Interview de M. François Périgot, président du CNPF, à France Inter le 16 juin et RTL et France 3 le 7 juillet 1993, sur l'action du CNPF pour l'emploi des jeunes et l'état d'esprit des chefs d'entreprise.

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Intervenant(s) : 

Média : France Inter - France 3 - RTL

Texte intégral

16 juin 1993
France Inter

A. Ardisson : Vous avez annoncé, hier, solennellement que le CNPF se mobilisait autour d'un plan d'accueil des jeunes en entreprises, mais cela à l'air d'une mobilisation du bout des lèvres dans le style "puisque vous y tenez…"

F. Perigot : Le CNPF a toujours été très actif pour l'insertion des jeunes dans la vie professionnelle, dans l'apprentissage, très actif dans toutes les formules d'insertion des jeunes. Nous avons fait publier toute notre pensée, toute notre doctrine et toutes nos actions dans un livre blanc, il y a trois mois. Aujourd'hui, il y a des entreprises qui sont confrontées à des problèmes graves. Donc, on peut les inviter à ne licencier qu'en dernier ressort, mais c'est très difficile de leur demander un contrat pour embaucher tant et tant de gens aujourd'hui. Par contre, quelle que soit leur situation et tant qu'elles existent et tant qu'elles vivent, elles ont le devoir de former les jeunes pour qu'ils puissent s'insérer dans la vie professionnelle. Ça, je ne peux pas l'exiger, mais je le demande fortement. Il y a 650 000 jeunes qui vont arriver sur le marché du travail à la rentrée ; il faut essayer de les former à la vie professionnelle pour qu'ils soient embauchés dès que possible.

A. Ardisson : Quelle est la portée de votre engagement ?

F. Perigot : C'est d'abord un engagement moral. Quand on mobilise 80 fédérations professionnelles, 150 unions patronales sur le terrain, quand on va organiser une douzaine de réunions majeures dans toutes les grandes villes de province où seront réunis tous les chefs d'entreprises, tous les acteurs de l'insertion professionnelle des jeunes, les éducateurs, les parents d'élèves et tous ceux qui voudront y participer, et que là on s'engagera collectivement à voir comment on peut doubler le nombre de jeunes qui sont aujourd'hui en formation en alternance et en apprentissage, alors on verra ce que l'on peut faire. C'est cela mon engagement.

A. Ardisson : L'Union des professions artisanales conteste vos compétences en matière d'accueil des jeunes apprentis…

F. Perigot : Il ne faut pas tomber dans des querelles de ce genre. Aujourd'hui, ce n'est pas les grandes, les petites, les moyennes, mais toutes les entreprises. L'expérience se montre que ce sont toutes les entreprises qui savent s'intéresser à l'apprentissage. Il n'y a pas que l'apprentissage, il y a aussi toutes les formules qui viennent d'être rajeunies, retravaillées par le gouvernement, notamment l'insertion des jeunes dans les différents stages en alternance. Toutes les entreprises sont appelées, et les artisans comme les autres s'ils veulent nous rejoindre.

A. Ardisson : Ça s'adresse plutôt aux jeunes qui ne sont pas formés ou qui ont une formation inadaptée. Que faites-vous pour ceux qui sont formés et diplômés ?

F. Perigot : Ceux-là ont toutes les chances, ils sont prêts, dès que la possibilité existe, dès que l'on peut les embaucher dès que la reprise reviendra et ils trouveront naturellement un travail. Le drame c'est ceux qui n'auront pas été préparés. Nous savons très bien que sur ces 650 000 jeunes qui arrivent, une très grande partie ne sont pas orientés vers l'entreprise, n'ont pas été préparés. Aujourd'hui, avec le chômage que l'on connaît, il y a encore des emplois qui ne peuvent pas être remplis en raison d'un manque de préparation professionnelle. Donc, essayons d'abord de résoudre ce problème ; de toute façon c'est tout ce que l'on peut exiger des entreprises aujourd'hui. Il faut donc le faire avec une très grande détermination.

A. Ardisson : Le CNPF est contesté en ce moment dans sa représentativité, des grands patrons expliquent que finalement, vous représentez des intérêts tellement contradictoires qu'il est difficile pour vous de vous exprimer de manière univoque…

F. Perigot : C'est un grand compliment qu'ils font au CNPF que de justement constater sa grande représentativité. Le problème qu'ils posent c'est celui de sa représentativité. C'est vrai, je représente les grands, les moyens, les petits, les fabricants, les distributeurs, les services, des gens qui sont très fragilisés par le Sud-Est asiatique, des gens qui ont besoin d'exporter dans le monde entier. Toute la problématique de l'organisation professionnelle, c'est d'avoir un processus de décision qui permette de déterminer l'intérêt général. Il ne faut pas que l'intérêt général soit de l'eau chaude, ni le PPCD. Je pense, je me fais peut-être des illusions, que les positions que nous défendons sont des positions claires. Je peux vous dire qu'elles sont acceptées par tout le monde. Et que notre processus de décision qui consiste chaque mois, à ce que la totalité des présidents de fédérations et d'Union patronale soit réunie pour se mettre d'accord sur les grandes orientations et décisions de la maison, font que c'est vrai il y a des points de vue différents et heureusement, mais je pense que personne ne conteste fondamentalement à l'intérieur, les décisions que nos prenons. Je peux vous dire que quand vous avez des chefs d'entreprises qui s'engagent, je vous assure qu'ils font bouger la pensée patronale.

A. Ardisson : Face à la guerre commerciale avec les États-Unis, faut-il être protectionniste en Europe ?

F. Perigot : Il y a une tendance protectionniste très forte chez les PME-PMI peu projetées sur l'extérieur. Il y a une crainte normale de la concurrence, mais une volonté de garder l'Europe dans une zone ouverte de façon à ce que les autres pays restent ouverts. L'évolution de la pensée patronale est très claire : nous demandons que l'Europe se fasse respecter. Nous n'aimons pas le protectionnisme qui mène à l'arrêt des échanges et à la guerre. C'est le premier acte nationaliste d'hostilité. Il faut éviter de tomber dans ce travers. Mais nous n'avons pas su donner à l'Europe un contenu politique suffisant pour avoir la force de se défendre. Au moment où on fait l'Europe de 1993, nous sommes incroyablement vulnérabilisés. Ce n'est pas acceptable. Le Premier ministre est conscient de cette exigence : il n'a pas dit autre chose à Bruxelles.

A. Ardisson : Qu'attendez-vous du sommet de Copenhague ?

F. Perigot : Qu'on prenne conscience qu'on n'a pas su donner à l'Europe la force et la cohérence politiques pour deux choses: pour ne pas se laisser flouer par les prédateurs du monde entier et pour que les mécanismes monétaires qui régissent l'Europe fonctionnent.


7 juillet 1993
RTL

P. Caloni : Vous lancez aujourd'hui à Lille une opération qui s'appelle "Cap sur l'avenir" : il s'agit d'insérer les jeunes dans les entreprises.

F. Perigot : Ce n'est pas simple et c'est une opération dans laquelle nous sommes engagés depuis trois semaines. Nous avons l'intention de la conduire tambour battant pour obtenir des résultats tangibles. Il y a 150 à 200 000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail tous les ans sans qualification. Des systèmes de formation existent. Notre campagne consiste à mobiliser la totalité des entreprises françaises pour que l'on prenne ces jeunes. Cela a toujours été notre obsession et on a toujours à peu près réussi : mais il faut relancer ces initiatives. Si on n'insère pas ces jeunes dans la vie professionnelle, quand la reprise et l'embauche reviendront, ils ne trouveront rien du tout. Ce sera des chômeurs pour la vie. Par solidarité, il est fondamental que les entreprises s'occupent d'eux : c'est tout l'esprit de cette campagne. Mais il n'y a pas que la solidarité : il y a aussi le fait que les entreprises ont besoin de former ceux dont elles auront besoin un jour.

P. Caloni : Cela suppose une bonne volonté des patrons ?

F. Perigot : Ne croyez pas que la bonne volonté des patrons n'existe pas. Aujourd'hui, c'est à Lille, mais de très nombreuses réunions sont prévues dès la rentrée dans les grandes métropoles. Je suis persuadé que nous dépasserons de beaucoup l'objectif sous-jacent qui est de doubler en 6 mois ou un an le nombre de jeunes en apprentissage et en formation en alternance.

P. Caloni : Êtes-vous sûr que cela va marcher ?

F. Perigot : Quand on fait appel à la solidarité et à l'intérêt des gens, il n'y aucune raison que les entreprises ne répondent pas.

P. Caloni : Hasard du calendrier, vous lancez cette opération le jour où on apprend qu'il y a 2 250 réductions d'effectifs dans l'Aérospatiale !

F. Perigot : Je lance cette opération le jour où on a dépassé le cap des 3 millions de chômeurs en France. Il n'y a aucune contradiction à ce que toutes les entreprises qui peuvent se charger d'un jeune fassent leur devoir, qui consiste à insérer les jeunes dans la vie professionnelle. Nous nous plaignons toujours d'une inadéquation entre notre système éducatif et nos besoins. Nous avons là la possibilité d'aider ces jeunes à s'insérer et de les former nous-mêmes: je pense que nous devons tout faire pour arriver à ce que cela réussisse.

P. Caloni : On entend dire au plus haut niveau que les patrons traînent un peu les pieds actuellement…

F. Perigot : Dans la situation actuelle, quand vous regardez ce qui se passe dans les autres pays, les patrons français ne sont ni meilleurs, ni pires que les autres. Les patrons français réussissent toujours, dans les conditions extrêmement difficiles qui sont les nôtres, à rester les quatrièmes exportateurs du monde. Les patrons français n'ont rien à envier aux autres et, s'ils sont capables, dans des opérations de ce genre, de montrer qu'ils savent être solidaires avec le reste du pays, ils montreront qu'il n'y a pas de reproches particuliers à leur faire.

P. Caloni : Qu'attendez-vous du sommet de Tokyo ?

F. Perigot : Je ne pense pas que l'on puisse en attendre énormément. Ce genre de sommet est un peu étouffé par la bureaucratie qui le prépare et qui l'accompagne. Vous n'avez plus sept personnes qui se réunissent spontanément pour essayer de prendre des décisions un peu préparées, mais spontanées, et donc "originales". Je ne pense pas que nous verrons sortir quelque chose d'imprévu de ce sommet du G7. Ce que je souhaiterais qu'il en sorte, c'est un engagement des Sept de mettre de l'ordre dans les échanges commerciaux. Qu'ils disent : si nous ne voulons pas que le développement des pays se fasse au détriment des systèmes sociaux de ceux qui sont développés, il faut mettre de l'ordre dans tout cela. Il faut des règles du jeu, et il faut qu'elles soient respectées. Je suis sûr qu'on aura beaucoup moins de tentations de repli sur soi-même, d'égoïsme, de protectionnisme et de nationalisme, s'il y a des règles du jeu qui sont respectées. Voilà ce que j'attends du G7. Malheureusement, je ne suis pas tout à fait sûr que c'est ce qui en sortira.

P. Caloni : Vous revenez des États-Unis où vous avez passé une semaine, qu'en tirez-vous comme conclusion ?

F. Perigot : Les entreprises américaines ont beaucoup souffert et sont tout à fait déterminées à retrouver, là où il y a de la croissance, le résultat des efforts qu'elles ont fait pour être compétitives. Toute la Nation américaine s'est serrée terriblement la ceinture pour traverser la crise. Elle nous a montré que, quand on est adaptable, flexible, et volontaire, il n'y a pas de fatalité de la concurrence des autres. Nous devons en tenir compte comme exemple et parce que ce sont des gens que l'on va trouver sur tous les marchés et qui sont devenus extraordinairement concurrentiels. Je souhaite que les États-Unis optent définitivement pour le multilatéralisme dans les échanges.


7 juillet 1993
France 3

E. Lucet : Est-ce que vous avez le sentiment que les entreprises publiques donnent en ce moment "le mauvais exemple" ?

F. Perigot : Vous savez, je ne crois pas malheureusement que ce soit une question de bon exemple ou de mauvais exemple. Le monde est en crise. L'Europe est en crise. La France est en crise. Nous n'avons pas encore su régler la concurrence internationale. Et aussi longtemps que nous l'aurons pas réglée, nous aurons à nous adapter à une situation très difficile. Et je le déplore pour tous ceux qui en sont l'objet, les victimes, je le déplore aussi pour notre tissu industriel qui en train de se dégrader.

E. Lucet : Ce qui s'est passé au sommet du G7, pour vous c'est un signe encourageant ?

F. Perigot : C'est un signe encourageant de la volonté des Américains de vouloir reprendre l'initiative dans cette affaire de l'Uruguay Round. Cela étant dit, n'oublions pas que le problème de cette négociation est qu'elle doit être globale et équilibrée. Certes, l'accès au marché c'est un domaine important mais nous n'arriverons pas tous à nous mettre d'accord que sur tous les sujets ensemble. On ne traitera pas de sujets séparément et que si toutes les parties estiment que les concessions de part et d'autre sont équilibrées.

E. Lucet : Dans un tel contexte de crise comment mobiliser les patrons en France ?

F. Perigot : C'est précisément parce qu'il y a une crise, c'est précisément parce qu'au mois de septembre 650 000 jeunes arriveront sur le marché du travail. Parmi eux, 150 000 arrivent sans aucune qualification. Que toutes les entreprises qui le peuvent doivent par solidarité avec la nation, et pour leur intérêt bien compris, dans l'avenir, se préoccuper de l'insertion professionnelle d'un maximum de jeune.

E. Lucet : Concrètement, comment les patrons réagissent-ils en ce moment ?

F. Perigot : La réaction des patrons est extrêmement positive. Mais je ne suis pas en mesure aujourd'hui de vous dire combien de contrats d'apprentissage sont passés.

E. Lucet : Vous ne voulez toujours pas donner de chiffres ?

F. Perigot : Mais non, je ne veux pas. Soyons raisonnables, je fais une opération sérieuse. Je ne fais pas une opération spectaculaire. Comment voulez-vous que je puisse aujourd'hui dénombrer quelles sont les entreprises qui ont la capacité de prendre un ou plusieurs apprentis ou un ou plusieurs jeunes en formation en alternance ? C'est une opération raisonnable et solide. Malgré les difficultés économiques tous ceux qui sont passés aujourd'hui sont prêts à faire quelque chose.