Interview de M. Claude Bartolone, ministre délégué à la ville, dans "Les Echos" du 28 juin 1999, sur le rôle des entreprises pour le développement économique des quartiers défavorisés, la relance des politiques de la ville, la nécessité d'accentuer la mixité sociale dans les villes et de renforcer la solidarité entre communes aisées et communes pauvres.

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Circonstance : Rencontres nationales des acteurs de l'économie et de l'emploi sur le thème "Réussir la ville solidaire" à Nantes les 28 et 29 juin 1999

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Les Echos
Vous organisez, aujourd’hui et demain, à Nantes, des rencontres nationales consacrées à l’économie et à l’emploi dans les quartiers défavorisés. Pensez-vous que les entreprises doivent s’impliquer plus encore qu’elles ne le font dans le développement de ces quartiers ?

Claude Bartolone
Depuis deux ans, nous avons souhaité réorienter la politique en faveur des quartiers défavorisés pour privilégier une approche plus globale où les initiatives en faveur des quartiers s’insèrent dans des stratégies arrêtées au niveau des agglomérations, et plus transversale afin de mieux coordonner l’ensemble des acteurs publics et privés. Dans ce cadre, les entreprises ont une part active à prendre. L’enquête que nous avons réalisée auprès des chefs d’entreprise montre d’ailleurs qu’ils ont tout à fait conscience du rôle qu’ils peuvent jouer et qu’ils sont prêts à aller plus loin.

Je pense qu’il est possible d’amener les entreprises à s’engager plus dans des actions en faveur du développement économique et de l’emploi. IL n’y a pas de développement durable dans ces quartiers si, dans une même ville, devaient se côtoyer des zones de création de richesse et de zones d’exclusion. Or, aujourd’hui, les habitants des quartiers défavorisés constatent que la croissance revient, mais qu’elle s’arrête aux limites de leur cité. Cette situation est de nature à attiser des tensions qui sont déjà extrêmes.

Les Echos
Pourtant, dans le même temps, vous êtes décidé à ne pas reconduire après leur terme légal les dérogations sociales et fiscales qui s’appliquent dans certains quartiers. Dès lors, comment comptez-vous motiver les entreprises ?

Claude Bartolone
Les résultats de notre enquête parlent d’eux-mêmes. Interrogés sur ce qui serait plus efficace pour attirer les entreprises dans les quartiers, 57 % des chefs d’entreprise se prononcent en faveur de mesures visant soit à améliorer le confort de vie (sécurité, transport…), soit à remodeler l’urbanisme. C’est un leurre de croire que la défiscalisation peut suffire à inverser des courbes de chômage qui, dans ces endroits, atteignent des niveaux dramatiques. Par contre, l’outil fiscal, mobilisé dans le cadre de projets de développement, peut contribuer à amorcer des flux d’investissement privés dans les quartiers d’habitat social.

Je veux instaurer une dialogue approfondi avec les entreprises pour qu’ensemble nous puissions travailler à ce qui peut favoriser l’implantation d’activités économiques mais aussi l’embauche des habitants de ces quartiers. Comment, par exemple, faire disparaître les discriminations à l’embauche liées notamment à la ségrégation ?

Les Echos
Un rapport parlementaire Bourguignon-Rodrigo, remis la semaine dernière à Lionel Jospin, fait un certain nombre de propositions pour ramener l’emploi dans les quartiers. Quelles sont celles que le Gouvernement souhaite reprendre à son compte ?

Claude Bartolone
Il est un peu tôt pour répondre. Pour autant, l’idée de mobiliser l’épargne locale à travers des fonds d’investissement me paraît très intéressante. De même, nous allons creuser leur idée d’’une programme du type « nouveau emplois, nouveaux services » (emplois-jeunes), réservés aux adultes des quartiers défavorisés. Nous allons travailler sur ces points, et sur toutes les autres propositions du rapport Bourguignon-Rodrigo, dans les prochains mois.

Les Echos
Dans le cadre du projet de loi sir l’urbanisme et l’habitat ?

Claude Bartolone
Dans ce cadre, bien sûr, mais aussi pourquoi pas à la faveur de la loi de finances ou d’un DDOEF, pour les dispositions financières et fiscales. D’autres idées peuvent être appliquées simplement par voie réglementaire. Un Comité interministériel à la ville pourrait avoir lieu à la rentrée pour arrêter les axes de travail et donner une cohérence à un ensemble de mesures qui, pour certaines, n’ont pas vocation à intégrer le projet de loi sur la ville. Dans son discours de mercredi  sur le mouvement urbain, Lionel Jospin nous a donné, à Jean-Claude Gayssot, Louis Besson et moi-même, une lettre de mission. A nous de travailler, maintenant.

Les Echos
Lionel Jospin a effectivement mis l’accent sur la nécessité d’une relance des politiques en faveur de la ville. Comment cela va-t-il se traduire en terme budgétaires, notamment pour votre ministère ?

Claude Bartolone
A partir du moment où l’on parle de renouvellement urbain et d’opérations de reconstruction, il faut raisonner à long terme – notamment grâce à la remise à plat de la loi d’orientation pour la ville de 1991 -, mais il faut aussi donner des signes immédiats, notamment aux populations concernées qui attendent des réponses concrètes aux difficultés de leur quotidien. C’est le sens des moyens supplémentaires qui seront alloués aux futurs contrats de ville (2000-2006). Le Gouvernement a anticipé l’effort dès 1999, avec des moyens en hausse de 30 %. L’enveloppe des contrats de plan Etat-région fera une priorité nouvelle à la politique de la ville, qui se traduira dans le budget de mon ministère à partir de 2000.

Les Echos
Un des axes de ce projet de loi sera d’accentuer la mixité sociale dans les villes et de renforcer la solidarité entre communes aisées et communes pauvres. Comment allez-vous vous y prendre ?

Claude Bartolone
Nous n’aurons pas de ville solidaire s’il y a, d’un côté, les villes du logement social et, de l’autre, celle de l’accession à la propriété. Il est de notre responsabilité de définir des règles du jeu qui soient plus respectueuses d’une mixité qui n’est finalement rien d’autre que du bon sens. Pour cela nous allons engager un grand chantier de démolition-reconstruction de logements. Le moment est favorable car, en matière de logement social, nous arrivons à la fin d’un cycle. Pendant quinze ans, à partir des années 60, on a construit 2 millions de logements sociaux, et ces quinze dernières années, 2 millions ont été réhabilitation s’achève et s’ouvre celui du renouvellement urbain, qui permettra de recomposer en profondeur nos villes.

Les objectifs à atteindre en matière de mixité sociale ne seront pas définis au niveau national, mais agglomération par agglomération, après analyse de la situation. Nous sommes déterminés à obtenir un rééquilibrage. D’ailleurs, je souhaite qu’il y ait une possibilité de sanction financière forte pour les villes qui ne respecteront pas la règle du jeu et que l’Etat puisse se substituer aux communes qui ne jouent pas le jeu. Les sommes retenues par l’Etat pourraient abonder un fonds pour la rénovation du logement social, au niveau de chaque agglomération.