cela, c’est ce climat insupportable… parce que ce n’est pas le premier suicidé, peut-être jamais on n’avait atteint ce record de 5 balles…

M. Cotta : Il y en a d’autres dans l’affaire en question…

F. Hollande : …Mais il y en a quand même eu deux frères qui se sont quand même suicidés ensemble c’est assez exceptionnel ça aussi à la Seyne il n’y a pas très longtemps… Don, il y a un climat irrespirable dans cette région. Il y a eu des affaires graves, Mouillot aujourd’hui même s’il n’a pas été condamné, Medecin qui lui l’a été, Arreckx qui a été condamné donc c’est parce qu’il y a ce climat irrespirable que l’on peut trouver prise à la rumeur. Et moi, ce que je crois, c’est qu’il faut assainir toutes les procédures politiques dans cette région.

M. Cotta : A votre avis, est-ce que le Front national profite de ce climat délétère que vous dénoncez ?

F. Hollande : Moi, je pense qu’il n’est jamais bon de dire que le Front national profite du malaise qui est organisé par tel ou tel. Je pense que ce qui doit être un progrès après de telles affaires, c’est la démocratie c’est-à-dire à la fois d’avoir une protection de la part de la justice e à l’égard de toute allégation. Je pense que c’est un droit pour tout citoyen, et en même temps que la démocratie progresse, c’est-à-dire que l’on mette à jour toutes les pratiques qui sont inacceptables dans cette région. C’est la démocratie qui doit progresser, pas l’ennemi de la démocratie.

M. Cotta : On change de sujet avec les pétitions autour de la loi sur l’immigration. Les pétitions se succèdent et ne se ressemblent pas. Il semblerait que les intellectuels sont divisés. Est-ce que Jospin-Chevènement sont dans votre parti ? On a l’impression qu’ils sont plutôt à la gauche de la gauche et à la gauche du parti socialiste.

F. Hollande : Vous allez voir le débat de l’Assemblée et au Sénat, on va retrouver des clivages assez traditionnels, je n’ai pas de doute là-dessus. Moi, je pense qu’il est légitime en tout cas dans une période où il y a un examen d’un texte que chacun s’exprime dans un sens ou dans un autre. C’est aussi la loi de la démocratie qu’il y ait des associations qui militent pour la régularisation de tous les sans-papiers, ce n’est pas notre position mais ils ont quand même bien le droit de la dire. Que les associations ne soient pas d’accord sur telle ou telle disposition de texte , c’est normal mais en même temps, et c’est notre rôle de législateur, il faut que l’on fasse voter un texte qui soit un texte équilibré, qui rétablisse des droits, des droits fondamentaux comme le droit du sol, le droit d’asile, le droit à une vie familiale normale et en même temps qui dise et surtout qui permette que l’on puisse en avoir l’assurance qu’il n’y a plus d’immigration clandestine dans notre pays, ou en tout cas qu’il faut mener une lutte contre tous ces travaux clandestins, ces filières clandestines. Ça, je pense que les Français n’acceptent pas en tout cas qu’au nom des principes, il faut qu’il y ait le rétablissement de ces principes, on tolère une immigration irrégulière.

M. Cotta : Ce n’était pas plus facile finalement d’abroger simplement la loi Pasqua-Debré pour votre… pour cette gauche-là, pour les verts aussi le demandent ?

F. Hollande : Mais le problème n’est pas simplement de dire des mots et de faire dans le facile. Le problème, c’est qu’une fois qu’on a abrogé, on va abroger toutes les dispositions qui sont contraires à nos principes, une fois qu’il y a cette abrogation, il faut bien le remplacement par un texte et ce texte je crois est équilibré et puis je dois vous le dire, à l’Assemblée nationale, au Sénat on l’améliorera encore ce texte. On fera donc le meilleur travail possible pour que ce texte soit équilibré.

M. Cotta : Donc les parlementaires, les sénateurs et députés auront leur liberté ?

F. Hollande : Voilà, de droite comme de gauche auront, auront j’espère le sens du civisme dans ce pays.

M. Cotta : Pas de discipline de groupe ?

F. Hollande : Si…de discipline de groupe mais en même temps discipline par rapport à nos principes. Il faut discipliner aussi par rapport à nos valeurs.

M. Cotta : Alors, peut-être la dernière question, le congrès du parti socialiste devait se venir à Brest, il ne se tiendra pas à Brest. Alors pourquoi ? Parce que le climat est mauvais à Brest ?

F. Hollande : On va voir. C’est une décision que l’on va prendre la semaine prochaine parce que je crois qu’il faut d’abord…

M. Cotta : Les ouvriers des Arsenaux sont…

F. Hollande : Non, il ne faut pas mélanger je crois. On va voir la décision qui va être prise mais à Brest il y a une vraie lutte pour qu’il y ait une réindustrialisation du site, qu’il y ait un maintien du potentiel de fabrication, c’est ce que l’on fait d’ailleurs puisque le gouvernement a annoncé une commande de plateformes pétrolières donc, c’est la situation de Brest qui mérite je crois notre attention plus que de savoir où se tient le congrès du parti socialiste.

M. Cotta : C’est quand même parce que la situation est celle-là que vous n’y allez pas…

F. Hollande : Non, va voir. Non mais parce que la situation à Brest mérite d’être traitée pour qu’il n’y ait pas forcément de confusion avec une organisation politique.

M. Cotta : François Hollande, nous allons rejoindre les autres invités de cette émission. Les 35 heures en l’an 2000, est-on sûr de l’efficacité économique de cette mesure ? La France peut-elle travailler moins quand l’ensemble de l’Europe travaille plus ? Le point sur ce sujet Jean-Michel Mercurol.(...)