Le gaz : nouvel enjeu géopolitique en Méditerranée orientale

La découverte récente de gigantesques réserves de gaz naturel en Méditerranée orientale aiguise l'appétit des pays riverains (Chypre, Turquie, Syrie, Liban, Israël, Égypte, Libye). Elle ravive aussi les tensions géopolitiques autour de la délimitation des frontières maritimes.

Alors que les ressources énergétiques fossiles tendent à se raréfier dans le monde, les récentes découvertes de gisements gaziers en Méditerranée orientale et le lancement de campagnes d’exploration depuis le début des années 2000 génèrent de nouvelles tensions entre les pays du bassin Levantin.

Malgré certaines volontés de coopération en matière de partage des ressources et d’exploitation conjointe, les proximités géographiques et les ambitions antagonistes de certains États de la région réactivent des conflits frontaliers maritimes, comme entre Chypre et la Turquie ou entre le Liban et Israël.

L’épineuse délimitation des frontières

En 1982, la convention de Montego Bay vient, sous l’égide des Nations Unies, réguler et organiser le droit de la mer. Ce traité définit précisément les délimitations entre haute mer, plateau continental et zone économique exclusive (ZEE). Objet de discorde, la délimitation et l’accès aux ZEE provoquent régulièrement des tensions interétatiques en Méditerranée. L’appétit énergétique des acteurs locaux se heurte à la réalité géographique d’un espace clos morcelé entre puissances rivales.

En effet, au titre de l’article 56 de la convention, l’État côtier a dans sa ZEE "des droits souverains" à des fins d’exploration, d’exploitation et de gestion des fonds marins et de leur sous-sol. En Méditerranée, cet espace se révèle à cet égard stratégique dans une zone où les découvertes en ressources énergétiques n’ont pas tari depuis 1999 et la mise au jour du premier champ gazier de Noa en 2010 au large des côtes d’Israël.

Cependant, quatre États ayant une frontière maritime en Méditerranée orientale – Israël, Libye, Syrie et Turquie – n’ont pas signé ou ratifié cette convention. En effet, la délimitation extensive de leurs ZEE ne peut être assurée dans l’espace de la Méditerranée orientale en raison du chevauchement de ces zones. Ces pays doivent donc s’entendre pour partager leurs eaux, à l’instar du Liban et d’Israël dont la frontière maritime fait toujours l’objet d’un différend malgré les négociations entamées en 2011.

À ces conflits maritimes s’ajoute le contentieux territorial entre la Turquie et la République de Chypre. Depuis 1974, la Turquie occupe la partie nord de l’île. Malgré les condamnations internationales, Ankara y a proclamé une "République turque de Chypre du Nord" (RTCN), non reconnue par la communauté internationale. Ce faisant, l’État turc a donc étendu de facto considérablement sa ZEE et s’est engagé dans une politique d’exploitation illégale des ressources halieutiques et gazières chypriotes.

Une diplomatie pragmatique du gaz

Depuis les années 2000 et les découvertes respectives des champs gaziers de Tamar et Leviathan au large des côtes d’Israël, d’Aphrodite au large de Chypre ou encore de Zohr au large de l’Égypte, les pays de la zone se sont engagés dans des processus de négociations dans le but de réguler l’exploitation respective de leurs réserves. Ces États ont aussi cherché à s’accorder sur leurs frontières maritimes respectives, une évolution qui laisse entrevoir de véritables perspectives de coopération pour les années à venir.

Chypre est devenu un acteur central, tant par sa position géostratégique dans le bassin Levantin que par les concessions qu’elle accorde aux pays voisins pour l’exploitation des ressources qu’elle ne peut entreprendre seule. Sa faible demande intérieure l’a très vite amenée à se tourner vers l’exportation. La découverte en 2011 du puits Aphrodite par la compagnie américaine Noble Energy a mis en perspective l’importance des réserves gazières de Chypre. Le pays s’est depuis rapproché d’Israël pour trouver un accord sur l’exploitation de ce puits dont de récentes réserves ont également été identifiées dans les eaux israéliennes. La République de Chypre espère tirer profit de sa position géographique centrale en Méditerranée orientale pour devenir la plaque tournante de la distribution de gaz vers les marchés européens.

Cette volonté de structurer l’exploitation et la distribution du gaz s’est notamment caractérisée en 2018 par le lancement du projet EastMed. Ce dernier prévoit la création d’un gazoduc long de 2 000 km, qui devra transporter entre 9 et 11 milliards de mètres cubes (m3) de gaz par an, depuis les réserves en offshore de Chypre et d’Israël vers les marchés européens en transitant par la Grèce et l’Italie. En janvier 2020, les Premiers ministres grec et israélien et le président de la République de Chypre ont ratifié un accord pour débuter les travaux de ce projet, qualifié d’intérêt commun par l’Union européenne.

Garante de la fondation d’une nouvelle architecture énergétique, cette initiative pourrait en effet permettre à l’Union européenne de diversifier ses sources d’approvisionnement et de réduire sa dépendance à l’égard des importations russes ou américaines. Toutefois, la création de ce gazoduc pourrait être remise en cause faute de financements suffisants. La Banque européenne d’investissement (BEI) s’est en effet engagée à cesser, dès 2021, le financement de projets d’extraction de combustibles fossiles. Le gaz pourrait néanmoins faire figure d’exception dans cette politique.

En attendant la concrétisation du projet EastMed, l’Égypte apparaît comme le grand gagnant de cette ruée vers le gaz. Acculée financièrement par une dette colossale, une démographie exponentielle, et confrontée à une paupérisation grandissante – un tiers de sa population vit sous le seuil de pauvreté –, le gaz pourrait constituer une manne financière et permettre à l’Égypte de s’imposer localement comme un acteur énergétique de premier ordre.

Le Caire compte sur deux atouts. Le pays espère pouvoir devenir prochainement exportateur de gaz grâce aux ressources du gisement de Zohr. Découvert en 2015 par l’entreprise italienne ENI et mis en service en 2017, ce champ gazier est, avec ses réserves estimées à 850 milliards de mètres cubes, le plus important de Méditerranée orientale.

L’Égypte est en outre la seule puissance régionale à bénéficier de deux usines de liquéfaction. Situées à Idku et à Damiette, ces infrastructures confèrent au pays des capacités industrielles stratégiques. Une fois qu’il est liquéfié, le gaz peut aisément être transporté en bateau vers les terminaux européens et du pourtour de la Méditerranée.

En 2018, un accord de coopération historique a déjà été signé entre Le Caire et Tel-Aviv pour l’exportation du gaz israélien vers l’Égypte pendant plus de dix ans. Depuis janvier 2020, l’Égypte reçoit aussi du gaz en provenance du gisement Leviathan via le gazoduc sous-marin EMG qui relie les villes d’Ashkelon en Israël à El-Arich en Égypte. Un accord similaire avait été signé avec Chypre en septembre 2018 pour l’installation d’un câble sous-marin, permettant l’acheminement de gaz depuis Aphrodite jusqu’aux usines égyptiennes, avant d’être réexpédié vers l’Europe. L’Égypte pourrait donc aussi devenir un véritable hub énergétique.

La coopération à l’épreuve d’un regain de tensions

Ces exemples de coopération internationale en matière énergétique s’inscrivent toutefois dans un contexte régional instable, où aux tensions sociopolitiques vient s’ajouter le spectre de la menace terroriste. Le Caire et Tel-Aviv ont renforcé leur coopération sécuritaire afin de faire face au risque latent d’attentats dans les zones du Sinaï où transite le gazoduc reliant les deux pays. Déjà visée dans le passé, cette infrastructure a été la cible, le 3 février 2020, d’une nouvelle attaque revendiquée par l’organisation État islamique (Daech).

Face à ces enjeux sécuritaires majeurs, les États mettent en place des systèmes de surveillance perfectionnés afin de prévenir toute tentative d’attentat et d’entraver l’action de groupes prédateurs. Ainsi, en octobre 2019, Chypre s’est équipée de drones israéliens afin d’assurer la surveillance de ses gisements gaziers.

Quant à la Turquie, tenue à l’écart de ces différentes négociations régionales, elle a récemment décidé de mener une politique plus offensive. Exclue du projet EastMed, absente du Forum du gaz en Méditerranée orientale, qui rassemble, depuis janvier 2019, Chypre, la Grèce, l’Égypte, la Jordanie, Israël, l’Italie et la Palestine pour un contrôle commun du marché gazier dans la région, la Turquie sait qu’elle ne peut faire cavalier seul. Avec une consommation de gaz grandissante et une production intérieure insuffisante, le pays reste tributaire pour ses approvisionnements de la Russie. Inauguré en 2020, le nouveau gazoduc TurkStream illustre cette dépendance et vient souligner l’asymétrie des rapports de puissance entre Turcs et Russes.

Afin de pallier cette dépendance, la Turquie cherche activement des débouchés énergétiques au large des côtes chypriotes et n’hésite plus à s’imposer par des démonstrations de force. Ankara a récemment multiplié les opérations d’intimidation en mer à l’encontre des compagnies de forage souvent américaines ou européennes. L’envoi de navires de guerre turcs pour empêcher le forage dans des zones revendiquées par Ankara ou encore l’envoi de navires de forage dans des espaces disputés – à l’instar du navire Fatih envoyé en eaux chypriotes en 2019 – illustre la volonté turque de s’imposer en Méditerranée orientale. Face à ces incursions illégales, Paris et Nicosie ont renforcé leur coopération militaire et effectué des exercices navals communs au large de Chypre en février 2020.

En novembre 2019, la décision du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan de s’impliquer directement dans le conflit libyen – en soutenant militairement le gouvernement de Tripoli contre l’homme fort de l’Est libyen, le maréchal Haftar – a contribué à remettre en cause l’équilibre des puissances en Méditerranée. La signature d’un nouvel accord maritime entre Ankara et le gouvernement tripolitain de Fayez el-Sarraj vient redessiner les frontières des deux États en étendant sensiblement leurs plateaux continentaux en Méditerranée. Les revendications territoriales de la Grèce autour de l’île de Crète sont notamment balayées. Jugé invalide par l’Union européenne, cet accord bilatéral a également déclenché l’opposition frontale des pays du pourtour oriental de la Méditerranée, qui considèrent avec appréhension les manœuvres turques.