Interview de M. Édouard Balladur, Premier ministre, au "Républicain lorrain" le 5 novembre 1993, sur la politique d'aménagement du territoire et les mesures en faveur de la Lorraine notamment le TGV Est.

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Circonstance : Déplacement d'Édouard Balladur en Lorraine, notamment à Metz, le 5 novembre 1993 dans le cadre du débat national sur l'aménagement du territoire

Média : Le Républicain lorrain

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La Lorraine, moteur du débat européen

"Que la région retrouve une place économique comparable à celle qu'elle a comme dans les armées soixante", tel est le vœu du Premier ministre au moment de rencontrer la Lorraine et ses principaux représentants. Pour Édouard Balladur, il n'y a pas de formule miracle : la région doit "exprimer son propre projet".

Le Républicain Lorrain : Depuis 30 ans, durement touché dans ses industries de base, face à une grave crise structurelle, la Lorraine est aussi victime de promesses non tenues. Doit-elle encore croire et espérer ?

Édouard Balladur : La solidarité nationale a fort légitimement été mobilisée au bénéfice de la Lorraine depuis de nombreuses années. Le soutien de l'État se poursuivra. Il est destiné à favoriser la reconversion économique, à créer des emplois, pour que la région retrouve une place économique comparable à celle qu'elle a connue dans les années soixante. La région dispose d'atouts pour son développement : ses habitants, leurs compétences et leur volonté, sa position géographique, son réseau d'infrastructures, etc. La Lorraine doit exprimer son propre projet. Le débat national sur l'aménagement du territoire lui en offre une occasion. Quelle place souhaite-t-elle avoir dans la France de 2015 ? Quels moyens mobilise-t-elle pour réaliser ses projets ? Non seulement la Lorraine doit croire et espérer, mais elle doit construire !

Le Républicain Lorrain : Au cœur du débat sur l'aménagement du territoire, y a-t-il une place particulière pour les régions particulières pour les régions transfrontalières comme celle qui, de la Belgique à l'Allemagne en passant par le Luxembourg, prend appui, en France, sur la Lorraine ?

Édouard Balladur : Bien sûr ! Et je compte sur la Lorraine, seule région française frontalière avec trois pays de l'Union Européenne, pour animer cette partie du débat national. À l'heure où la construction européenne vient de franchir une nouvelle étape, ce thème est d'une importance considérable. L'expérience est un atout qu'il faut mettre en valeur en coopération avec les autres zones frontalières du pays. C'est en fonction de propositions qui seront formulées au printemps 1994 que le gouvernement appréciera les conclusions à en tirer.

Le Républicain Lorrain : Le problème des frontaliers payant leurs impôts au Grand-Duché de Luxembourg sans contrepartie pour les collectivités locales n'est-il pas significatif des limites de l'Europe ?

Édouard Balladur : Je ne crois pas. Vous savez, peu importe le lieu de travail des frontaliers pour les recettes des collectivités où ils habitent : les collectivités locales françaises perçoivent toujours leurs impôts locaux, la taxe d'habitation, les taxes foncières et elles profitent aussi de l'activité créée par le pouvoir d'achat des frontaliers. Vous avez raison de rappeler que la France a conclu avec ses voisins des accords pour éviter que les frontaliers français, s'ils trouvent un emploi à l'étranger, ne soient imposés deux fois. Ainsi, les frontaliers français qui travaillent au Luxembourg payent leur impôt sur le revenu au Luxembourg et non en France. S'il doit en résulter une perte de recettes, c'est l'État qui en supporte seul les conséquences. Cette ouverture me paraît plutôt aller dans le sens de l'esprit européen.

Le Républicain Lorrain : Un grand débat est engagé sur la création d'une nouvelle voie autoroutière Nord-Sud pour notamment soulager l'A31. L'État est-il prêt à s'engager, et dans quelles conditions, pour cet axe vital pour l'Europe occidentale ?

Édouard Balladur : À l'horizon de 10 à 15 ans, la situation de l'autoroute A31 est prévisible, malgré l'achèvement des mises à 2 X 3 voies des sections les plus chargées. Les causes en sont le renforcement du sillon mosellan en tant qu'axe économique et de développement de la région, et l'affirmation de cette voie comme axe nord-sud européen avec une future continuité autoroutière au Luxembourg et en Allemagne. Les conséquences de cette double vocation : régionale et urbaine d'une part, de transit international d'autre part, sont analysées par l'État depuis 1991. Des solutions sont proposées. Elles concernent le trafic routier, le transport combiné, le transport collectif. L'analyse des propositions est en cours, avec des collectivités territoriales concernées.

Le Républicain Lorrain : Au cours du Comité Interministériel d'Aménagement du territoire du 23 septembre, vous avez arrêté un calendrier pour la première tranche du TGV Est. Malheureusement, le site propre en Moselle et vers la Sarre reste en pointillé, de même que le plan de financement. N'est-il pas grand temps de lever ces incertitudes ?

Édouard Balladur : Lorsque le gouvernement a pris ses fonctions, le dossier du TGV Est était dans une mauvaise situation. Une annonce avait été faite, juste avant les élections législatives, mais elle ne comportait ni calendrier, ni financement, ni tracé crédibles. Le 23 septembre dernier, nous avons pris l'engagement irréversible de réaliser l'ensemble du TGV Est Européen. L'enquête préalable à la déclaration d'utilité publique sera lancée au premier semestre 1994 ; vraisemblablement vers la fin avril ou le début de mai et, je le répète, sur l'ensemble du tracé. Nous travaillons à terminer le plan de financement de la première étape, avec la participation de l'État, qui versera 3,5 milliards de Francs, de la SNCF, de la Communauté européenne et des collectivités territoriales. Ce plan sera achevé dans les premiers mois de 1994. Cette première étape représentera un progrès considérable, puisque que le temps de parcours entre Paris et Metz ou Nancy passera de 2 h 40 à 1 h 30. La deuxième étape fera l'objet d'une étude technique approfondie qui intégrera naturellement les perspectives économiques et commerciales de la ligne déjà réalisée et qui sera menée en concertation avec les régions concernées. Le ministre des Transports fera, sur ces bases, les propositions nécessaires pour arrêter le calendrier en temps utile. J'ajoute que si la Communauté européenne confirme son intention de contribuer davantage au financement des grandes infrastructures européennes, le gouvernement défendra vigoureusement le dossier de cette deuxième étape du TGV Est, en liaison avec nos partenaires allemands.

Le Républicain Lorrain : La voie d'eau semble toujours délaissée dans les grands programmes français. La Moselle canalisée, écluse ouverte sur l'Europe du Nord, se referme au Sud. N'est-il pas temps de donner aussi à la Lorraine ce rôle de carrefour fluvial ?

Édouard Balladur : La Lorraine a connu une situation privilégiée à l'époque du réseau à petit gabarit. Mais aujourd'hui, pour les transports industriels, seul compte le réseau à grand gabarit. Déjà, la Moselle offre un débouché utile pour la Lorraine sur les ports de Rotterdam et d'Anvers. L'État poursuivra, dans le prochain contrat de plan, l'aménagement de la Moselle aux normes européennes. Quant à l'ouverture au Sud, mais aussi à l'Ouest, il s'agit d'un sujet à aborder dans le débat national sur l'aménagement du territoire : comment revoir le réseau Freeynet ? Avec quelles ressources ? Suivant quelles priorités ?

Le Républicain Lorrain : En novembre 86, alors ministre de l'Économie, vous annonciez, à Thionville, une "sidérurgie autonome et compétitive". Ce but vous semble-t-il atteint ?

Édouard Balladur : Sept années se sont écoulées depuis que le gouvernement auquel j'appartiens, a décidé, en 1986, de créer Usinor Sacilor, grand groupe sidérurgique français. Le deuxième mondial. Depuis, Usinor Sacilor a maintenu sa place prééminente dans la production et le commerce d'acier, avec plus de 20 millions de tonnes produites chaque année. La sidérurgie française, qui avait pourtant renoué avec les bénéfices dans les années de meilleure croissance, connait aujourd'hui des pertes financières liées à la fois à la mauvaise conjoncture et au dérèglement du commerce international. Il existe donc un décalage entre une demande d'acier ralentie et une offre excédentaire. J'ai demandé au ministre de l'Industrie de suivre personnellement les négociations qui sont en cours à Bruxelles au sujet des réductions de capacités dans les pays qui n'ont pas, comme les nôtres, restructuré leurs sidérurgies. M. Longuet est très actif dans ces négociations, et j'ai bon espoir en la coopération européenne, qui devrait permettre à la sidérurgie française, et notamment à la sidérurgie lorraine, de voir s'ouvrir de nouveaux espaces de commerce et de compétitivité.

Le Républicain Lorrain : Les bassins sidérurgiques et miniers peuvent-ils compter sur l'aide de l'État pour leur diversification, alors que les délocalisations industrielles s'emballent ?

Édouard Balladur : Je rappelle que la solidarité nationale a soutenu la reconversion des bassins sidérurgiques et miniers de Lorraine. Cet effort était légitime, il se poursuivra. Mais l'État n'a pas pour autant vocation à se substituer aux capacités locales. La Lorraine est la première région française pour l'accueil des investisseurs étrangers depuis dix ans. Plus de 12 500 emplois ont ainsi été créés. Si ce mouvement se ralentit, il nous appartient, État, collectivités entreprises, de trouver les moyens pour accélérer la constitution d'un tissu régional de PME-PMI plus dense et diversifié. Il nous appartient également de maintenir l'attractivité internationale de la région en soutenant sa vocation industrielle et en mettant à profit sa culture et sa position géographique.

Le Républicain Lorrain : À Longwy, le pôle européen se développe et marche sur ses dix ans. Êtes-vous prêt à reconduire une telle expérience et à vous élargir ?

Édouard Balladur : L'expérience du pôle européen du développement a permis d'obtenir des résultats significatifs en termes de création d'emplois et de reconversion. Sa nature transfrontalière riche d'enseignements. M. le ministre délégué à l'Aménagement du territoire est aux Collectivités locales l'a précisé il y a une semaine à Longwy. Beaucoup reste à réaliser. D'une logique d'efforts presque exclusivement consacrés aux implantations industrielles, il faut passer à une logique de coopération intercommunale, d'agglomération transfrontalière, afin de créer une dynamique nouvelle. L'État restera présent. Il soutiendra les élus qui doivent jouer un rôle central. L'expérience de Longwy mérite d'être très largement analysée et discutée au cours du débat national. La reproduire semble difficile : les conditions de sa création et la situation géographique sont particulières. S'en inspirer, en revanche, me semblerait utile pour l'avenir.

Le Républicain Lorrain : Les Universités de Metz et Nancy s'engagent en commun dans un pôle européen, mais il reste à amplifier et à conforter la formation supérieure. Le dossier de l'ENSAM et son financement sont-ils bouclés ?

Édouard Balladur : L'enseignement supérieur va être renforcé en Lorraine dans les prochaines années. Deux objectifs sont poursuivis : répondre aux besoins économiques dans une perspective de soutien à un développement industriel rénové ; répondre aux attentes de bacheliers et étudiants de la région, du Grand Est et des zones frontalières étrangères. L'enseignement supérieur tel qu'il se développe ici est un levier considérable pour la reconversion économique. La Lorraine doit appartenir aux régions à haute valeur ajoutée, à haute technologie, à haut niveau de formation. Au surplus, la vocation européenne et frontalière du pôle lorrain sera amplifiée. Quant au dossier du centre franco-allemand de l'école nationale supérieure des arts et métiers que vous évoquez, il réunit plusieurs partenaires, dont l'État. Il appartient à ces partenaires de s'entendre dans le cadre du contrat de plan. Le plan de financement sera "bouclé" avant la fin de l'année.

Le Républicain Lorrain : Élargissons le champ pour noter que le chef de l'État veut prolonger le moratoire sur les essais nucléaires. La France a-t-elle réellement les moyens de se passer de tels essais ?

Édouard Balladur : La vraie question est de savoir si la France veut assurer la pérennité et la crédibilité de sa dissuasion nucléaire. Il existe un véritable consensus sur ce sujet dans l'ensemble du pays. Je peux, pour ma part, vous assurer de la détermination du gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour garantir cette crédibilité.

Faut-il pour cela reprendre les essais nucléaires ? La question reste ouverte. Il faut dans l'immédiat redoubler d'effort pour mettre en place le système de simulation qui, seul, permettrait de mettre un terme aux essais.

Le Républicain Lorrain : Le changement d'attitude du gouvernement sur le dossier Air France a surpris. Cette porte ouverte à toutes les pressions des services publics est-elle le fruit d'un faux pas ministériel, ou est-ce, plus directement, la méthode Balladur ?

Édouard Balladur : Les évènements les plus récents ne font que me renforcer dans la conviction que les changements ne peuvent être que progressifs et expliqués et qu'ils ne sont acceptés qu'à la condition que nos compatriotes comprennent le sens de l'effort qui leur est demandé et en admettre la justesse.

Le redressement d'Air France est indispensable : aucune entreprise publique ne peut perdre plus de 5 milliards de francs par an sans que son existence-même soit menacée. Pour assurer ce redressement, plusieurs mesures sont nécessaires : financières, commerciales ou sociales. Les mesures salariales envisagées ont été présentées de telle manière que le personnel a éprouvé le sentiment que' le poids de l'effort n'était pas équitablement réparti. Le gouvernement a donc décidé qu'il en serait rediscuté. Je ne regrette pas cette décision. Il importe peu qu'elle ait pu être analysée, ici ou là, comme un "recul" des pouvoirs publics. Le principe d'équité me parait devoir l'emporter sur toute autre considération. J'ajoute que cette affaire a montré, une fois de plus, tout l'intérêt qui s'attache à ce que, dans chaque entreprise, le dialogue se noue avec des organisations syndicales respectées et responsables.

Le Républicain Lorrain : La cohabitation à l'apparence tranquille ne conduit-elle pas à édulcorer votre politique et plus encore à l'approche de l'échéance présidentielle ?

Édouard Balladur : Quand j'entends les propos de responsables de l'opposition, je n'ai pas le sentiment que la politique du gouvernement soit édulcorée. Bien au contraire. Le gouvernement a beaucoup réformé depuis sept mois, des mesures difficiles ont été prises, qui demandent des efforts à tous les Français. Et pour répondre plus directement à votre question, cette politique a été menée sans entraves et j'en assume pleinement la responsabilité.

Volonté

Quelle place pour la Lorraine dans le concert des régions et la perspective européenne ? Telle est bien la question posée au Premier ministre.

La Lorraine doit se prendre en main, répond M. Balladur.

Personne ne peut contester cette démarche volontariste ; elle est ancrée au cœur de la Lorraine.

Ballotés depuis vingt ans par les crises successives des industries de base, les Lorrains font face, réclamant simplement une part de la nécessaire solidarité nationale qui s'impose en pareille circonstance. Car la volonté régionale trouve forcément ses limites.

Quel plus bel exemple que celui du TGV ? Ce train n'est pas l'outil universel mais quel beau vecteur d'espoir ! Et pourtant, son efficacité démontrée au Sud, au Nord et à l'Ouest est contestée à l'Est. Certes, le projet est confirmé mais il faudra attendre 1994 pour connaître le plan de financement et, plus inquiétant, les intentions européennes pour mener à bien la seconde étape. Pour l'heure, force est de constater que le tracé en Moselle et vers la Sarre reste en pointillé.

Quant au doublement de l'A31, le Premier ministre se garde bien de trancher trop vite alors que, chaque jour, les Lorrains touchent du doigt l'urgence nécessité d'un engagement rapide.

Dans l'un et l'autre cas, malgré l'ardente volonté régionale soutenue par l'engagement de ses propres deniers, la Lorraine, seule, n'y pourra rien.

Dans l'un et l'autre cas, si ces ambitions portent la marque de la région, ils s'inscrivent aussi, incontestablement, dans un cadre beaucoup plus large, la France, l'Europe. Sans oublier la formation, les routes, les canaux, les logements qui, eux aussi, appellent les crédits de la solidarité dans le cadre d'un aménagement du territoire qui rétablit les chances en effaçant les handicaps.

La Lorraine n'attend pas un plan clé en main. Elle cherche seulement un levier pour forcer les portes de son avenir.