L'OTAN vue de Russie : menace forte, alliance faible

Pour justifier l’offensive militaire de la Russie en Ukraine, Vladimir Poutine a évoqué le risque que représentait l’OTAN pour son pays. Cette perception russe de l’OTAN comme une menace est bien antérieure à la crise ukrainienne.

En octobre 2021, à la suite de l’annonce du retrait de l’accréditation de huit de ses représentants à l’OTAN accusés d’être des agents de renseignement, Moscou avait déjà décidé de suspendre sa représentation à Bruxelles – qui avait déjà connu plusieurs réductions d’effectifs depuis 2014 – et de fermer la mission de liaison militaire et le bureau d’information de l’OTAN en Russie. Bien que marquante, cette séquence était apparue comme un prolongement logique de l’accumulation des désaccords puis des tensions entre Moscou et l’Alliance atlantique depuis le milieu des années 1990, auxquels les engagements de l’Acte fondateur de 1997 et la création du Conseil OTAN-Russie n’ont jamais pleinement remédié.

Dans un article publié le 26 décembre 2019 dans Rossiïskaïa Gazeta, un politologue russe en vue, Sergueï Karaganov, jugeait contre-productif et dangereux le rétablissement, prôné par certains en Russie, des relations entre les deux acteurs. Il estimait qu’un tel geste ne ferait que légitimer une alliance "génétiquement" programmée pour la confrontation et en voie d’affaiblissement. Son propos reflète une certaine ambivalence du positionnement russe récent sur l’OTAN – adversaire militaire principal, face auquel la Russie a considérablement musclé son dispositif, mais alliance perçue comme politiquement fragile.

Un ennemi à affronter

Les autorités russes usent d’un vocabulaire choisi pour décrire l’Alliance atlantique : ce "bloc anti-russe", "créé pour la confrontation", selon le porte-parole du Kremlin, Dmitriï Peskov (dans gazeta.ru, le 23 octobre 2021), refuse le dialogue d’égal à égal avec la Russie et la prise en compte de ses intérêts de sécurité. Le ministre de la Défense Sergueï Choïgou a pour sa part dénoncé la "russophobie de l’OTAN", qui l’aurait, par exemple, amenée à rejeter les propositions de la Russie relatives à une concertation sur la situation en Afghanistan (dans Kommersant’, le 23 juin 2021). 

Le directeur du centre Carnegie de Moscou, Dmitriï Trenine, notait quant à lui que, en 2021, "l’OTAN a complètement repris sa mission initiale de dissuasion de la Russie" (Moscow Carnegie Center, 20 octobre 2021), ce qui est effectivement le cas depuis l’annexion de la Crimée en 2014, avec la mise en place de dispositifs renforcés à l’est de l’Europe, en mer Baltique et en mer Noire. 

La perception russe de l’OTAN comme une menace est cependant bien antérieure à la crise ukrainienne. Dès le milieu des années 1990, des voix, dans le débat russe, pointaient le danger que représentait le rapprochement de l’Alliance des frontières de la Russie, une alliance jugée agressive depuis son intervention contre la Serbie en 1999, marquant un tournant expéditionnaire vu à Moscou "comme une source d’actions déstabilisatrices et un instrument pour imposer l’influence américaine" (ru.valdaiclub.com, octobre 2018). 

Sans parler de l’annonce, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest en 2008, que la Géorgie et l’Ukraine avaient vocation à rejoindre un jour l’Alliance. En réponse aux critiques sur le caractère déstabilisant des exercices "surprise" qu’elle mène régulièrement, la Russie dénonce les exercices plus nombreux et ambitieux de l’OTAN en mers Noire et Baltique, ainsi que dans le Grand Nord.

Tout en ne s’interdisant pas les provocations militaires dans ces zones de friction avec l’Alliance et en cherchant à s’y doter d’un avantage militaire localisé, la Russie a proposé des mesures de réduction des risques d’incidents militaires en mer Baltique ou encore un moratoire sur le déploiement de missiles à portée intermédiaire en Europe. 

Si l’OTAN ne donne pas suite à ces initiatives, considérant probablement que la Russie n’a dernièrement pas montré beaucoup d’égards pour les mécanismes existants – Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), Document de Vienne sur les mesures de confiance et de sécurité –, ces propositions viennent s’ajouter aux signaux qui suggèrent que la Russie ne pense pas pouvoir l’emporter dans une confrontation militaire avec l’Alliance, sauf à avoir recours à des options extrêmes. 

Une faiblesse à cultiver

Dans cette perspective, il apparaît réducteur de résumer la focalisation de la politique de défense russe sur l’OTAN à l’instrumentalisation d’une menace extérieure délibérément exagérée dans le but de conforter le régime. Même si cette analyse reflète une part de vérité, la posture de Moscou correspond également à un fort sentiment de frustration découlant de la perception selon laquelle les évolutions "nocives" post-guerre froide de l’OTAN l’ont repoussée aux marges d’un système de sécurité européenne remanié dont elle entendait être partie prenante et active. Elles sont lues comme le fruit de la faiblesse qui était la sienne dans les années 1990, dont les pays occidentaux auraient cherché à profiter. 

Aussi, désormais, le Kremlin observe avec intérêt les crises qui compliquent la vie de l’Alliance, et justifient, à ses yeux, son évaluation, qui veut que l’OTAN soit un anachronisme. Certains politologues russes notent qu’avec l’élargissement "l’hétérogénéité" a crû en son sein, gênant l’obtention d’accords et la mobilisation des ressources. Pour d’autres, les interventions en Afghanistan et en Libye ont miné la crédibilité de l’OTAN "expéditionnaire", signant l’échec des États-Unis à donner à l’OTAN un statut d’organisation de sécurité à vocation globale. La diplomatie russe a, en substance, jugé que le président Emmanuel Macron a parlé d’or quand il a diagnostiqué la "mort cérébrale" de l’OTAN face aux opérations de la Turquie dans le nord de la Syrie (The Economist, 7 novembre 2019). 

L’inquiétude suscitée à Moscou par l’élection de Joe Biden, affirmant vouloir relancer les alliances traditionnelles, s’est atténuée quand les États-Unis se sont trouvés accusés d’avoir lâché les alliés européens en se retirant précipitamment et sans concertation d’Afghanistan fin août 2021 ou en créant le pacte de sécurité tripartite AUKUS (réunissant l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis) au mois de septembre suivant. 

À ce sujet, le journal Kommersant’ titrait, le 23 septembre 2021 : "L’Alliance atlantique noyée par l’océan Pacifique." Cet article, commentant l’annulation du contrat de vente de sous-marins français à l’Australie, citait un expert russe estimant que Donald Trump lui-même n’aurait pas osé infliger un tel camouflet à la France et posait, plus généralement, la question de la solidité de l’alliance transatlantique face à la claire volonté américaine de réorienter les efforts de ses partenaires sur le défi chinois. 

Et, pour certains politologues russes, même une administration américaine plus aimable avec les alliés européens que celle de Trump ne règlera pas un "problème fondamental" pour l’OTAN, qui est que "le temps des alliances militaro-politiques stricto sensu de la guerre froide est dépassé. Elles sont remplacées par des alliances de situation souples, ad hoc, pour la résolution de tel ou tel problème" (Andreï Kortounov, directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales, cité dans Kommersant’, 18 février 2021). Une grille de lecture que ces mêmes experts appliqueront selon toute vraisemblance à l’épisode AUKUS.

Il ne fait guère de doute que la Russie n’hésitera pas à contribuer à l’enracinement des difficultés de l’Alliance atlantique si elle le peut. Elle le fait déjà, en développant son partenariat avec la Turquie, en cultivant la dépendance énergétique de certains membres de l’OTAN à son égard, voire en continuant à renforcer sa relation stratégique avec la Chine. 

L’OTAN reste un problème majeur de sécurité pour la Russie, puisque, dans la vision de cette dernière, l’Alliance continue de cibler la "menace russe", à la fois par "inertie" et "confort", et, selon le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, parce que ce thème l’aide à projeter "l’apparence de sa pertinence dans les conditions géopolitiques contemporaines" (caspiannews.com, 21 octobre 2021), à l’heure où elle est traversée de divisions – y compris sur l’évaluation de la Russie comme menace, qui varie d’un État membre à l’autre. 

Toutefois, Moscou espère que ces divisions, compliquant les processus décisionnels au sein de l’OTAN, contribuent à égaliser son rapport de force avec l’Alliance, et peut-être, à terme, conduisent à sa paralysie.

 

Manuscrit clos le 7 novembre 2021