Interviews de Mme Simone Veil, ministre des affaires sociales de la santé et de la ville, à France Inter le 8 novembre, Europe 1 le 22 novembre et RMC le 1er décembre 1993, sur les enfants maltraités, l'hébergement des sans abris pour l'hiver, la prévention du SIDA, les restructurations hospitalières et ses relations avec M. Balladur.

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Intervenant(s) : 

Média : Europe 1 - France Inter - RMC

Texte intégral

Lundi 8 novembre 1993
France Inter

A. Ardisson : Il y a ce soir une soirée de gala en faveur de la Fondation de l'enfance, soirée placée sous votre haut patronage. Peut-on faire un parallèle entre la montée de la pauvreté et les chiffres concernant le traitement des enfants ?

S. Veil : Les chiffres sont difficiles à interpréter. En 1985, il y avait eu une enquête, on a parlé de 50 000 enfants. Les enquêtes les plus récentes parlent de 30 000 enfants. Quels sont les critères ? On peut avoir des critères très larges qui visent toute maltraitance psychologique, toute mauvaise situation de l'enfant ou au contraire, celle des sévices corporels ou d'une situation durement ressentie par l'enfant. Le chiffre le plus grave donné, c'est celui du nombre de décès d'enfants du fait de violences physiques, aussi du nombre de poursuites qu'il peut y avoir devant les tribunaux, les poursuites pour des sévices sexuels et l'inceste. J'étais magistrat il y a 25 ans à l'administration pénitentiaire, on n'en parlait pas du tout. L'inceste était un véritable fléau. Cela reste un tabou. Le nombre n'est pas significatif parce qu'aujourd'hui, comme on en parle plus et qu'on est tout de même plus vigilant, il y a plus de cas qui sont dénoncés. Cette journée de sensibilisation est très importante. Tous les gens sont alertés.

A. Ardisson : C'est le silence qui tue. Est-ce qu'il ne faut pas faire quelque chose sur le plan juridique ?

S. Veil : Cela existe. Des textes qui lèvent le secret professionnel en ce qui concerne tous les gens qui ont appris par leur profession, notamment les travailleurs sociaux ou les médecins. Mais cela ne suffit pas.

A. Ardisson : Est-ce que ce ne sont pas les sanctions qu'il faut renforcer ?

S. Veil : C'est autre chose. Ce sont des situations difficiles. C'est de faire comprendre qu'il y a un enfant en souffrance. C'est de lutter contre l'indifférence. Il y a aussi le problème de l'école. Les maîtres sont pris entre l'idée qu'un enfant aime tout de même ses parents et le reste.

A. Ardisson : On examine en ce moment votre budget. Vous n'avez pas l'impression que la France manque cruellement d'assistants sociaux bien payés ?

S. Veil : Nous manquons de travailleurs sociaux en général. Bien sûr, il y a un problème de rémunération. Je crois que c'est surtout la pénibilité du travail et le sentiment que quelquefois ils ne sont pas suffisamment soutenus, qu'ils sont très isolés dans ces quartiers, que les équipes n'arrivent pas à être coordonnées. Les gens restent quand il y a toute une équipe.

A. Ardisson : Si vous aviez davantage d'argent, cela irait peut-être mieux ?

S. Veil : Chaque fois qu'on aura davantage d'argent, les choses iront mieux.

A. Ardisson : Ma question avait une arrière-pensée politique n'y a-t-il pas des limites au moins d'État ?

S. Veil : On ne peut pas dire qu'il y ait moins d'État dans ce domaine. Nous sommes en train de faire un effort considérable pour ces quartiers, pour donner davantage. Il y a un plan de relance de 5 milliards de francs, plus un contrat-ville. Les crédits pour la ville n'auront plus besoin d'être des crédits d'investissement, mais seront affectés à des crédits de fonctionnement. On fait un effort considérable pour remettre des services publics, améliorer la qualité des bâtiments de l'école et des services sociaux. Nous remettons des antennes de commissariat pour assurer la sécurité. C'est pour des raisons de sécurité que les transports ne vont pas toujours jusque dans ces quartiers. Il faut faire un travail de rénovation. Mon budget permet d'assumer ces responsabilités. Les crédits sont déjà délégués de façon à pouvoir très rapidement faire les travaux nécessaires. Qu'on n'attende pas encore des mois.

A. Ardisson : Votre emploi du temps vous permet de surveiller tour cela ?

S. Veil : Oui, il faut bien, il faut aller sur le terrain. C'est la prise de conscience des réalités qui vous montre comment faire et permettre de voir avec les maires les associations, très actives sur le terrain.

A. Ardisson : Comment qualifiez-vous les sept mois de gouvernement ?

S. Veil : Les choses ont changé dans le domaine des affaires sociales. La France est plus difficile, la situation économique et sociale fait que la tâche est ardue, mais qu'il y a en même temps une grande montée dans ces quartiers de solidarité de la part des associations. Cela ne se sent pas sur le plan politique en général ou à travers les médias. Mais il y a à la base une grande volonté des Français de consacrer une part de leurs activités à une action en faveur des populations déshéritées.

 

Lundi 22 novembre 1993
Europe 1

J.-P. Elkabbach : Pourquoi cette impression collective que tous nous bougeons quand le froid frappe déjà, c'est-à-dire trop tard ?

S. Veil : Nous ne nous y sommes pas pris trop tard, mais très tôt puisque j'ai une très grosse équipe qui travaille depuis le mois de juin pour préparer la prise en charge des sans-abris au moment où il y aurait les grands froids. Nous pensions qu'ils seraient seulement à partir du 1er décembre. Mais dès le 15 novembre devaient être mises et ont été mises en œuvre des mesures pour prendre en charge ces gens. Des mesures très précises, aussi bien à l'échelon national que départemental et partout elles sont entrées en œuvre. Mais il faut bien dire et c'est très dramatique, et c'est pour ça qu'on se bouge parce que ça ne doit pas arriver et qu'on veut tout faire pour que ça n'arrive pas. Il y a toujours des sans-abris qui ne connaissent pas les mesures, qui ne savent pas où aller, qui ne veulent pas toujours aller dans les abris qui leur sont destinés. Je dis certains ne veulent pas aller dans les centres qui sont pourtant très bien organisés, je les ai visités hier, et ils restent jusqu'au dernier moment. Et j'entendais hier soir un sans-abri qui disait : j'ai cherché le métro, et il n'était pas encore ouvert. Et bien hier soir, il l'était. J'avais demandé dans la journée à mon collègue B. Bosson de le faire. Il en a pris la décision tout de suite. Mais normalement, comme il y a des centres, on ouvre le métro seulement quand il fait très froid et que les centres sont pleins. On a réagi tout de suite au maximum. Beaucoup de mesures ont été prises.

J.-P. Elkabbach : Est-ce qu'il y aura une réponse suffisante cet hiver à la situation des sans-abris ?

S. Veil : Nous avons tout fait pour ça. Mais je ne dis pas que ça empêchera hélas certains d'être pris par le froid dans la rue parce qu'ils n'auront pas été informés en dépit du téléphone et des équipes de ramassage. Et c'est pour ça j'entendais qu'à Marseille, et je souhaite que tous les maires le fassent, ils demandent à tout le monde de se mobiliser. J'étais hier dans un centre qui accueille 600 personnes. Tous les soirs, des repas chauds sont servis par des bénévoles, des jeunes gens.

J.-P. Elkabbach : Et l'Abbé Pierre qui proteste.

S. Veil : Il a raison de protester. Moi, il m'oblige à agir, peut-être encore plus, mais nous sommes en relation depuis longtemps et je devais de toute façon aller demain inaugurer, avec lui, sa boutique dans Paris pour marquer ensemble l'intérêt que nous attachons. Mais c'est bien qu'il nous secoue, mais il m'aide aussi auprès de mes collègues. On parle des grands froids, en fait il faudrait penser au-delà des grands froids. Et ce qu'il faut c'est avoir en permanence, un certain nombre de logements qui sont disponibles pour les gens qui sont expulsés, qui n'ont rien.

J.-P. Elkabbach : Mais les logements, il faut les construire. Pourquoi ne fait-on pas intervenir les appelés pour repérer les SDF et pourquoi certaines casernes ne servent-elles pas ?

S. Veil : Il n'y a plus beaucoup de casernes qui sont disponibles parce que l'armée a revendu tous les terrains ou a détruit les vielles casernes. Mais par exemple, dans les hôpitaux, c'est ce qu'on a fait. Il faut continuer, qu'on nous signale, il faut qu'on n'hésite devant aucune mesure supplémentaire, il faut vraiment tous être mobilisés.

J.-P. Elkabbach : E. Balladur vous a demandé voire programme pour les six prochains mois et vos objectifs pour dans cinq ans.

S. Veil : Mon premier objectif, nous avons déjà commencé, est de rétablir les comptes. L'argent que la collectivité nationale met à notre disposition, qui est considérable, nous devons l'utiliser au mieux. Et c'est ce à quoi nous nous employons. En ce qui concerne les retraites, nous avons pris des mesures très importantes déjà et qui permettront aux Français de sauvegarder leur retraite par répartition. En ce qui concerne l'assurance maladie, nous avons fait déjà eux pas très importants pour redresser les comptes, malheureux, les cotisations rentrent mal, nous devons aller plus loin et rechercher encore à mieux utiliser tout l'argent dépensé.

J.-P. Elkabbach : Mais est-ce que vous pourrez redresser d'ici 95, les comptes de la sécu ?

S. Veil : Nous nous y efforçons mais je ne dis pas que nous arriverons à un équilibre total. Je ne sais pas parce que cela dépend beaucoup de la situation économique. Aujourd'hui, le problème n'est pas l'augmentation des dépenses, c'est le fait que les recettes ne rentrent pas à cause de la crise. Donc nous sommes très liés par cette situation économique.

J.-P. Elkabbach : Et les médecins font un effort suffisant pour les économies ?

S. Veil : Les médecins ont accepté pour la première fois, une convention qui les engage à réduire leurs prescriptions et qui les engage pour que leur propre rémunération soit augmentée. Il y a un engagement sur le dossier de chaque malade. Ce sont pour la première fois des réformes de fond puisque ça modifie le rapport entre les uns et les autres et ça fait prendre conscience de la nécessité de ne prescrire que ce qui est utile.

J.-P. Elkabbach : Faudra-t-il transférer les cotisations maladies des entreprises vers le budget de l'État ?

S. Veil : C'est une étude qui est à faire, qui est importante, sur laquelle il faut réfléchir. Il faut étudier les problèmes de financement de l'assurance maladie. Aujourd'hui, ça repose uniquement sur les salaires, cotisations employeurs et salariés et on sait très bien que c'est une base qui se rétrécie et donc, il faut étudier ce financement. Mais en même temps, il faut faire des économies. Il faut aussi se dire qu'on ne peut pas continuer à avoir un système dans lequel toute demande est satisfaite même si elle n'est pas justifiée.

J.-P. Elkabbach : Vous êtes toujours dans le gouvernement ?

S. Veil : Bien sûr.

J.-P. Elkabbach : Selon Le Point, vous avez menacé de démissionner ?

S. Veil : Pas du tout, simplement c'est une question de méthode, je n'ai jamais été en désaccord avec le Premier ministre. Simplement, pour une question de communication le Premier ministre a cru que j'étais d'accord sur un projet qui à mon avis doit être étudié.

J.-P. Elkabbach : Alors il y a eu un coup de colère S. Veil ?

S. Veil : Non, simplement, j'ai demandé qu'on étudie le projet davantage. Avant de secouer, de susciter même des émotions chez certains, il faut savoir de façon plus précise où on va. Ce n'était pas du tout un malentendu avec le Premier ministre.

 

Mercredi 1er décembre 1993
RMC

P. Lapousterle : Un mot sur le chômage dont on a connu les chiffres hier. Est-ce que ce n'est pas un grave échec et n'est-ce pas explosif comme le disait L. Fabius ?

S. Veil : Ça fait des années qu'on entend dire : la France est trop calme, la France s'endort, c'est explosif. Ça peut arriver à tout moment. Et ce genre d'explosion n'arrive pas toujours au moment où on les attend. Donc ce n'est pas ça qui doit nous retenir, c'est la situation en elle-même. C'est le fait qu'il y a dans ce pays, une grande misère, une grande détresse due notamment très largement au chômage. Quand on voit que le chômage des jeunes a encore augmenté, je sais que c'est pareil ou parfois pire dans certains pays européens, ce n'est pas une consolation. Il faut faire le maximum, faire preuve d'imagination. Quand, il y a quelques années, on a commencé à parler des petits boulots, tout le monde a trouvé que c'était des gadgets, aujourd'hui ce qu'on recherche en fait, à travers des systèmes peut-être plus organisés que les petits boulots, c'est tout de même la possibilité de mettre au travail, de donner une activité sous les formes les plus imaginatives, les plus divers possibles. Je vois ça dans notre secteur de la ville et aussi sur le projet de loi sur la dépendance et la famille, dans lequel il y a encore tellement de besoins à prendre en charge, la garde des enfants, l'aide familiale... On se dit que c'est là qu'il faut mettre en place des systèmes très simples pour permettre à beaucoup de jeunes de trouver du travail.

P. Lapousterle : Fait-on tout ce qu'il faut ou faut-il des mesures nouvelles pour arrêter la progression du nombre des malades ?

S. Veil : De nouvelles mesures, je ne sais pas, mais il faut probablement les rendre plus présentes, plus actives. Je crois que tout le monde, aujourd'hui, parle de la prévention. En matière de prévention, on ne fait jamais assez. Bien sûr, il y a des messages, il y a une information très importante; elle est encore tout à fait insuffisante. Elle est insuffisante en volume, car il faut aussi bien à l'école que dans les médias, que le gouvernement, les médecins, tout le monde en parle, qu'il y ait une diffusion pour mettre en garde. La question que je me pose est de savoir si elle touche parfaitement la cible, si qualitativement on n'a pas été parfois trop timide. On n'a pas voulu dramatiser, on est peut-être un peu trop soft. Mais en tout cas, la première chose c'est la prévention puisqu'on n'a pas de médicament ni de vaccins. Ce n'est pas sur la recherche, qui est déjà très développée en France, qu'il faut faire le plus gros effort, c'est en premier la prévention.

P. Lapousterle : Ne faut-il pas que les médecins proposent le test à leurs patients ?

S. Veil : Ils le font de plus en plus, c'est d'ailleurs obligatoire dans certaines circonstances. Quand ils le proposent, la plupart des patients l'accepte. Ils le proposent surtout dans des circonstances particulières. Je parlais du mariage, je pense par exemple qu'à l'armée on pourrait le proposer et que les médecins en parlent. Mais il faut aussi que dans leurs relations sexuelles et dans la vie les jeunes sachent tous que ça n'arrive pas qu'aux autres et qu'on peut très bien avoir un partenaire que l'on considère comme fidèle mais qui vous trompe. Cela peut toujours arriver. Le préservatif doit être, pour un certain nombre de gens qui ont une vie peut-être un peu plus nomade en l'espèce que d'autres, l'accompagnateur de l'acte sexuel. Mais il faut dire aussi, et là le gouvernement a des responsabilités, qu'il faut avoir une méthode de diminution des risques et, à cet égard, il faut faire vraiment une politique en ce qui concerne les méthodes de substitution à la drogue.

P. Lapousterle : Vous avez dit du dossier médical qu'il a pour objectif de favoriser la qualité et la coordination des soins. Pourquoi ne pas avoir dit sa vraie raison essentielle qui est économique ?

S. Veil : Je ne veux pas faire une gradation entre les raisons. Mais c'est une mesure qui conjugue les deux intérêts. On aurait pu, en ce qui concerne les soins, faire des économies brutales qui portent atteinte aux soins. Nous avons recherché à améliorer la qualité des soins tout en faisant des économies. Beaucoup de médecins ont demandé depuis longtemps ce dossier médical. C'est la même chose lorsque l'on parle des hôpitaux.

P. Lapousterle : Là, vous avez fait peur aux gens en disant que le gouvernement pourrait fermer les hôpitaux quand les lits ne seront pas pleins.

S. Veil : Quand ils ne sont pas pleins, on ne porte atteinte à rien du tout. Quand il y a de trop petites structures, elles ne peuvent pas fonctionner de façon satisfaisante, non seulement parce que nous ne trouvons pas les médecins qui veulent y aller, deuxièmement parce qu'ils ne peuvent pas être équipés suffisamment, et troisièmement, surtout si ces médecins ne veulent pas y aller, c'est parce qu'il n'y a pas la clientèle. Un chirurgien qui n'a que peu d'opérations du fait du petit nombre de la population, se dit qu'il perd la main et qu'il ne peut rester un bon chirurgien. Donc, il faut restructurer les hôpitaux et les urgences avec des réseaux, des possibilités de transport. Quand on parle d'égalité des soins, de qualité des soins, il faut prendre conscience que ce n'est pas d'être soigné le plus près de chez soi, c'est d'être pris en charge dans une structure suffisante qui a, à la fois, les médecins, les chirurgiens, les anesthésistes de qualité, l'équipement aussi. D'ailleurs aujourd'hui, on sait très bien que c'est l'information ou l'absence d'information qui peut faire qu'on peut être plus ou moins bien soigné. On sait les endroits où il y a des équipes suffisantes qui peuvent nous prendre en charge. Et donc, quand nous fermons certaines structures ou que nous préconisons de les fermer, c'est avant tout beaucoup plus qu'une mesure d'économie, une mesure de santé publique.