Texte intégral
Mercredi 6 octobre 1993
Europe 1
J.-P. Elkabbach : Les ministres européens de l'audiovisuel auraient renoncé à la notion d'exception culturelle. Ça veut dire que vous allez baisser les bras ?
A. Carignon : Les ministres qui sont en charge de cette question se sont prononcés pour l'exception culturelle. Sept pays ont confirmé qu'ils étaient favorables à l'exception culturelle, c'est-à-dire la majorité des pays européens. Pour la première fois, d'une façon claire, la majorité des pays européens ont rappelé leur attachement à l'exception culturelle.
J.-P. Elkabbach : Il n'y a pas unanimité ?
A. Carignon : Il suffirait qu'un seul pays se refuse à l'exception culturelle pour que celle-ci demeure. À la suite de la visite de G. Depardieu, des artistes, des comédiens, des metteurs en scène, le Parlement européen a voté lui aussi pour l'exception culturelle. Ce qui fait qu'aucune instance européenne, ni les commissaires, ni la Commission, ni le Conseil des ministres n'a renoncé à l'exception culturelle.
J.-P. Elkabbach : L'union sacré ça peut servir à quelque chose ?
A. Carignon : C'est très important, il faut qu'à tous les niveaux des instances communautaires de l'Europe, nous ayons affirmé nos positions. C'est ce que nous avons fait, alors qu'au départ, il y a six mois, nous étions seuls. Désormais, nous sommes sept pays, plus toutes les instances communautaires.
J.-P. Elkabbach : C'est encore un désaccord à propos du GATT ?
A. Carignon : Non, une majorité de pays européens étant favorable à cela, c'est très important. Depuis six mois, la France a ouvert son champ, ouvert ses alliances. C'est donner la possibilité de n'être plus seuls.
J.-P. Elkabbach : Il n'y aura pas de veto pour protéger le patrimoine culturel ?
A. Carignon : Nous n'en sommes pas là. Le veto c'est l'arme nucléaire, c'est ce qu'on utilise-à la fin d'une négociation. Pour savoir si on doit l'utiliser, il faut être à la fin de la négociation.
J.-P. Elkabbach : Sir L. Brittan doit continuer à se battre avec les Américains ?
A. Carignon : Il doit rendre compte de ces négociations. C'est ce que les ministres compétents lui ont demandé. Il faut qu'il soit totalement transparent pour que nous sachions où il en est. Pour l'instant, à aucun moment il n'a rendu compte de ce qu'il faisait en matière d'audiovisuel.
J.-P. Elkabbach : Il faut encourager à l'échelle européenne une industrie de programme sinon les Américains vont nous envahir ?
A. Carignon : C'est la raison pour laquelle nous allons faire des assises de l'audiovisuel pour mettre en place au début 1994 un système d'aide et de soutien à la production audiovisuelle daris tous les pays d'Europe.
J.-P. Elkabbach : En France ou au niveau européen ?
A. Carignon : Organisé par la Communauté, c'est ce que nous avons décidé hier.
J.-P. Elkabbach : La loi sur la radio et la télé, c'est pour quand ?
A. Carignon : Elle sera prête à être discutée au mois de novembre au parlement. Elle peut être votée avant décembre.
J.-P. Elkabbach : Selon la Tribune, E. Balladur vous aurait demandé de condenser votre projet de loi et de le remettre à plus tard sur certains aspects du câble ou la seconde coupure de publicité ?
A. Carignon : La concertation sur la loi n'est pas achevée. Ce qu'il y aura dedans c'est de faire face aux nouvelles technologies de satellite, le renforcement des pouvoirs du CSA, le renforcement du secteur privé, le renforcement du câble et des radios.
J.-P. Elkabbach : La Commission Campet vous a remis un rapport sur l'avenir de la télévision publique, vous allez en retenir quelque chose ?
A. Carignon : Au premier janvier 1994, les résultats de la Commission Campet figureront dans le cahier des missions du secteur public de télévisions.
J.-P. Elkabbach : Est-il vrai que votre télévision chouchou est TF1 ?
A. Carignon : Je n'ai pas de chouchou, ou j'en ai beaucoup. Je souhaite surtout que tout le secteur privé de télévision – Canal +, TF1, M6 – soit en capacité de se développer pour qu'il y ait des TURNER européens et, à côté de ces télévisions privées, qu'il y ait un secteur public fort, synonyme de qualité, avec beaucoup d'audience. Voilà ce que je souhaite et ce que la loi permettra.
J.-P. Elkabbach : Depuis que vous dites cela et depuis la Commission Campet, il y a eu une baisse de l'audience de France 2 et 3.
A. Carignon : Je ne sais pas s'il y a un lien.
J.-P. Elkabbach : Vous donnerez les moyens au service public de se développer.
A. Carignon : Le secteur public de télévision voit son budget de 1994 augmenter de 4 %, c'est-à-dire de façon considérable, voit ses recettes stabilisées pour la première fois. On peut-dire que le secteur public est le chouchou du gouvernement.
J.-P. Elkabbach : J. Toubon a dit que J. Chirac sera candidat aux présidentielles. Est-il bien informé ou imprudent ?
A. Carignon : J'adhère vraiment à l'idée du Premier ministre E. Balladur. Le gouvernement est là pour faire redémarre : le pays et pour le réformer en profondeur. L'élection présidentielle sera ouverte à l'automne 1994. Comme d'autres et avec d'autres, je prendrai position à ce moment-là.
J.-P. Elkabbach : J. Toubon aurait dû tenir sa langue ?
A. Carignon : Je ne porterai pas de jugement sur mon collègue et ami J. Toubon.
J.-P. Elkabbach : Vous vous entendez à merveille ?
A. Carignon : Oui, nous sommes d'accord sur l'exception culturelle, sur l'ensemble des dossiers de fond.
J.-P. Elkabbach : Sauf là-dessus ?
A. Carignon : Là-dessus, chaque chose en son temps.
6 octobre 1993
Le Figaro
Alain Carignon : "Nous ne défendons pas une nouvelle ligne Maginot"
Le ministre propose d'étendre à l'Europe le système français d'aides à l'audiovisuel et de créer un droit européen qui permettrait de sanctionner Ted Turner.
À l'issue du Conseil des ministres de l'audiovisuel européen qui s'est tenu hier à Mons (Belgique) et qui a défendu et défini le principe de l'exception culturelle, Alain Carignon s'est prononcé en faveur de la rénovation du droit international et de l'européanisation du système français.
Le Figaro : Quelles conclusions tirez-vous de cette réunion commune avec vos collègues de l'Europe des Douze ?
Alain Carignon : Nous avons adressé un message clair à la Commission. L'audiovisuel, en effet, est un secteur, sur le plan européen, à compétence partagée, c'est-à-dire que l'unanimité est la règle, la Commission ne pouvant intervenir que sur instruction des États.
Autrement dit, si Sir Leon Brittan souhaite proposer autre chose que l'exception, il devra d'abord soumettre sa proposition au Conseil des ministres de l'Europe. En l'état actuel du dossier, ni le Parlement européen qui est revenu sur sa décision de juillet, ce dont je me félicite, ni le collège des commissaires européens, ni la Commission européenne ou quelque institution européenne que ce soit, n'ont donné mandat à Sir Leon Brittan de remettre en cause l'exception culturelle.
Le Figaro : En vous battant sur ce principe, n'avez-vous pas l'impression de défendre une ligne Maginot de l'audiovisuel ?
A. Carignon : C'est exactement le contraire. Comment sauvegarder l'équilibre chaînes publiques-chaînes privées face à des chaines qui diffusent, elles, une culture minimale et standardisée ?
Au moment où la multiplication des moyens de diffusion se développe, où la prochaine arrivée du numérique, représentent une menace potentielle, il est urgent de donner naissance à un droit international de l'audiovisuel. Comme les problèmes du monde ont donné naissance au droit de la mer ou au droit humanitaire, l'évolution des médias rend nécessaire l'émergence d'un nouveau droit. Aussi ai-je obtenu la réunion périodique, à partir de 1994, des ministres européens, une sorte de conseil des images, qui veillera à cette élaboration.
Le Figaro : À l'époque des satellites, la protection juridique n'est-elle pas illusoire ?
A. Carignon : C'est vrai, la récente affaire TNT prouve que la directive européenne Télévision Sans Frontière n'est qu'une barrière de papier. Mais le problème est loin d'être insurmontable dès lors qu'un nouveau droit européen, protégé par de nouvelles sanctions, existe. Dans la gamme des sanctions envisageables, la décision de brouiller une émission retransmise par satellite, qui ne pose aucun problème technique, pourra être prise par un tribunal. Mais pour en arriver là il faut encore plus d'Europe et il faut une nouvelle directive.
Il importe de réviser la réglementation actuelle pour maintenir l'équilibre entre les chaînes publiques et les chaînes privées, entre les diffuseurs et les producteurs, entre les chaînes européennes entre elles, et enfin l'équilibre entre les langues du Vieux Continent.
Le Figaro : Est-il possible de renforcer encore le système de protection de l'actuelle directive déjà rigoureuse en matière de quotas ?
A. Carignon : Nous devons nous inspirer du modèle agricole. Trop d'États n'ont pas, ou n'ont plus, de productions audiovisuelles qui leur soient propres. Les États qui produisent beaucoup doivent aider ceux qui produisent peu. Un Fonds de soutien en faveur du cinéma doit bénéficier à toute l'Europe. Je souhaite proposer, au niveau européen, sur le modèle français, un système d'aide à la production audiovisuelle. Le système français a permis la sauvegarde de la production française, il faut l'européaniser.
Si nous ne conservons pas l'exception, nous ne pourrons pas mettre en œuvre de telles pratiques qui seront assimilées à des distorsions de concurrence. Comme vous le voyez, ce n'est pas la ligne Maginot de l'audiovisuel que nous défendons, c'est son avenir européen que nous construisons.
Propos recueillis par Emmanuel Schwartzenberg
22 octobre 1993
Libération
Alain Carignon : la "spécificité selon Brittan n'existe pas". Pour le ministre de la Communication, la notion de spécificité culturelle défendue par le négociateur européen "lierait les mains" de la Communauté pour légiférer dans le futur.
Libération : Vous contestez l'analyse de Leon Brittan, le négociateur européen qui réaffirmait hier dans nos colonnes qu'inclure l'audiovisuel dans le Gatt, avec une "spécificité", pourrait être la meilleure manière de protéger l'Europe de l'industrie américaine…
Alain Carignon : Sir Leon demande une spécificité, notion juridique qui n'existe pas pour l'heure dans les textes du Gatt. Il indique qu'elle nous permettrait de mieux nous défendre. Mais on voit mal pourquoi les Américains seraient prêts à accepter cette spécificité, soi-disant protectrice, quand on connaît leur attachement au libre-échange en ce qui concerne l'audiovisuel et le cinéma et alors qu'ils refusent ce que nous demandons, c'est-à-dire un régime d'exception, déjà prévu par le Gatt. Dans le projet général en discussion dans l'Uruguay Round, il existe en effet un article XIV qui permet aux États, dans les domaines de la santé et de la sécurité, de conserver toute leur souveraineté. Nous voulons que la culture relève de la même logique.
Libération : Mais, précisément, les articles XIV et XIV bis laissent libre un État de réglementer les services lorsque "l'ordre public", la "protection de la santé" ou "la protection des intérêts essentiels de sa sécurité" sont en jeu. Quel est le rapport avec la culture ?
Alain Carignon : C'est de même valeur pour les nations. En 1947, les pays signataires de l'accord originel du Gatt avaient prévu qu'ils pourraient contrevenir aux règles du commerce mondial s'il s'agissait de protéger le patrimoine, les antiquités, les œuvres d'art, la peinture. Or, aujourd'hui, nous nous plaçons dans la continuité de cet article XX pour permettre de s'opposer à la liberté du commerce lorsque la culture est en jeu. Il est intéressant de partir de 1947 : cela a permis de réfuter toutes les plaintes déposées au Gatt dès lors que celle protection du patrimoine était en cause.
Libération : N'est-ce pas un combat d'arrière-garde alors que personne ne voit comment réglementer la télévision de demain, c'est-à-dire la multiplicité de chaînes accessibles par satellite ?
Alain Carignon : Mais, précisément, la spécificité défendue par Leon Brittan pourrait permettre, si le contenu en était précisément défini, d'enregistrer nos règles actuelles, c'est-à-dire de préserver les quotas, l'aide au cinéma, l'accès au câble. En espérant que l'on n'oublie rien, Mais elle nous lierait les mains dans le futur : lorsque le marché va se modifier, nous ne pourrions plus prendre de nouvelles législations pour justement nous adapter à ces nouvelles technologies sans risquer d'être attaqués en permanence. C'est vrai qu'on ne sait pas exactement ce que l'on pourra réglementer et ce que l'on devra réglementer. Le tout est d'en conserver la possibilité. Par ailleurs, est-ce que les États-Unis n'auront pas intérêt un jour à réglementer ? Pour na part, je suis persuadé que nous inventerons un jour un droit de l'image, comme il existe un droit des télécommunications ou de la mer. Parce que, si on accepte que les techniques dominent et la culture et les souverainetés, cela veut dire que n'importe qui pourra lâcher dans les airs n'importe quoi. Et, le jour où les États-Unis recevront sur leur territoire la chaîne des sectes, la chaîne des ayatollahs, je suis convaincu qu'ils bougeront. Nous finirons par avoir une organisation internationale de l'audiovisuel qui régulera le marché de l'image.
Libération : Mais l'Europe peut-elle se contenter d'être sur la défensive, d'invoquer son identité culturelle, sans poser la question de ses faiblesses économiques, de son incapacité à structurer une industrie audiovisuelle ?
Alain Carignon : D'abord, ceci est en train de bouger, grâce à la loi sur l'audiovisuel que je vais bientôt présenter, qui donnera de la souplesse sur le contrôle du capital des diffuseurs : de grands groupes pourront se constituer. En France, les projets de rapprochement entre Havas, Canal +, la Générale des eaux et la CLT est un bon exemple de cette prise de conscience. Et puis, si nous voulons avoir le temps, de constituer cette industrie européenne nous travaillons d'ailleurs à un plan de relance de la production française, il faut bien que nous puissions nous protéger.
Libération : La directive dite "télévision sans frontières" n'a pas été très efficace puisqu'il n'existe pas une offre de programmes européenne suffisante…
Alain Carignon : L'offre, si elle est seulement dictée par les marchés, est évidemment régie par la loi du produit le moins coûteux. Nous retombons dans la nasse habituelle : c'est sûr qu'un diffuseur, entre un produit américain qui coûte 500 000 francs de l'heure et un produit européen qui vaut plusieurs millions, choisira le moins cher : cela prouve la nécessité de nous organiser.
Libération : Sir Leon Brittan vous donne l'impression de jouer cavalier seul, même au sein de la Commission européenne ?
Alain Carignon : J'en ai effectivement le sentiment. Mais, surtout, il défend un concept dont il est incapable de nous donner le contenu : il n'apporte pas la preuve que la spécificité pourra nous permettre de nous défendre face aux nouveaux défis de l'audiovisuel. Il a l'air de dire que nous sommes des trublions. Mais la France n'a pas envie de jouer la mauvaise élève de la classe Europe. Simplement, notre émotion est forte. Les Douze ministres européens de l'audiovisuel ont adopté à Mons une déclaration en six points précis, qui nous convient tout à fait.
Que Sir Leon, prenne ce texte.
Recueilli par Armélie Thoraval.
26 octobre 1993
Le Quotidien de Paris
Un entretien avec le ministre de la Communication. Alain Carignon : "Le réflexe identitaire n'est pas une bonne défense"
En première ligne sur le dossier de l'exclusion culturelle, Alain Carignon se prononce sur l'après-GATT et la nécessaire contre-offensive de l'audiovisuel français. À terme, il prévoit une réflexion sur le droit international de l'image.
Le Quotidien : Le débat sur le GATT est parti de l'audiovisuel. Aujourd'hui, on en est à parler de la sauvegarde de la civilisation européenne. Est-ce qu'on n'a pas dérapé ?
Alain Carignon : Non, car finalement si les objets culturels couvrent aujourd'hui un champ beaucoup plus large qu'en 1947, lorsque les premiers accords du GATT ont été signés, le problème fondamental, lui, n'a pas changé entre 1947 et 1993, il s'agit toujours de reconnaitre que ce ne sont pas des marchandises comme les autres.
Le Quotidien : On n'a pas su éviter un autre dérapage : celui de l'anti-américanisme.
Alain Carignon :Il y a là un réel danger, mais je crois que les artistes, les créateurs, les producteurs, les metteurs en scène, en sont tout à fait conscients. Je ne pense pas qu'ils soient jamais tombés dans le piège de l'anti-américanisme culturel. Le réflexe identitaire n'est pas une bonne défense. Ce qui est en jeu, c'est la Confrontation des cultures. Pour qu'il y ait compétition néanmoins, il faut que nous existions. Bien évidemment, nous avons besoin de la culture des autres, de leurs idées, car c'est aussi à leur égard ou à leur encontre que nous formons notre identité. Pour cela, il faut que nous soyons au moins deux, C'est tout l'enjeu de l'exception culturelle.
Le Quotidien : Dans le débat qui tend à devenir passionnel, quelles sont les bornes à ne pas dépasser ? Par exemple, il y a eu des arguments, sur la critique du capitalisme, qu'on n'avait pas entendu depuis longtemps ?
Alain Carignon : Le socialisme a perdu la bataille du siècle. Reste un libéralisme tout-puissant dont chacun admet pourtant qu'il ne doit pas tout régir. Le monde de la création et de la culture lui échappe, par essence. Face aux mécanismes automatiques du marché, il incarne l'imagination et la contestation.
Le Quotidien : Si, au cours des négociations actuelles, la notion "d'exception culturelle" est rejetée, sur quels points vous battrez-vous ?
Alain Carignon : À l'heure où nous parlions, il n'y a qu'une hypothèse recevable, c'est "l'exception culturelle". On pourrait croire qu'entre Sir Leon et nous, il n'y a qu'une simple querelle sémantique. Lui a trouvé un mot, la "spécificité culturelle", qui ne recouvre rien. Nous, nous avons donné un contenu à "l'exception". Ce sont les six points de la réunion européenne de Mons. Le plus important, c'est que les produits de la culture, l'environnement que nous voulons préserver pour notre création – c'est-à-dire les quotas de diffusion, l'aide au cinéma et à la production audiovisuelle, la directive Télévision sans Frontières – que tout cet ensemble existe durablement et ne puisse pas être remis en cause par des "panels" c'est-à-dire par des arguties juridiques prétextant par exemple que les quotas de diffusion ne doivent pas exister. Voilà l'exception et les six points définis à Mons, six points pris comme un tout : il ne peut pas y avoir des points sur lesquels on renonce. C'est le corpus, la base en-dessous de laquelle les douze pays de la Communauté ne sauraient descendre.
Le Quotidien : Vos partenaires sont-ils tous convaincus de cela ?
Alain Carignon : Ce qui est très intéressant dans le travail diplomatique que nous menons, c'est qu'au départ "l'exception culturelle" pouvait paraître ne guère intéresser les autres États-membres. Mais le contenu une fois défini à Mons, l'Allemagne, par exemple, s'est montrée tellement intéressée sur ces six points qu'elle ne souhaite plus transiger. Car tout compromis sur un des points voudrait dire que ce pays renoncerait à certaines de ses pratiques dans le domaine audiovisuel, je pense notamment à l'attribution des canaux sur le câble.
Le Quotidien : Quel est le résultat de la tournée de Bernard Miyet, qui est depuis deux mois votre "ambassadeur itinérant".
Alain Carignon : Sept pays ont pris position pour "l'exception culturelle", deux sont restés neutres. De plus, une grande victoire a été remportée à Maurice : 47 pays francophones ont souligné l'exigence d'une exception culturelle. Nous sommes dans une partie de poker qui se complique parce que nous avons un seul joueur en face de nous, les États-Unis et que de notre côté nous sommes treize à nous répartir les cartes, les douze pays plus la Commission. Mais ce qui est révélateur au fond, c'est que sur les deux dossiers-clés qui passionnent les État-Unis, l'agriculture et la culture, c'est la France qui se fait remarquer.
Le Quotidien : Certains ne sont pas très fiers de cela, justement.
Alain Carignon : Dans la négociation toutefois, nous ne sommes pas seuls. Il y a 50 pays, sur les 113, qui doivent mettre leurs barrières douanières au même niveau que nous et qui ne l'ont pas encore fait. La négociation est loin d'être achevée. La position de la France en quelque sorte est reçue comme protectionniste mais nous le sommes moins que ces cinquante autres pays qui négocient dans le GATT. Comprenons bien qu'il s'agit d'un vaste "marchandage" planétaire aux enjeux économiques multiples.
Le Quotidien : Le système actuel de protection et de subventions de l'audiovisuel protège entre autres bons films, de mauvais films. La question de la qualité est-elle taboue, ou est-il sain de se la poser ?
Alain Carignon : Il n'est pas malsain de se la poser, bien qu'elle me paraisse hors de propos. Ce que je sais, c'est que si notre organisation était appelée à disparaître, il n'y aurait même plus de bons films français. Et c'est la même chose pour les téléfilms… L'important, c'est que les films puissent être financés. Ensuite, c'est au public de juger. Qu'il fasse du film un succès où un échec. Mais ce n'est pas en modifiant le système d'aide au cinéma que l'on pourra influer sur sa qualité ou sur le jugement du public.
Le Quotidien : Mais avec ce système, des "commissions", par définition discutables, choisissent d'aider la production des films avant que le public ne les ait vus.
Alain Carignon : Sans le système de l'avance sur recettes et le compte de soutien, le public n'aurait plus aucun choix. D'ailleurs, ce même public a t il vraiment le choix devant les films ou les téléfilms américains distribués en Europe ? Ne lui parviennent que ceux qui ont été testés et rentabilisés sur le marché américain. La sélection, ici, n'est pas opérée par le public français mais par le public américain. Ce n'est pas satisfaisant.
Le Quotidien : Au-delà de la bataille du GATT, quelle sera la contre-offensive ? Comment le gouvernement entend-il encourager l'audiovisuel à retrouver le chemin du grand public en France et à l'exportation ?
Alain Carignon : La question de la place de l'audiovisuel et du cinéma français et européen chez les diffuseurs étrangers est maintenant posée, c'est vrai. Nous n'avons pas fait tout ce qu'il fallait. L'un des défauts du système d'aide a été de trop focaliser sur le marché sur le marché hexagonal. Sans le remettre en cause – au contraire – j'ai demandé à des professionnels de l'audiovisuel, un distributeur et un producteur, une étude pour voir ce qu'il convenait de faire sur les marchés étrangers. Comment on peut mettre en place un organisme de promotion pour l'exportation des programmes sur le modèle d'Unifrance Films, présidé par Daniel Toscan du Plantier, par exemple. Il faut que nous ayons une véritable stratégie de conquête puisque les producteurs américains ont mis en place un vrai système de lobbying, avec d'énormes moyens financiers. La France – a fortiori l'Europe – doivent trouver des moyens comparables. Soyons à notre tour de redoutables lobbyistes.
Le Quotidien : Comment et jusqu'où les pouvoirs publics vont-ils encourager la constitution de "majors" françaises ? Qu'en est-il de celle dont vous avez donné dans la presse le capital mais pas les partenaires ?
Alain Carignon : Même le chiffre que j'ai avancé est insuffisant quand on voit les dizaines de milliards de dollars que vont investir les majors américaines (la fusion TCI/Bell Atlantic en est un bel exemple). La seule chose que je puisse dire aujourd'hui, c'est que la loi sur le passage de 25 à 49 % de la part du capital que pourra détenir un actionnaire ans une télévision aura pour conséquence immédiate de permettre à un ou peut-être deux grands groupes français privés de constituer une major à l'échelle européenne et même mondiale.
À condition qu'ils disposent des milliards indispensables pour investir, c'est-à-dire pour pouvoir acquérir des fréquences satellitaires, afin d'irriguer et de rayonner mondialement. La constitution d'un tel groupe semble possible, pour la première fois. Et quand nous aurons des groupes comme TCI ou Time Warner, nous aurons gagné la partie. L'industrie des programmes va prendre dans les années à venir une importance considérable. Elle va être le produit phare des échanges entre États, le plus symbolique, puisque l'on va échanger autant de connaissance, de savoir, d'informations, de programmes de fiction, que de marchandises.
Sans oublier que le secteur des programmes générera une formidable nouvelle industrie de main-d'œuvre. Dès lors, on comprend l'enjeu de la bataille de "l'exception culturelle". Sinon, nous serons hors-jeu, en termes de culture bien sûr, mais aussi d'emploi. La bataille est tout autant économique.
Même dans un domaine aussi spécifique que celui de la connaissance et de la formation, nous n'étions pas présents. C'est pourquoi je me suis battu pour qu'existe une chaîne de la connaissance et du savoir.
Non seulement elle répond à un besoin du public mais elle favorisera une nouvelle industrie de programmes, très précieuse pour le développement de nos entreprises mais aussi pour le rayonnement de la Francophonie.
Le Quotidien : Que pensez-vous des producteurs comme Pierre Grimblat qui étaient quant à eux partisans, sur le même réseau, d'une chaîne de la rediffusion ?
Alain Carignon : À mon avis, c'est une manière un peu passive de recueillir des droits nouveaux pour des émissions précédemment diffusées. Pour rentabiliser leurs produits, les producteurs se doivent aussi d'exporter. Le marché national ne suffit pas.
La question de la rediffusion est cependant à revoir. Les diffuseurs étant en position dominante, ils ne permettent pas toujours au producteur d'exploiter aussi souvent qu'il le souhaiterait ses produits (rediffusion sur le câble, en seconde partie de soirée et en avant-prime time sur les chaînes hertziennes). Il y a là un problème mais en tout état de cause, les producteurs doivent réaliser des émissions exportables. C'est essentiel et nous sommes prêts à les aider. L'exception culturelle est nécessaire car elle va nous permettre de constituer des forces pour contre-attaquer.
Le Quotidien : Est-ce qu'on peut considérer par conséquent que l'exception culturelle est une parenthèse qu'on ouvre, pour se donner des forces, et qu'on refermera tôt ou tard, où qui sera tôt ou tard intenable ?
Alain Carignon : Je ne crois pas que l'exception culturelle sera un jour "intenable". Se pose d'ores et déjà la question d'un droit international de la circulation des images. Et cette question, la France ne restera pas le seul pays à la poser. Même les États-Unis se la poseront, vous verrez. Permettra-t-on à des intégristes, à des sectes, à n'importe qui d'émettre des programmes à partir de satellites dont la liaison montante partira d'un pays étranger ? C'est ce que j'explique à mes interlocuteurs américains. Accepteront-ils cela ? Non, répondent-ils. Alors, il faudra bien un droit international de l'image, constitué par exemple sous l'égide des Nations unies. Il faudra que tout État soit responsable de ce qui part de chez lui. Après le droit de la mer, celui de l'ingérence, il faudra, là encore, inventer une nouvelle réglementation. Pourquoi pas une conférence internationale se penchant sur le sujet ? Au-delà de la culture, c'est un défi moral. Et si les Américains ne se sentent pas encore menacés sur le plan culturel, ils seront tôt ou tard contraints de songer à garantir leurs propres valeurs.
Le Quotidien : Au-delà de l'exception culturelle, quelles initiatives l'Europe s'apprête-t-elle à prendre pour l'audiovisuel ?
Alain Carignon : Nous aurons à partir de janvier, les assises européennes de l'audiovisuel. Nous réfléchirons alors, notamment, à la manière d'adapter la directive Télévision sans frontières, qui date de 1989, au nouveau contexte.
Propos recueillis par Christine Richard et Bruno Gosset