La question noire aux États-Unis depuis l’élection de Donald Trump

Après l'espoir suscité par la présidence de Barack Obama d'une société post-raciale, comment la vie des Afro-Américains et les tensions raciales aux États-Unis ont-elles évolué depuis l'élection de Donald Trump ?

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Plusieurs études récentes publiées par des organismes indépendants comme le Pew Research Center ou le Southern Poverty Law Center montrent qu’une large majorité d’Américains considèrent que les relations raciales ont empiré depuis l’élection de Donald Trump. Pour les deux tiers des personnes interrogées, il serait même désormais plus facile que dans le passé de tenir des propos racistes aux États-Unis.

 

L’illusion d’une société post-raciale

L’espoir suscité par l’élection de Barack Obama en 2008 de voir advenir une société américaine post-raciale semble dorénavant anéanti. Certains universitaires interrogent désormais les mandatures du premier Président noir des États-Unis (2009-2013, 2013-2017) à la lumière du déchaînement de haine raciale qui s’ensuivit. En effet, le second mandat de Barack Obama vit naître le mouvement Black Lives Matter ("les vies des Noirs comptent").

Ce mouvement, né à la suite de l’acquittement en juillet 2013 de George Zimmerman, accusé de l’assassinat de Trayvon Martin, un adolescent noir, mobilisa de nombreux militants noirs et libéraux blancs contre le racisme et les violences policières dont sont tout particulièrement victimes les citoyens afro-américains.

La mort d’Eric Garner à New York et celle Michael Brown à Ferguson durant l’été 2014 (tous deux tués par des policiers) amplifièrent le mouvement et divisèrent la société américaine. À cet égard, le massacre de Charleston du 17 juin 2015, perpétré par Dylann Roof dans une église noire où périrent neuf fidèles, a pu être perçu comme une forme de réponse d’un terrorisme suprémaciste blanc au mouvement Black Lives Matter.

Cette escalade de violence raciale culmina le 7 juillet 2016 lorsque Micah Xavier Johnson, un vétéran noir de la guerre d’Afghanistan, assassina cinq policiers blancs à Dallas lors d’une manifestation du Black Lives Matter, mobilisé contre le meurtre de deux Afro-Américains, tués par la police quelques jours plus tôt. Peu avant d’être abattu par la police, il aurait déclaré être en colère contre le mouvement Black Lives Matter et vouloir tuer des policiers blancs.

L’exacerbation des tensions raciales qui marquèrent ainsi la fin du dernier mandat de Barack Obama et l’élection de Donald Trump mirent un terme à l’espoir de voir se concrétiser aux États-Unis le projet d’une société post-raciale.

Donald Trump, un Président raciste ?

Le racisme de Donald Trump est ancien et protéiforme. Il prit néanmoins une tournure davantage politique en 2011 lorsque le magnat de l’immobilier envisagea de se présenter à l’élection présidentielle de 2012 contre Barack Obama. Donald Trump accusa alors B. Obama de ne pas être né sur le territoire américain, mais au Kenya, ce qui de fait l’aurait rendu inéligible à la présidence des États-Unis. Il lui enjoignit de fournir un certificat de naissance et de citoyenneté américain.

Cette polémique (dite du birtherism) ainsi que les accusations émises par D. Trump en juin 2016 à la suite de l’attentat d’Orlando en Floride, selon lesquelles B. Obama serait un sympathisant de l’organisation État islamique (Daech), alimentèrent la rhétorique d’une extrême droite nationaliste et suprémaciste blanche très virulente à l’endroit de B. Obama.

En 2016, la campagne électorale de D. Trump fut d’ailleurs particulièrement soutenue par les militants de l’extrême droite, qui virent en lui le défenseur affirmé d’un nationalisme américain. Son plus proche conseiller d’alors, Steve Bannon, ne cachait pas sa sympathie pour les groupes suprémacistes. Donald Trump lui-même refusa de condamner publiquement le soutien public de David Duke, l’ancien leader du Ku Klux Klan (KKK), sous prétexte qu’il ne voulait pas condamner un groupe "dont [il] ne connaît rien".

Cet étrange ballet que dansa D. Trump avec l’extrême droite durant sa campagne de 2016 prit une tournure sinistre lorsque, le 12 août 2017 à Charlottesville, une manifestation particulièrement violente des groupuscules de l’extrême droite américaine fut à l’origine de la mort d’une femme renversée par une attaque à la voiture-bélier lancée dans la foule des contre-manifestants par un jeune néonazi.

Dans un premier temps, D. Trump refusa de condamner l’attaque en renvoyant dos à dos la violence des manifestants et des contre-manifestants. La polémique que suscita cette posture, y compris dans son propre camp républicain, l’accula à condamner plus fermement l’attaque terroriste. Au même moment, le leader du mouvement d’extrême droite Alt-Right, Richard Spencer, et celui du KKK, David Duke, remercièrent D. Trump pour la "mesure" de ses propos.

Il apparaît désormais clairement que les relations ambiguës qu’entretient volontairement D. Trump avec l’extrême droite sont un énième avatar de la Southern Strategy. Cette stratégie sudiste a été mise au point par Richard Nixon dans les années 1960 pour convaincre les électeurs blancs du Sud des États-Unis de voter pour le camp républicain, alors qu’ils votaient traditionnellement pour celui des démocrates.

En flattant ainsi les penchants conservateurs, racistes et nationalistes d’une partie de l’électorat blanc, la stratégie déployée par D. Trump a servi de support aux nouveaux groupes suprémacistes et identitaires blancs qui ont prospéré durant le second mandat d’Obama et la campagne électorale de 2016. Du groupuscule Identity Evropa (un groupe qui défend la préservation de "la culture blanche américaine" et utilise des logos inspirés de l'imagerie nazie) à la nébuleuse Alt-Right de Richard Spencer, tous ces groupes soutiennent D. Trump et sa politique.

Outre les conséquences visibles dans le champ politique, la rhétorique nationaliste et xénophobe de D. Trump a également engendré, dès la première année de sa présidence, une hausse de près de 20% des crimes haineux visant les minorités raciales aux États-Unis (source : FBI News, 13 novembre 2018).

Les réactions de D. Trump à l’endroit de la population noire aux États-Unis sont révélatrices de la duplicité de sa politique. Alors que le Président se défend de tout racisme, son ancien avocat et conseiller Michael D. Cohen a récemment déclaré, tandis qu’il était sous serment devant une commission du Congrès, que D. Trump était, dans le privé, raciste et aurait affirmé que "les Noirs étaient trop stupides pour voter pour lui".

Une de ses anciennes éphémères conseillères de communication à la Maison-Blanche, Omarosa Manigault, a quant à elle affirmé dans ses mémoires, publiés peu après sa démission, que D. Trump était ouvertement raciste et qu’il utilisait régulièrement le terme de "nègre".

S’il a encouragé les Noirs à voter pour lui à plusieurs reprises, arguant qu’ils n’avaient "rien à perdre" et qu’il comptait les défendre face à la menace que représentait l’immigration provenant d’Amérique latine, D. Trump n’a jamais réussi à obtenir leur soutien. Ils ne sont que 8% à avoir voté républicain à la présidentielle de 2016 et aux élections de mi-mandat de 2018. La stratégie sudiste semble en revanche avoir fonctionné, puisque l’électorat blanc le plus radical est désormais bien acquis à sa cause.

Être noir aux États-Unis sous l’ère Trump

Alors que Donald Trump s’enorgueillit régulièrement des succès du marché de l’emploi aux États-Unis depuis son élection, il ne manque pas une occasion de rappeler que le taux de chômage des Afro-Américains a atteint son niveau historique le plus bas.

Ce point reste à relativiser dans la mesure où la majorité des emplois créés sont des emplois peu qualifiés et non pérennes. Et que les Noirs sont toujours victimes de ce que l’on nomme parfois la politique du "dernier embauché, premier renvoyé". Par ailleurs, le taux de chômage des Noirs est de 7,2%, alors qu’il n’est que de 3% chez les Blancs.

Le patrimoine d’un foyer blanc est en moyenne 44 fois supérieur à celui d’un foyer noir.

Ces chiffres sont à mettre en parallèle avec ceux concernant la pauvreté, qui, aux États-Unis, touche toujours très majoritairement les Noirs. Sur les 47,4 millions de Noirs américains, 20% d’entre eux sont en situation de pauvreté soit 2,5 fois plus que les Blancs. Le revenu médian annuel d’un foyer noir est de 36 651 dollars, alors qu’un foyer blanc peut escompter 24 000 dollars de plus. Le patrimoine d’un foyer blanc est en moyenne 44 fois supérieur à celui d’un foyer noir.

Si l’on compare avec les autres minorités raciales, les Noirs restent marginalisés en termes de patrimoine. Une famille d’origine latino-américaine possède un patrimoine en moyenne 22 fois supérieur à celui d’une famille noire.

Sur le plan de la santé, les chiffres sont encore plus alarmants. Le taux de mortalité maternelle des femmes noires est 2,6 fois plus élevé que la moyenne nationale. Quant au risque de mourir du sida, il est cinq fois plus élevé chez les Noirs. Globalement, l’espérance de vie des Noirs aux États-Unis est de sept ans inférieure à celles des autres groupes raciaux.

Outre le fait d’être touchés par de plus forts taux de morbidité, les Noirs sont également surreprésentés dans les prisons. Tandis que les Noirs ne représentent que 12 % de la population américaine, 33 % des prisonniers aux États-Unis sont noirs. Ce phénomène dit "d’incarcération de masse" est depuis quelques années dénoncé, notamment par le mouvement Black Lives Matter, comme la marque d’un racisme institutionnel propre au système judiciaire américain.

Tandis que les Noirs ne représentent que 12% de la population américaine, 33% des prisonniers aux États-Unis sont noirs.

Pour l’immense majorité des Noirs, ces statistiques sont un legs de l’esclavage dont leurs ancêtres furent victimes. 84% des Afro-Américains considèrent en effet que l’esclavage a encore une incidence sur leur vie et 78% d’entre eux estiment que le pays n’est pas allé assez loin pour leur donner les mêmes droits qu’aux Blancs. Aux États-Unis, la marginalisation et les discriminations à l’encontre des Noirs sont des faits anciens qui ont été réactivés depuis le début des années 2010, tandis que se sont multipliées les atteintes contre le droit de vote des Noirs.

À cet égard, les Afro-Américains sont plutôt pessimistes. La moitié d’entre eux considèrent qu’il n’y aura jamais d’égalité raciale aux États-Unis, alors que 93% des Blancs estiment que cela est possible ou est déjà advenu. En 2009, peu après l’élection de Barack Obama, 44% des Noirs pensaient que le racisme était encore un problème aux États-Unis. Deux ans après l’élection de Donald Trump, ils sont 88% à le penser.

La moitié des Afro-Américains considèrent qu’il n’y aura jamais d’égalité raciale aux États-Unis, alors que 93% des Blancs estiment que cela est possible ou est déjà advenu.

Les espoirs déçus par les deux mandats de B. Obama n’ont fait qu’accentuer l’acuité de la question raciale aux États-Unis. Ils laissent à penser que l’exacerbation des haines raciales qui caractérisent le mandat de D. Trump constituent un backlash, une réaction raciste violente et conservatrice similaire à celle observée dans le Sud après la période de la Reconstruction qui succéda à la Guerre de sécession.