Interview de M. Edouard Philippe, Premier ministre, à France-Info le 13 juin 2017, sur le premier tour des élections législatives, la réforme du Code du travail et la trajectoire du déficit budgétaire en 2017.

Texte intégral

FABIENNE SINTES
Bienvenue à tous dans l'émission politique de France Info. On est ensemble jusqu'à 09h, comme tous les matins, avec vous, Jean-Michel APHATIE. Bonjour.
JEAN-MICHEL APHATIE
Bonjour Fabienne.
FABIENNE SINTES
Gilles BORNSTEIN est là également avec Guy BIRENBAUM. Et notre invité ce matin est Premier ministre.
JEAN-MICHEL APHATIE
Bonjour Edouard PHILIPPE.
EDOUARD PHILIPPE
Bonjour Jean-Michel APHATIE.
JEAN-MICHEL APHATIE
L'écrasante victoire des candidats d'En Marche dimanche au premier tour des élections législatives suscite beaucoup d'inquiétudes parmi les responsables politiques ; le risque, disent-ils, c'est l'hégémonie. Et celui qui le dit le mieux, ça n'est pas un hasard si nous l'avons choisi, c'est Alain JUPPE. On l'écoute.
ALAIN JUPPE, MAIRE DE BORDEAUX, LE 11 JUIN A BORDEAUX
Aurons-nous demain une chambre monocolore, ce qui n'est jamais bon pour le débat démocratique, ou bien, dans cette chambre, dans cette Assemblée nationale nouvelle, aurons-nous un groupe qui, dans un esprit constructif, pourra animer le débat démocratique.
JEAN-MICHEL APHATIE
400 députés, une chambre monocolore, ce n'est pas une bonne chose, dit Alain JUPPE. Que lui répondez-vous ?
EDOUARD PHILIPPE
Alors, d'abord, je voudrais vous répondre à vous, vous avez parlé de victoire au premier tour, il n'y a pas de victoire au premier tour, Monsieur APHATIE, il y a un premier tour, et après ce premier tour, il y a un deuxième tour.
JEAN-MICHEL APHATIE
Je vous assure qu'on a entendu des perdants dimanche soir.
EDOUARD PHILIPPE
Oui, je sais…
JEAN-MICHEL APHATIE
Ils le reconnaissaient même.
EDOUARD PHILIPPE
Oui, oui, oui, mais moi, je suis, s'agissant des élections, d'une très grande prudence, et si je peux me permettre ce terme, d'une très grande humilité vis-à-vis du suffrage des Français. Les élections législatives, elles se termineront dimanche soir, et on verra ce que les Français choisissent de dire par leur vote.
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous doutez d'avoir une majorité absolue ?
EDOUARD PHILIPPE
Je pense que les résultats du premier tour laissent à penser qu'il y aura une majorité, c'est vrai, et je m'en réjouis, pour une raison très simple, c'est que pour que le gouvernement puisse mettre en oeuvre les orientations et atteindre les objectifs qui ont été fixés par le président de la République, il faut qu'il puisse disposer d'une majorité à l'Assemblée, c'est le sens de la 5ème République. Donc bien sûr, je souhaite une majorité stable à l'Assemblée nationale, mais je sais aussi…
GILLES BORNSTEIN
Et que répondez-vous à Alain JUPPE ?
EDOUARD PHILIPPE
Mais je sais aussi que, il ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs, et que, on verra dimanche soir. La deuxième chose, c'est que j'entends, et j'entends toujours avec beaucoup d'attention, et s'agissant d'Alain JUPPE, avec beaucoup d'affection, ceux qui disent qu'il y a un risque à avoir une majorité qui serait à l'Assemblée nationale trop puissante, je me permets d'indiquer que la démocratie française, elle repose sur une majorité parlementaire, et sur d'autres piliers du pouvoir, le Sénat par exemple ; je n'ai pas entendu les amis que je peux avoir dans le camp des Républicains dire, avant le début de la campagne législative, qu'il ne fallait surtout pas qu'ils aient, eux, une majorité parce que sinon, ils auraient tous les pouvoirs à l'Assemblée et au Sénat, et que ce serait un problème pour la démocratie. Evidemment, ils ne pouvaient pas le dire, et évidemment, ils ne le pensaient pas. Il faut une majorité stable à l'Assemblée nationale pour que nous puissions mettre en oeuvre les mesures sur lesquelles nous nous sommes engagés, et puis ensuite, il y aura un débat, il y aura un débat au sein de l'Assemblée nationale, parce qu'il y aura des oppositions au sein de l'Assemblée nationale…
FABIENNE SINTES
Mais ce serait un débat avec vous-même. En fait, ce serait un débat avec vous-même…
EDOUARD PHILIPPE
Pas du tout, pas du tout, moi, je ne crois pas du tout que les députés qui choisiront de se placer dans l'opposition seront silencieux. Je pense même qu'ils seront extrêmement toniques, et d'ailleurs, quand je vois tous ceux qui ambitionnent d'être élus et qui se positionnent dans l'opposition au président de la République et au gouvernement, je vois des gens assez toniques, voyez-vous, et puis, il y aura le Sénat, où il y aura des discussions. Et puis, il y aura les rapports que l'on peut avoir avec les collectivités territoriales, quand j'entends les prises de position d'élus à la tête d'exécutifs extrêmement puissants, madame PECRESSE en Ile-de-France, monsieur WAUQUIEZ dans la région Rhône-Alpes, monsieur BERTRAND, dans les Hauts-de-France. Monsieur MORIN, en Normandie, chère à mon coeur, la Normandie, et je vois bien que…
JEAN-MICHEL APHATIE
Pas monsieur MORIN, oui…
EDOUARD PHILIPPE
Mais aussi, oui, mais enfin, la Normandie surtout. Je vois bien des élus qui ne se placent pas dans une position de… eh bien, qui sont quand même plutôt dans l'opposition…
JEAN-MICHEL APHATIE
Donc pas de risque d'hégémonie, les contre-pouvoirs, ils existent, peut-être même, existeront-ils dans le groupe En Marche. Je vous propose d'écouter, elle était hier l'invitée de La Matinale de France Info, Laetitia AVIA, qui est candidate dans la 8ème circonscription de Paris, et qui a déjà des velléités de dissidence. Ecoutez-là.
LAETITIA AVIA, HIER SUR FRANCE INFO
Oui, nous avons une personnalité, oui, nous avons de la réflexion, oui, nous allons challenger le gouvernement, puisque c'est le rôle, c'est le rôle des élus, c'est également de contrôler l'action du gouvernement.
FABIENNE SINTES
Vous pourrez voter contre, vous vous sentez voter contre une loi, une proposition qui viendrait du gouvernement ?
JEAN-MICHEL APHATIE
Qui ne vous plaît pas ?
LAETITIA AVIA
Evidemment.
JEAN-MICHEL APHATIE
Ah, peut-être que vous aurez vos propres frondeurs.
EDOUARD PHILIPPE
Non, mais, là encore, disons les choses clairement, le fait qu'il y ait des gens et des candidats, et demain, je le souhaite, des élus ambitieux, exigeants, déterminés, mais c'est une excellente nouvelle.
GUY BIRENBAUM
Mais enfin, on dit ça au début, et puis, quand ils lèvent un peu trop la tête, poum !
EDOUARD PHILIPPE
Mais c'est une excellente nouvelle pour la démocratie. Pardon, pardon, Madame, pardon Messieurs, vous êtes extraordinaires, vous nous dites, première question : oh, là, là ! Majorité écrasante, et ensuite, deuxième question…
JEAN-MICHEL APHATIE
C'est Alain JUPPE qui le dit, oui, pas nous…
EDOUARD PHILIPPE
Enfin, vous posez la question, et ensuite, deuxième question, oui, mais, à l'intérieur, il y a des gens avec une forte personnalité, mais tant mieux ! C'est un plus pour tout le monde, c'est un plus pour le Parlement, c'est un plus pour le gouvernement, c'est un plus pour tout le monde, tant mieux !
GUY BIRENBAUM
On archive ce passage, et puis, on vous le repassera.
EDOUARD PHILIPPE
Vous pourrez.
GILLES BORNSTEIN
L'autre fait marquant de ces élections, c'est l'abstention, plus de 51 %, d'où la demande d'une dose de proportionnelle, qui figure au programme d'Emmanuel MACRON, est-ce que vous pouvez garantir ce matin ici, sur France Info, qu'une dose de proportionnelle ou une proportionnelle intégrale, sera introduite pour le prochain scrutin législatif ?
EDOUARD PHILIPPE
Alors, le président de la République s'est engagé et a considéré, je crois, à juste titre, qu'il fallait corriger le mode de scrutin actuel en y introduisant une dose de proportionnelle. Donc moi, je n'ai aucun problème avec ça. Je pense…
GILLES BORNSTEIN
Ce sera fait ?
EDOUARD PHILIPPE
Je pense qu'il est utile qu'une dose de proportionnelle soit introduite à l'Assemblée nationale, vous savez d'ailleurs qu'elle existe déjà au Sénat.
JEAN-MICHEL APHATIE
Au Sénat, oui, certains sénateurs sont élus à la proportionnelle.
EDOUARD PHILIPPE
Absolument. Une dose de proportionnelle à l'Assemblée nationale, non seulement, ça ne me choque pas, mais je pense que c'est utile parce que ça permet d'ouvrir la répartition des sièges à des courants politiques qui ont du mal à franchir le cap démocratique, j'insiste là-dessus, du scrutin majoritaire. Le cap démocratique du scrutin majoritaire. Donc je pense que c'est utile. Après, il y a un sujet sur la dose, est-ce que c'est une petite dose, est-ce que c'est une dose totale ? Bon, là, il y a un sujet…
GILLES BORNSTEIN
Et votre avis…
JEAN-MICHEL APHATIE
Une proposition existe, 10 %, c'est Lionel JOSPIN qui l'a formulée en 2012 dans le cadre d'un rapport...
EDOUARD PHILIPPE
Oui, je ne sais pas si ce sera 10 ou si ce sera 20. C'est quelque chose, non, c'est quelque chose qu'il faut regarder dans le détail pour savoir combien de parlementaires restent à l'Assemblée nationale, et comment est-ce qu'on organise la nouvelle Assemblée qui résulterait…
GUY BIRENBAUM
Avec moins de députés…
EDOUARD PHILIPPE
Avec peut-être moins de députés, sans doute, mais aussi avec des modes de scrutin différents pour les désigner…
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous allez diminuer le nombre de députés ?
EDOUARD PHILIPPE
…Donc ce que je veux dire, c'est qu'il faut une dose, je n'ai aucun problème, et ce que je veux surtout dire, c'est que la question que vous posez, elle part sur l'abstention, personne ne peut se réjouir d'un haut niveau d'abstentions, et peut-être encore moins aujourd'hui que dans le passé, parce que, on vit dans une période de menaces, et voter, faire son devoir citoyen, c'est aussi un élément de réponse à cette menace, c'est un acte de foi dans la République, je l'ai dit dimanche soir. Donc moi, j'invite vraiment très sérieusement tous mes concitoyens, tous nos concitoyens à aller voter dimanche.
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous pourriez inclure cette introduction de proportionnelle dans un projet plus vaste, qui verrait par exemple une réduction du nombre de députés, c'est ce que vous avez dit, au détour d'une phrase ?
EDOUARD PHILIPPE
Eh bien, le président de la République a indiqué lui-même qu'il y avait quelque chose dans cette représentation qui méritait d'être corrigé, avec peut-être un peu moins de parlementaires, peut-être une dose de proportionnelle. Je ne dévoile rien, si ce n'est rappeler ce qu'a dit le président de la République. Et quand il dit les choses, en général, il me demande de les mettre en oeuvre.
JEAN-MICHEL APHATIE
D'accord, d'une part, on peut oublier, d'autre part, on peut vérifier effectivement si vous êtes en accord avec ce qu'il a dit, donc c'est ce qui se passe.
FABIENNE SINTES
Et en attendant, il est 08h40 sur France Info. On se retrouve dans une minute tout pile, l'essentiel, c'est vous, Victor MATET.
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FABIENNE SINTES
Edouard PHILIPPE notre invité ce matin sur France info, et la question c'est vous Gilles BORNSTEIN.
GILLES BORNSTEIN
La réforme du Code du travail suscite des questions et parfois des inquiétudes, vous voulez élargir le champ des négociations dans les entreprises. Alors, j'ai une question précise, est-ce que vous inclurez dans les ordonnances, que vous allez prendre, la possibilité de définir à l'avance, dans un contrat de travail, les causes éventuelles d'un licenciement ?
EDOUARD PHILIPPE
Ce qui est sûr c'est qu'on cherche, par cette réforme, notamment par cette réforme du droit du travail, à définir le bon endroit de discussion. Moi je crois à la négociation, je crois à la discussion, je pense que c'est extrêmement efficace pour avancer, c'est vrai dans la préparation des ordonnances et dans le travail parlementaire, mais c'est vrai aussi dans l'entreprise ou dans la banche. Et la question qu'on se pose, et c'est une bonne question, ce n'est pas un petit débat, ce n'est pas un débat médiocre, c'est de savoir s'il faut discuter dans l'entreprise ou dans la branche. Il y a des sujets qui méritent d'être discutés dans l'entreprise, parce que c'est le…
GILLES BORNSTEIN
Celui-ci par exemple ?
FABIENNE SINTES
Précisément les causes de licenciement ?
EDOUARD PHILIPPE
Attendez, je vais vous dire ; parce que c'est le plus près des salariés, c'est le plus près des questions concrètes qui se posent dans l'entreprise. Et il y a des questions qu'il faut discuter, pas dans l'entreprise, mais dans la branche, parce que ça permet d'avoir une forme d'homogénéité des règles, qui vont s'appliquer justement à tous les métiers et à toutes les entreprises.
JEAN-MICHEL APHATIE
Le contrat de travail, vous le mettez où ?
EDOUARD PHILIPPE
On a dit, j'ai déjà exprimé le fait que toute une série de règles relatives au contrat de travail n'avaient pas vocation à être discutées dans l'entreprise, le nombre de CDD, la durée du CDD, le fait que le CDI est le contrat de droit commun, que c'est la norme, tout ça n'a pas vocation à être discuté.
JEAN-MICHEL APHATIE
Les causes de licenciement ?
FABIENNE SINTES
Les modalités de licenciement ?
EDOUARD PHILIPPE
On verra…
JEAN-MICHEL APHATIE
Ah, vous ne l'excluez pas ! Vous êtes moins catégorique là.
EDOUARD PHILIPPE
Je voudrais vous dire exactement comment nous procédons. Nous procédons en discutant, avec des organisations syndicales et des organisations patronales qui sont des partenaires, et que je respecte. Je ne vais pas préempter systématiquement les sujets, sinon, au moment où je vous répondrai, je vous dirai implicitement que les discussions que nous avons avec ces organisations patronales et syndicales n'ont aucune espèce d'utilité…
GILLES BORNSTEIN
Mais là vous n'allez pas les rassurer ce matin.
FABIENNE SINTES
Je vais reformuler. Est-ce que les causes de licenciement sont sur la table, dans ces discussions-là, dans l'entreprise ?
EDOUARD PHILIPPE
Encore une fois, je veux être d'une très grande précision. J'ai indiqué, très clairement, que toute une série de sujets relatifs au contrat de travail ne seraient pas discutés dans l'entreprise, n'avaient pas vocation à être…
GILLES BORNSTEIN
Mais celui-là pourrait en faire partie donc !
EDOUARD PHILIPPE
N'avaient pas vocation à être discutés dans l'entreprise, je l'ai dit clairement, on a sorti de ce sujet de la table des discussions. On a encore énormément de sujets. Il y a 48 réunions qui sont prévues avec les organisations syndicales, on va discuter. Je ne dis pas que ce sera le cas, je dis qu'on va discuter pour en sortir. Sur ce sujet, le président de la République, la ministre du Travail, moi-même, nous avons dit que nous voulions avancer, que nous étions déterminés. Il y aura des ordonnances, elles seront publiées avant la fin de l'été, et il y aura, avant la publication de ces ordonnances, des discussions, d'une très grande intensité, et dans un très grand respect avec les organisations syndicales. Je suis extrêmement attaché au process, pas parce que je serai d'une rigidité procédurale excessive, parce que je pense que c'est la condition sine qua non d'une discussion respectueuse et intelligente avec les organisations syndicales et patronales, et je note qu'elles y sont prêtes.
JEAN-MICHEL APHATIE
Nous vous posons la question…
EDOUARD PHILIPPE
Pardon Monsieur APHATIE, c'est important…
JEAN-MICHEL APHATIE
Elles y sont prêtes.
EDOUARD PHILIPPE
Je note qu'elles y sont prêtes. Elles veulent être traitées comme des partenaires et elles veulent pouvoir discuter complètement et intensément de l'ensemble des sujets que nous avons mis sur la table. Eh bien faisons-le, faisons-le.
JEAN-MICHEL APHATIE
Nous vous posons la question parce que beaucoup d'acteurs, d'acteurs politiques, mais aussi des journalistes, au fond, se sont interrogés sur le contenu des ordonnances que vous allez présenter avant la fin de l'été, dites-vous. Des journaux ont publié des documents là-dessus, Le Parisien à un moment, puis dernièrement Libération, qui a publié une note émanant des services du ministère du Travail, et vendredi Muriel PENICAUD a décidé de porter plainte contre Libération, ce qui a beaucoup surpris, notamment à Libération où on fait valoir un droit à l'information, que la plainte pourrait remettre en cause. Cette plainte de la ministre du Travail, vous la soutenez Edouard PHILIPPE ?
EDOUARD PHILIPPE
D'abord, pardon Monsieur APHATIE, mais vous êtes un homme d'une précision intellectuelle reconnue, madame PENICAUD n'a pas porté plainte contre Libération.
JEAN-MICHEL APHATIE
Madame PENICAUD a dû porter plainte peut-être contre X pour vol de documents et recel, donc comme c'est Libération qui a publié, ça s'adresse quand même à Libération.
EDOUARD PHILIPPE
Mais non. Mais non…
JEAN-MICHEL APHATIE
Enfin, contre celui qui a donné à Libération…
EDOUARD PHILIPPE
Ah oui, mais ce n'est pas la même chose.
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous comprenez bien que vous fragilise le devoir d'information…
EDOUARD PHILIPPE
Non, non, non, Monsieur APHATIE.
GILLES BORNSTEIN
C'est un peu la même chose.
EDOUARD PHILIPPE
Non, non.
JEAN-MICHEL APHATIE
Ce n'est pas un peu spécieux comme argumentation ?
EDOUARD PHILIPPE
Non, non, je vais vous répondre… Un des éléments de méthode, que j'ai fixé dans la première circulaire que j'ai adressée à l'ensemble des ministres, c'était de s'appuyer sur l'Administration, sur les directeurs d'Administration et sur l'Administration. Il faut faire confiance à l'Administration. Moi j'ai commencé ma vie professionnelle en étant fonctionnaire, je crois à la loyauté, à la compétence, de l'Administration, on ne peut rien faire, lorsqu'on est ministre, en la mettant de côté. Mais parce que j'y crois justement, moi je suis extrêmement attaché à la Fonction publique, je sais aussi que dans le statut de la Fonction publique, qu'il faut défendre, il y a un certain nombre de droits, et il faut les défendre, il y a un certain nombre d'obligations, et il faut les respecter.
GILLES BORNSTEIN
La presse aussi a des droits.
EDOUARD PHILIPPE
Mais je ne les conteste pas.
JEAN-MICHEL APHATIE
Mais en portant plainte vous…
EDOUARD PHILIPPE
Attendez, je termine juste.
JEAN-MICHEL APHATIE
C'est très rare une plainte, il n'y a pas beaucoup de précédent de ce type de plainte.
EDOUARD PHILIPPE
C'est pour ça que je…
GILLES BORNSTEIN
Est-ce que vous soutenez cette plainte ?
EDOUARD PHILIPPE
C'est pour ça que je vous corrige quand vous dites que nous avons porté plainte contre Libération, nous n'avons pas porté plainte contre Libération. En revanche il n'est pas acceptable que, pour perturber une discussion, peut-être même pour faire en sorte qu'elle ne puisse pas aboutir, on balance dans la nature des documents qui ne sont pas des documents qui ont été validés par la ministre, qui ne sont pas des documents qui m'ont été présentés à moi Premier ministre, qui sont des documents rédigés je ne sais pas par qui, à destination de je ne sais pas qui, voilà. Et c'est le message, clair, ferme, que nous avons voulu adresser, et en aucun cas…
GILLES BORNSTEIN
A l'Administration.
FABIENNE SINTES
C'est quand même, pardonnez-moi…
EDOUARD PHILIPPE
… en aucun cas un message dirigé contre la presse qui a évidemment, non seulement un devoir d'information, mais une envie légitime d'informer. Il ne s'agit pas de brimer la presse.
JEAN-MICHEL APHATIE
Il y a toujours quelqu'un qui donne un document à la presse.
EDOUARD PHILIPPE
Je ne la critique pas, mais… je ne la critique pas la presse, ce n'est pas le sujet, mais je dis simplement aux fonctionnaires qu'ils doivent être respectés, mais que pour être respectés, ils doivent aussi respecter les obligations qui leur échoient par le statut…
FABIENNE SINTES
Vous comprenez que la pente, elle est très, très glissante parce qu'on commence avec quelqu'un qui fait fuiter des documents administratifs, on finit avec des lanceurs d'alertes, c'est la même pente, c'est pareil, c'est celui qui fuite.
EDOUARD PHILIPPE
Mais vous… quelle est la conclusion de votre remarque ? Ca veut dire qu'il ne peut pas y avoir dans l'administration de documents qui seraient inaccessibles à tout moment à la presse, c'est ça que vous voulez dire ?
FABIENNE SINTES
Non, non, ça veut dire que si on attaque systématiquement ceux qui fuitent, ça peut commencer là et ça peut finir aussi vers les lanceurs d'alertes, et que c'est donc une pente qui est dangereuse.
GUY BIRENBAUM
Sans compter que le recel, c'est le journal.
EDOUARD PHILIPPE
Je crois que Madame la Ministre a envoyé un message, qui est un message clair, qui dit que pour s'appuyer sur son administration, il faut qu'on soit assuré de la loyauté de cette administration, que balancer dans la nature des documents qui ne sont pas des documents officiels, qui ne sont pas des documents validés, c'est vouloir nuire à un process dans lequel nous sommes engagés, de discussions respectueuses avec les organisations syndicales et patronales et ce n'est pas acceptable.
JEAN-MICHEL APHATIE
Et la question…
EDOUARD PHILIPPE
Ce n'est pas une plainte dirigée contre la presse…
JEAN-MICHEL APHATIE
… c'était de savoir si vous souteniez la démarche de la ministre, donc nous avons la réponse.
EDOUARD PHILIPPE
Je crois que le message qui a été envoyé a été clair, mais encore une fois ce n'est pas du tout un message dirigé contre la presse, ce n'est pas le sujet.
GILLES BORNSTEIN
De son côté François BAYROU, le ministre de la Justice a appelé mercredi dernier le directeur des enquêtes et de l'investigation de Radio France, il s'appelle Jacques MONIN, pour se plaindre d'une enquête en cours sur les emplois controversés du MoDem, je vous propose qu'on écoute Jacques MONIN qui relate ce coup de fil du Garde des Sceaux.
JACQUES MONIN
François BAYROU se plaint auprès de moi en fait en expliquant que des journalistes de la direction de l'investigation jetteraient le soupçon sur des salariés du MoDem en les interrogeant de manière abusive. Il étudie, c'est ce qu'il me dit, avec ses avocats, la possibilité d'une qualification de harcèlement. Je lui réponds en lui disant que le harcèlement, c'est une qualification pénale et donc que je peux interpréter son coup de fil comme une pression sur moi.
GILLES BORNSTEIN
Ce coup de fil d'un de vos ministres à un journaliste, vous parait-il une bonne pratique ?
EDOUARD PHILIPPE
Non, c'est d'ailleurs, vous savez bien que… en fait le truc est assez simple. Quand on est ministre, on ne peut plus réagir comme quand on est un simple citoyen.
JEAN-MICHEL APHATIE
Non.
EDOUARD PHILIPPE
Et je comprends parfaitement que l'homme, François BAYROU, ait été agacé peut-être par, en tout cas c'est ce qu'il a indiqué, par la façon dont les questions étaient posées avec beaucoup de pressions probablement sur des gens qui ne s'y attendaient pas. Je peux parfaitement comprendre ça et d'ailleurs, permettez-moi de vous dire que je pense que l'ensemble des Français peuvent comprendre ça. Il se trouve que quand on est ministre, on n'est plus simplement un homme animé par ses passions ou par sa mauvaise humeur, ou par son indignation, on est aussi…
FABIENNE SINTES
Vous lui avez dit, vous lui avez dit ou pas ?
EDOUARD PHILIPPE
Je pense qu'il a parfaitement conscience de ça.
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous lui avez dit, ou vous dites en tout cas à ne pas recommencer.
EDOUARD PHILIPPE
Je pense qu'il a parfaitement conscience de ça.
JEAN-MICHEL APHATIE
Donc vous lui avez dit.
EDOUARD PHILIPPE
C'est la raison pour laquelle, j'essaie et j'ai indiqué à l'ensemble de mes ministres qu'il fallait systématiquement penser à cette question de l'exemplarité, pas seulement au titre des fonctions qu'on occupe, mais parce que justement lorsque vous êtes ministre, vos actes, vos propos, votre façon de réagir parfaitement humaine, n'est jamais interprété par vous-même et par les Français comme simplement humaine, mais toujours dans le cadre de ces fonctions.
FABIENNE SINTES
Et cette discussion continue dans une minute.
///
FABIENNE SINTES
On est avec Edouard PHILIPPE ce matin et la question, c'est vous, Jean-Michel APHATIE.
JEAN-MICHEL APHATIE
Des choix budgétaires difficiles sont devant vous. Edouard PHILIPPE, maintenez-vous l'engagement pris par le précédent gouvernement d'être à la fin de l'année 2017 en dessous des 3 % de déficit ? Si oui, quelles sont les économies nécessaires pour atteindre cet objectif ?
EDOUARD PHILIPPE
J'ai entendu l'engagement du précédent gouvernement d'être en dessous de 3 %. Je crois même qu'il a chiffré cet engagement à 2,8 %.
JEAN-MICHEL APHATIE
2,8, oui.
EDOUARD PHILIPPE
Très bien. Mais j'espère que le précédent gouvernement – je ne lui fais aucun procès d'intention – mais j'espère que le précédent gouvernement a intégré 2017 l'ensemble des éléments qu'il a annoncés ou des décisions qu'il aurait prises dans le premier semestre, c'est-à-dire avant de passer la main.
JEAN-MICHEL APHATIE
Ce qui ne paraît pas être le cas mais un audit de la Cour des comptes vous renseignera précisément sur le sujet. C'est ça ?
EDOUARD PHILIPPE
Avant de devenir Premier ministre, j'avais des doutes. Maintenant que je suis Premier ministre, j'ai des doutes encore plus sérieux. Et pour les affiner, pour les objectiver, nous avons demandé à la Cour des comptes d'effectuer un audit et de nous dire au 1er juillet si nous étions sur une trajectoire qui permettait d'arriver à 2,8 ou si nous étions au-dessus. Vous comprenez bien que si nous sommes au-dessus, il va y avoir toute une série de mesures…
JEAN-MICHEL APHATIE
C'est très probable qu'on le soit, nous sommes d'accord ?
EDOUARD PHILIPPE
Je crains que ce ne soit probable. Je pense même que c'est un risque extrêmement fort et je m'en désole. Je m'en désole parce que c'est assez facile, dans les quelques mois qui précèdent une élection de balancer un certain nombre de choses ou de lâcher un certain nombre de décisions dures à tenir, et ensuite c'est les autres qui gèrent.
JEAN-MICHEL APHATIE
Et ensuite, il faut gérer la situation. On évoque de nécessaires économies d'à peu près 5 milliards. Vous confirmez le chiffre ?
EDOUARD PHILIPPE
Non. Franchement, j'attends l'audit de la Cour des comptes. Ce qui est certain, c'est qu'une fois qu'on aura le panorama complet, objectif, stabilisé de la situation budgétaire, il faudra qu'on regarde comment est-ce qu'on passe la fin de l'année, puis ensuite comment est-ce qu'on construit. Encore une fois, il faut à la fois être extrêmement réactif et avoir en tête le très court terme, parce que les échéances sont à la fin de l'année. Il faut aussi avoir en tête le long terme. On fait une bonne politique, y compris une bonne politique budgétaire si on raisonne pas simplement dans l'instant et si on dessine le chemin qui va nous emmener jusqu'à la fin du quinquennat, qui va nous permettre de mettre en oeuvre les réformes.
JEAN-MICHEL APHATIE
Il n'y aura pas de collectif budgétaire, vous le confirmez.
EDOUARD PHILIPPE
Mais j'attire votre attention…
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous pourriez en faire un en fonction de l'audit de la Cour des comptes.
EDOUARD PHILIPPE
On va voir ce que dit la Cour des comptes. Ce n'est pas l'objectif. L'objectif n'est pas de faire un collectif budgétaire.
JEAN-MICHEL APHATIE
Vous ne l'excluez pas.
EDOUARD PHILIPPE
Ce n'est pas l'objectif et je pense qu'il n'y en aura pas.
JEAN-MICHEL APHATIE
D'accord.
EDOUARD PHILIPPE
Mais encore une fois, on a demandé un audit pour savoir exactement dans quelle situation. Je comprends que vous êtes pressé d'avoir la réponse à votre question ; moi, je suis pressé d'avoir la réponse à la question que j'ai posée à la Cour des comptes pour savoir exactement où on est, et ensuite en fonction de la réponse. Attendez, si la Cour des comptes nous dit : « Non, non, vous n'êtes pas à 2,8 % de déficit, vous êtes à 2,5 », franchement tant mieux.
GILLES BORNSTEIN
Mais ce n'est pas sûr.
JEAN-MICHEL APHATIE
Mais ce n'est pas le plus probable, nous sommes d'accord.
EDOUARD PHILIPPE
Mais ce n'est pas le plus probable, vous voyez.
JEAN-MICHEL APHATIE
D'accord.
GILLES BORNSTEIN
Les pays du Golfe et l'Egypte ont décidé la mise en quarantaine du Qatar, accusant ce pays de financer le terrorisme. Est-ce que cette accusation, cette analyse de complaisance du Qatar avec le terrorisme est partagée par Paris ?
EDOUARD PHILIPPE
La France parle à tout le monde dans la région. Je dirai même que c'est une de ses caractéristiques et je dirai même que c'est une de ses forces. Elle parle à tout le monde. Elle parle à l'Arabie Saoudite et à l'Egypte, elle parle au Qatar, elle parle à la Turquie.
GILLES BORNSTEIN
Y a-t-il complaisance de Doha vis-à-vis du terrorisme ?
EDOUARD PHILIPPE
Non, non, non, non, non, écoutez-moi bien.
GILLES BORNSTEIN
Je vous écoute bien.
EDOUARD PHILIPPE
Elle parle à tout le monde. C'est sa force, c'est son intérêt et je vais même aller un peu plus loin : je pense que c'est l'intérêt de la région. Parce que quand vous avez des oppositions frontales qui s'organisent et qui se développent à toute vitesse, je ne pense pas que ce soit sain pour la stabilité de la région, je ne pense pas que ce soit sain pour les intérêts de l'Union européenne et plus généralement pour les intérêts des démocraties occidentales. Nous, nous parlons à tout le monde et nous essayons de faire en sorte que les gens ne rentrent pas dans des logiques d'escalade. Encore une fois, c'est l'intérêt de la France et je pense que c'est l'intérêt de la région.
JEAN-MICHEL APHATIE
Une dernière question, Edouard PHILIPPE, qui va nous ramener aux élections législatives. Il y a une situation saugrenue dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Deux candidats se font face, Myriam EL KHOMRI, l'ancienne ministre du Travail, elle se réclame du soutien d'Emmanuel MACRON, et face à elle au second tour dimanche, Pierre-Yves BOURNAZEL que vous connaissez bien, avec qui vous avez beaucoup travaillé dans le passé auprès d'Alain JUPPE. Et vous avez dit ceci de Pierre-Yves BOURNAZEL, on vous écoute.
- Déclaration d'Edouard PHILIPPE :
« Je connais bien Pierre-Yves. Je sais que l'avoir au Parlement serait à la fois un atout pour le XVIIIème arrondissement mais aussi un atout pour la représentation nationale dans son ensemble et pour le pays. »
JEAN-MICHEL APHATIE
Ma question est simple : vous souhaitez la victoire de qui dimanche prochain ? De Myriam EL KHOMRI ou de Pierre-Yves BOURNAZEL ?
EDOUARD PHILIPPE
J'ai répondu à cette question. Je connais Pierre-Yves depuis longtemps. J'ai travaillé avec lui dans le cadre de la primaire de la droite et du centre pour soutenir Alain JUPPE et je sais que ce sera un très bon parlementaire. J'insiste sur une chose : c'est qu'il a indiqué lui-même – ce qui n'était pas évident car il vient de la droite comme moi – il a indiqué lui-même qu'il entendait se placer dans le cadre de la majorité présidentielle.
JEAN-MICHEL APHATIE
Myriam EL KHOMRI aussi, qui ne soutenait pas Emmanuel MACRON.
EDOUARD PHILIPPE
Myriam EL KHOMRI aussi, et il n'y a pas de candidat labellisé En Marche.
GILLES BORNSTEIN
C'est open bar, le gouvernement, quoi.
EDOUARD PHILIPPE
Non, je ne crois pas.
FABIENNE SINTES
C'est en même temps, en fait.
JEAN-MICHEL APHATIE
C'est votre première divergence avec Emmanuel MACRON.
EDOUARD PHILIPPE
Non, ce n'est pas du tout une divergence. Non, non, non. Encore une fois, j'insiste là-dessus. Il n'y a pas de candidat En Marche et il y a deux candidats avec des passés différents, avec des engagements différents qui entendent se placer dans la majorité présidentielle.
GUY BIRENBAUM
Avouez que c'est pratique pour les électeurs.
EDOUARD PHILIPPE
En tout cas ce qui est certain, c'est que moi je souhaite qu'il y ait une majorité stable qui soutienne le président de la République, le gouvernement, et la diversité dans sa composition est une force. Voilà, c'est ce que je pense.
JEAN-MICHEL APHATIE
Merci, Edouard PHILIPPE, d'avoir accepté l'invitation de Franceinfo.
EDOUARD PHILIPPE
Merci à vous.
FABIENNE SINTES
Merci à tous. On se retrouve demain.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 juin 2017