Déclarations de M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale, sur le rôle des Parlements nationaux dans le cadre de l'Union européenne, les relations entre la France et la Roumanie et la notion d'Europe, Bucarest le 8 novembre 1994.

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Circonstance : Voyage de Philippe Séguin les 7 et 8 novembre 1994 en Roumanie (Parlement roumain)-remise du titre de docteur honoris causa de l'université de Bucarest

Texte intégral

Discours de M. Philippe Séguin, Président de l'Assemblée nationale devant le Parlement de Roumanie – mardi 8 novembre 1994

Monsieur le Président de la Chambre des Députés,
Monsieur le Président du Sénat,
Mesdames, Messieurs les Députés,
Mesdames, Messieurs les Sénateurs,
Mes chers collègues,

C'est un très grand honneur que vous me faites en m'invitant à m'exprimer devant vous, à la faveur de la réunion de vos deux chambres dont je sais le caractère exceptionnel.

Cet honneur me touche d'autant plus que le Parlement roumain a su trouver toute sa place dans les institutions nouvelles de votre pays. Et nul mieux que moi ne mesure l'importance et la qualité du travail accompli tant par votre Chambre des députés que par votre Sénat pour doter la Roumanie d'une législation démocratique, qui lui permette de relever les défis auxquels elle est confrontée.

Cet honneur, au-delà de ma personne, rejaillit sur l'Assemblée nationale française et notamment sur mon ami Christian Kert, Président du groupe d'amitié France-Roumanie, dont chacun a pu apprécier l'efficacité et l'inlassable activité. Je me réjouis donc profondément que notre rencontre soit une nouvelle occasion de renforcer et d'approfondir les relations qui unissent nos institutions parlementaires, et partant nos deux peuples.

Ces relations sont déjà bien engagées, en particulier grâce à l'activité du groupe d'amitié Roumanie-France dont l'activité ne le cède en rien à celle de son homologue français. Elles se prolongent très heureusement sur le plan multilatéral et j'ai moi-même constaté à Strasbourg la fréquente convergence de vues et la coopération de nos délégations à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Dans le même esprit, j'apprécie le rôle éminent que les Roumains entendent jouer au sein de l'Assemblée Internationale des Parlementaires de Langue Française. C'est pour moi l'occasion de rendre hommage à la part déterminante prise par la Roumanie dans la sauvegarde du français et dans la promotion de la francophonie. Mon émotion n'en est que plus vive de pouvoir m'exprimer aujourd'hui devant vous en français en étant compris de nombre d'entre vous…

J'ai parlé d'émotion. Ce n'est pas un propos convenu. Comme tous les Français, j'aime et j'admire la Roumanie. Le Président Nastase qui a bien voulu m'accompagner dans une visite à Épinal, dans ma circonscription électorale, a pu vérifier qu'il s'agit là d'une réalité profonde. Partout, y compris dans le village rural le plus modeste, il a vu l'intérêt et la ferveur qui entourent tout ce qui touche à la Roumanie. Il est vrai que la Roumanie et la France ont derrière elles une longue histoire commune. Et les Français considèrent à juste titre qu'une des plus belles pages de leur histoire a été écrite avec l'engagement de leur pays, au siècle dernier, en faveur de la reconnaissance du droit à l'existence de votre grande nation.

C'est dire combien je souhaite que ce déplacement soit une nouvelle occasion de conforter des relations déjà étroites, et surtout d'illustrer notre volonté commune de construire l'avenir ensemble.

À cet égard, la récente visite du Président Ilescu en France, a constitué un événement prometteur. Celles du Président Nastase ont également eu des effets particulièrement positifs. J'ai été sensible à l'intérêt qu'il a porté à nos propres expériences, même si j'aurais souhaité qu'elles lui fussent parfois présentées sous un jour plus brillant. Je pense en particulier à une toute récente rencontre sportive que nous avons présidée ensemble et qui mettait aux prises nos deux sélections nationales. Il est vrai que j'ai eu l'impression que le Président Nastase ne m'en voulait aucunement que l'équipe française ne soit pas aussi bonne que je l'aurais souhaité…

Du coup, je n'ose promettre que nous serons meilleurs lorsque nous aurons, aussi prochainement que possible, la possibilité de recevoir le Président Oliviu Gherman qui sera tout particulièrement le bienvenu…

Est-ce assez dire que tout rapproche nos pays, nos peuples et nos Assemblées respectives. Est-ce assez dire que nous devons plus que jamais travailler ensemble. Car il y a du pain sur la planche.

Je souhaiterais devant vous aujourd'hui, aborder deux des principaux chantiers qui me paraissent ouverts :

– celui de la nécessaire adaptation du rôle des parlements nationaux d'abord (1) ;
– celui de la construction européenne ensuite (2).

L'histoire des Parlements nationaux est indissociable de celle de la démocratie.

C'est par les Parlements, par leur création, par l'évolution des conditions de leur constitution, par l'approfondissement de leurs compétences que la démocratie s'est progressivement affirmée. Aujourd'hui encore, la place faite aux Parlements demeure le critère principal de la démocratie.

Comment s'en étonner ? Après tout, il existe des parlements partout dans le monde, ou presque partout, y compris dans les régimes totalitaires. Mais nous savons bien que ce qui distingue les peuples libres des peuples esclaves, ce n'est pas seulement l'existence d'un parlement, ce sont les pouvoirs effectifs qui lui sont reconnus, notamment dans la possibilité de contrôler le gouvernement ; c'est le respect qui lui est porté par le pouvoir exécutif ; c'est en même temps que la liberté d'expression de l'opposition, la responsabilité qu'acceptent d'assumer l'ensemble des parlementaires.

Or force est de constater que les évolutions constatées au cours des dernières décennies ne vont pas toutes dans le bon sens, au point que l'on peut à bon droit parler d'un déclin des Parlements, déclin qui n'est pas sans danger pour la qualité de nos démocraties, déclin qu'il nous faut, ensemble, enrayer.

La technicité croissante des problèmes renforce le rôle des technostructures. Leur influence, qui s'exerce d'ailleurs également au détriment des exécutifs eux-mêmes, explique en partie le sentiment d'impuissance des politiques qui s'est emparé des opinions et la fréquente perte de confiance dans les institutions démocratiques.

Parallèlement, l'internationalisation de nombre de problèmes conduit à la montée d'instances nouvelles : les unes cherchent à sauver les apparences démocratiques, mais leur caractère multinational compromet par avance leur légitimité ; les autres ne dissimulent pas leur véritable nature, celles d'instances internationales, fonctionnant hors de tout contrôle démocratique. Le beau thème de l'internationalisme se trouve ainsi dévoyé au bénéfice de doctrines et, parfois même, d'ambitions qui n'ont plus nécessairement de rapport avec l'intérêt des peuples.

La conséquence la plus immédiate, nous ne la connaissons que trop : c'est le découragement trop fréquent des parlementaires, qui, lui-même, encourage le processus de dessaisissement des Parlements.

C'est contre ces dérives qu'il nous faut impérativement réagir. C'est contre ces tentations qu'il nous faut lutter.

Nous devons réagir de deux manières. En nous aidant mutuellement, en échangeant nos expériences et en croisant nos réflexions pour enrayer le déclin des institutions parlementaires. Et nous devons agir ensemble pour faire vivre, à côté des institutions que j'ai évoquées, à côté des relations interétatiques traditionnelles, une véritable diplomatie parlementaire qui serve de tribune des peuples.

Nous devons d'abord nous souvenir que nous avons trois missions fondamentales qui nous ont été directement confiées par nos concitoyens. Légiférer, contrôler, débattre.

Pour légiférer, nous devons disposer de moyens supplémentaires pour ne pas être livrés, impuissants, aux mains de ceux qui savent ou affirment savoir, tout en admettant que le temps est probablement révolu où nous pouvions avoir la totalité ou la quasi-totalité de l'initiative législative.

Nous devons parallèlement comprendre que la fonction de contrôle et d'évaluation des politiques publiques devient essentielle. Mais que le chemin est long qui reste à parcourir ! À parcourir pour convaincre chacun que s'il revient à l'opposition de contester – c'est son rôle –, la majorité possède également un devoir de contrôle du gouvernement qu'elle soutient. Car le contrôle n'est pas forcément un acte d'hostilité. Une majorité aide l'exécutif en se faisant l'écho fidèle des préoccupations du peuple et en l'informant que certaines mesures, inspirées par les meilleures intentions, peuvent ne pas produire les effets bénéfiques escomptés.

Enfin, les Parlements doivent veiller à ne pas être supplantés par les médias dans l'animation des grands débats concernant l'avenir de nos sociétés. Outre que les médias n'ont aucune légitimité pour accaparer une responsabilité qui nous revient naturellement, force est de constater que nous sommes les seuls à pouvoir poser les problèmes objectivement, c'est-à-dire dans toutes leurs dimensions et avec toutes leurs implications, en poussant la réflexion au-delà de l'éphémère, du spectaculaire, du superficiel qui sont le lot commun de l'actualité.

Efficacité de la loi, efficacité du contrôle et de l'évaluation des politiques publiques, efficacité du débat démocratique, tels sont donc les trois piliers du travail parlementaire moderne, tels sont les axes des réformes qu'il nous faut sans cesse impulser. Car le Parlement, comme l'ensemble des institutions démocratiques, a vocation à évoluer et à se moderniser en permanence, afin de répondre à l'attente des citoyens. Nos Assemblées ne peuvent vivre dans la nostalgie ou se réfugier dans des coutumes désuètes. Non, elles doivent être tendues vers la décision et l'action, elles doivent se placer en situation de s'adapter aux mutations de la société.

C'est dans cette volonté que s'ancre l'importante réforme des modes de travail et du règlement qu'a entreprise l'Assemblée nationale française. En légiférant moins souvent et mieux, en examinant plus en détail l'application des normes, en réservant la séance publique à la discussion politique, nous avons le sentiment de nous inscrire dans l'effort commun de réflexion et de modernisation entrepris par de très nombreux Parlements.

Ce faisant, nous nous heurtons inévitablement à une coalition hétéroclite autant que redoutable de pouvoirs installés, d'intérêts établis, de pesanteurs sociologiques. Mais nous devons résister à tous les conformismes et aux conservatismes, en gardant présent à l'esprit ce principe cardinal que la démocratie continue à avoir pour cadre naturel la Nation. Loin de démontrer l'archaïsme des Parlements nationaux, les nouveaux enjeux mondiaux, la protection de l'environnement, l'aide au développement, l'organisation des échanges de marchandises et de capitaux, la lutte contre les réseaux de la criminalité organisée, soulignent la nécessité de leur engagement résolu dans les affaires internationales.

Car les Parlements, qui manifestent l'engagement des peuples au-delà de celui des États, ont un rôle majeur à jouer dans le progrès de la paix et de la démocratie. Il ne s'agit pas de se substituer à la diplomatie traditionnelle. Il s'agit de l'accompagner, la compléter, de lui donner une dimension supplémentaire.

Ce faisant, nous ne ferons rien d'autre que d'appliquer à l'échelle mondiale le beau pari de la démocratie.

C'est tout le sens de l'action que je conduis avec les autres Présidents de Parlements de l'Union Européenne pour qu'aux côtés du Parlement Européen, nos assemblées, dépositaires et garantes ultimes de la souveraineté nationale, donc de la légitimité démocratique, soient pleinement associées à la définition des normes communautaires.

Là se trouve le choix décisif pour l'avenir : soit le triomphe des impérialismes supra nationaux qui s'émancipent de l'intérêt des peuples ; soit une coopération internationale renouvelée se déclinant en diplomatie intergouvernementale et en diplomatie interparlementaire.

La construction européenne constitue probablement la meilleure illustration et le champ privilégié d'application des analyses auxquelles je viens de procéder.

Le problème central de la construction européenne a toujours résidé, à mes yeux, dans l'absence de primauté du politique. On a ainsi, depuis toujours, choisi de privilégier l'économie, non sans efficacité, d'ailleurs. On a ainsi toujours commencé par les harmonisations économiques et sociales, par les réglementations de marché. Ce n'est qu'après coup que les conséquences politiques en étaient tirées alors qu'elles étaient inéluctables, privant ainsi les gouvernements de toute marge de manœuvre.

Il ne faut dès lors pas s'étonner des deux effets pervers de cette méthode.

D'abord l'existence d'un fort déficit démocratique dont le constat est d'ailleurs désormais objet de consensus. Parler de déficit démocratique est d'ailleurs une litote : en fait, avant qu'un débat soit imposé à la veille de la ratification du traité de Maastricht, jamais les peuples n'avaient été consultés, ni a fortiori associés à l'entreprise européenne.

Deuxième conséquence : le préalable politique étant délibérément contourné, la Communauté européenne a continué sur sa lancée, comme s'il ne s'était rien passé en Europe centrale et orientale à la fin des années 1980. À cet égard, le traité de Maastricht, muet sur les conséquences à tirer de la nouvelle donne qui prévalait sur le continent européen, est particulièrement révélateur.

L'heure était pourtant venue de se poser quelques questions essentielles, c'est-à-dire de lancer un véritable débat politique : quelle Europe voulons-nous construire, pour quoi faire et avec qui ?

J'ai de bonnes raisons de penser qu'on n'échappera pas au débat. Et je le dis haut et fort : un pays comme la Roumanie a le droit, le droit imprescriptible que lui donnent sa géographie, son histoire et son choix de la démocratie, de prendre une part active à ce débat.

Qui pourrait douter de l'ancrage de la Roumanie à l'Europe, ancrage concrétisé par son adhésion pleine et entière au Conseil de l'Europe, ce grand forum permanent de concertation et de dialogue politique, bientôt élargi à la quasi-totalité du continent ?

Qui pourrait en douter quand on voit le rôle qu'elle joue au sein de la CSCE, cet espace transatlantique de valeurs communes, où s'est engagée une action parfois efficace, bien que trop discrète et ponctuelle, de prévention des conflits ?

Qui pourrait en douter quand on constate le statut de partenaire associé qu'elle a demandé et obtenu au sein de l'UEO, cette instance qui s'efforce de faire émerger une identité européenne de défense, cette instance où les Européens se rassemblent pour discuter de leur sécurité et participer à des actions communes. Je me réjouis à cet égard de la coopération engagée entre la Roumanie et l'UEO pour l'application de l'embargo sur le Danube. De même que je me félicite de l'inauguration à Bucarest, aujourd'hui même, d'un Bureau d'information et de documentation sur l'UEO, qui précédera l'ouverture par le Président Nastase d'un important colloque sur « l'Europe centrale dans un système de sécurité européen ».

De fait, c'est par la sécurité que nous devons commencer. Lorsqu'à l'Ouest, au lendemain immédiat de la guerre, de grandes voix se sont élevées pour prôner la construction d'une Europe, hélas alors amputée, deux objectifs étaient fixés la prospérité et la paix.

Qui ne voit que la nouvelle carte politique de l'Europe, libérée de la politique des blocs, nous impose de sortir des schémas de la guerre froide pour aller résolument de l'avant. Et ce d'autant que la conception moderne de la sécurité dépasse de beaucoup les seuls aspects militaires.

Or devant la situation présente de l'Europe, comment ne pas songer aux propos de M. Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général de l'ONU, qui relève l'absence de toute organisation régionale européenne capable, je le cite, « de représenter tout le continent, rien que le continent, carence d'autant plus inquiétante que c'est bien en Europe que se situent en cette fin de siècle les foyers de conflit les plus préoccupants ».

Est-ce assez dire que l'Europe doit mettre un terme à une impuissance et à une irresponsabilité qui n'ont que trop duré ? Est-ce assez dire qu'il nous faut rapidement créer une organisation qui comprenne un véritable Conseil de sécurité européen ?

Des premiers pas ont été accomplis dans ce sens, premiers pas dont je réjouis qu'ils aient fait l'objet et des convergences franco-roumaines. L'exemple le plus frappant de cette communauté de vues est à chercher dans le projet de pacte de stabilité, approuvé récemment à Strasbourg par le Président Iliescu. Ce pacte est l'illustration d'une politique préventive de prévention des conflits, concernant en particulier le statut des minorités nationales. J'en approuve moi-même pleinement l'esprit et les termes, tant il est vrai que la sécurité des États est d'abord fondée sur la stabilité et la cohésion des sociétés qu'il représente.

Qu'on m'entende bien. Il ne s'agit pas pour moi de remettre en cause tout ce qui a été fait jusqu'ici.

La construction de l'Europe a été entreprise, par la force des choses, à l'Ouest : c'est une réalité politique et historique incontestable. Et il faudra du temps et des efforts considérables pour rendre l'Europe à ses vraies dimensions.

C'est précisément la raison pour laquelle l'ensemble de la construction communautaire doit être remise en perspective, ses objectifs reformulés à la lumière du printemps des peuples, ses politiques réorientées.

Pour moi, l'objectif du départ est clair. C'était l'objectif de nos pères fondateurs. Ont vocation à construire l'Europe tous les pays qui lui appartiennent, qui souhaitent participer activement à l'aventure commune et qui souscrivent aux valeurs de démocratie et de liberté. Tels étaient, tels doivent être les critères, les seuls critères de participation à l'entreprise. S'il y en avait eu d'autres, et en particulier des critères de performances économiques, jamais l'Espagne, le Portugal ou la Grèce n'auraient été admis au sein de la communauté européenne.

D'où mes réserves personnelles devant la proposition de constituer à cinq le noyau dur d'une Europe fédérale. Car je redoute que loin d'attirer et d'entraîner, cette vision de l'Europe creuse un fossé infranchissable entre les pays qui la composent. Et qu'à une Europe déjà trop morcelée, on ajoute une nouvelle division. Qu'au rideau de fer on substitue le mur de l'Union économique et monétaire.

Mais pour la grande ambition à laquelle je crois, il faut une méthode, il faut un cadre adapté.

Je souhaite en premier lieu vous faire partager ma conviction que le Conseil de l'Europe constitue le cadre privilégié pour des initiatives nouvelles. Intervenant le mois dernier devant son Assemblée parlementaire, j'ai proposé la convocation d'un sommet des chefs d'États et de gouvernements des pays membres du Conseil de l'Europe. Si ce sommet devait se tenir à l'automne 1995, c'est-à-dire deux ans après le premier sommet de Vienne, comme il avait été convenu, il pourrait être l'occasion d'élaborer des propositions sur l'avenir institutionnel de l'Europe avant l'échéance communautaire de 1996.

Des préalables devront bien entendu être levés et en premier lieu celui de la place de la Russie dans l'Europe.

Certains d'entre vous connaissent probablement déjà ma conviction. Je crois que nous devons construire l'Europe en partenariat avec la Russie, non pas sans elle, ni a fortiori contre elle. La volonté d'ancrage de la Russie à l'Europe et à toutes les institutions qui la représentent ne fait aucun doute. Et l'adhésion prochaine de la Russie au Conseil de l'Europe serait un événement d'une portée exceptionnelle pour le continent européen tout entier.

Certes, la Russie a ses particularités. Mais il appartient à l'Europe de l'accueillir comme partenaire en raison précisément du poids qu'elle possède, des responsabilités qu'elle exerce, sur la base de l'égalité des droits et des devoirs.

L'autre grand défi concerne évidemment l'Europe centrale et orientale, où notre génération dispose d'une chance historique de faire prévaloir la paix et la prospérité sur les antagonismes issus du fond des âges et sur les conflits stériles. L'Union européenne a tout intérêt à accentuer sans relâche son aide aux pays d'Europe centrale et orientale. Ces pays qui la composent en partenaires à part entière d'un nouvel ensemble européen à l'échelle du continent.

Ce qui est vrai de la sécurité l'est de l'économie. La relance économique de l'Europe doit emprunter les mêmes voies que sa relance politique. Il faut simultanément enclencher la reprise de l'activité au sein de la communauté et l'ouvrir à l'Est parce que la reprise de l'Ouest est indissociable du redéveloppement de l'Est.

Si rien ne serait plus désastreux pour tous que l'ouverture brutale de toutes les frontières commerciales, je veux répéter qu'il est en revanche souhaitable et possible de lancer une triple initiative tendant :

1. Dans un premier temps à négocier des quotas d'accès au grand marché européen pour les produits provenant de l'Europe de l'Est, en prévoyant une montée en puissance et en reversant à ces pays les droits prélevés à l'entrée sur le territoire de l'Union.

2. Aider à libéraliser les échanges internes à l'Europe de l'Est, porteurs d'une pacification des relations entre les peuples.

3. Enfin, dès le début du processus serait inscrite la vocation des deux zones, celle de l'Ouest et celle de l'Est, à se fondre à terme pour constituer un marché à l'échelle du continent, ce qui suppose la réduction des écarts entre les différentes économies.

Voilà bien le triptyque sur lequel nous devons fonder la Grande Europe. Parce que cette Europe doit être démocratique, elle doit réintroduire dans ses processus de décision les Parlements nationaux. Parce que cette Europe doit être politique, elle doit placer au premier rang de ses priorités les questions de sécurité. Parce que cette Europe doit répondre aux attentes des sociétés qui la composent, elle doit réunifier le continent et l'engager résolument dans la voie de la paix et d'un développement concerté.

Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,

Dans cette grande et belle aventure, j'ai la conviction, vous l'avez bien compris, que nos assemblées disposent d'un rôle majeur.

Elles doivent porter l'aspiration de nos peuples à se retrouver. Elles doivent donner au grand débat qui doit s'engager le niveau, la hauteur des vues, la justesse du ton et l'écho populaire qu'il mérite et qui, seuls, peuvent assurer le succès de l'entreprise européenne. Elles doivent, en veillant à donner aux institutions existantes ou à créer une dimension démocratique, favoriser la rénovation de la vie politique et du débat public au sein même de nos nations respectives.

Il serait vain en effet d'espérer bâtir une Europe des peuples sans leur adhésion.

L'heure de l'imagination, de la lucidité et du courage a sonné. Nous devons répondre aux défis de l'histoire et bâtir ensemble la nouvelle grande Europe.

Quels pays plus et mieux que la Roumanie et la France ont vocation à montrer le chemin en mettant leur expérience, leur enthousiasme, leur destin si souvent partagé, leur compréhension mutuelle au service de cette belle entreprise ?

Quels Parlements mieux que nos Assemblées peuvent prétendre à y participer et à explorer les voies qui mèneront à la Grande Europe ?

En vérité, je n'en vois pas. À la Roumanie et la France donc, alliées et unies comme toujours dans les grands tumultes de l'histoire européenne, de poser de concert les premières pierres de l'Europe du XXIe siècle. Elles le peuvent ; elles le doivent. Merci de m'avoir permis de vous en dire ma conviction.


Allocution de monsieur Philippe Séguin prononcée à l'occasion de la remise du titre de Docteur Honoris causa de l'Université de Bucarest

Monsieur le Recteur,
Monsieur le Ministre
Mesdames, Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,

« Les gens modestes, disait Nietzsche, ont toujours une bonne raison de l'être » : eh bien, je voudrais prendre cette boutade au mot et vous dire que la modestie que j'éprouve en cet instant, devant l'impressionnant aréopage réuni aujourd'hui autour de moi, me paraît en effet tout à fait fondée : de l'Université, je connais non pas les estrades, mais les bancs que j'ai fréquentés assidûment lorsque j'étais étudiant en histoire. Cela m'a donné pour mes professeurs en particulier mais aussi tous les professeurs en général, une déférence qui ne fait que s'amplifier dans cette prestigieuse enceinte où je me trouve aujourd'hui. Vous devinez donc avec quel sentiment de fierté j'accepte ce beau titre que vous me décernez, et avec quelle émotion je veux en remercier chacun de vous.

En particulier je voudrais vous remercier, Monsieur le Recteur, des mots bien trop aimables prononcés à l'instant à mon égard – je devrais dire à mon encontre, tant ils ont fait souffrir –précisément – ma modestie !

On a pu dire en France que j'use à l'occasion d'un ton professoral lorsqu'il m'arrive de traiter quelques questions politiques qui me tiennent à cœur. Ce titre neuf m'invite à le faire cette fois à bon droit, non seulement parce que c'est là, je crois, la qualité distinctive d'un universitaire cherchant la vérité avec les instruments toujours insuffisants dont il dispose, mais aussi parce que je voudrais aborder devant vous un sujet où il est difficile de voir clair, du moins de voir clair seul, en sorte que je ne ferai ici que vous livrer mes hypothèses actuelles, sans prétendre être parvenu au bout de ma réflexion.

Ce sujet a l'air simple mais il est infiniment compliqué : il s'agit de l'Europe. Il m'est pour ainsi dire imposé pour plusieurs raisons : d'abord par le lieu où je me trouve, je veux dire le cœur de notre continent dans ce qu'il a de plus neuf et de plus prometteur ; ensuite par la période historique que nous traversons, marquée par ce grand avènement que constituent les retrouvailles européennes ; et aussi, même surtout, par nos nationalités respectives, roumaine et française. Car il me semble que les conceptions de l'Europe que peuvent avoir nos deux peuples sont naturellement proches et que notre amitié, qu'il n'est point besoin de célébrer tant elle va de soi, ne saurait trouver meilleure illustration que dans la recherche d'une définition commune de l'Europe. Ainsi, utilisons nos connivences pour préciser les contours de cette Europe que nous voulons, et pour la proposer ensemble à nos partenaires, à l'Est et à l'Ouest du continent.

Quelle peut donc être cette « certaine idée » de l'Europe ?

Je commençais à l'instant par une boutade, permettez-moi de poursuivre par une autre : je crois que l'Europe n'est pas, contrairement à ce que beaucoup pensent, une « donnée de la nature » ; l'Europe ne va pas de soi ; elle n'est clairement inscrite, je crois, ni dans l'histoire, ni dans la géographie. Le critère de l'Europe n'est pas davantage économique, ou même culturel. Le critère de l'Europe est d'une autre nature qui ne vient pas toujours à l'esprit. Avant de vous proposer mon hypothèse, je voudrais d'abord expliquer pourquoi j'écarte ces quelques fausses pistes.

Le nom d'une même d'Europe vient d'une héroïne mythologique, la phénicienne Europa, qui fit dire à Hérodote au Ve siècle avant J.-C. : « le plus curieux c'est que la thyrienne Europe était de naissance asiatique et n'est jamais venue sur cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe ». On pourrait ajouter d'ailleurs que les Grecs eux-mêmes s'excluaient de l'Europe puisqu'elle désignait pour eux des terres plus ou moins lointaines où vivaient des Barbares. La généalogie du mot est donc fort ambiguë !

On dit quelquefois que l'unité du continent est un héritage de l'Empire romain ; permettez-moi de trouver cette définition bien légère puisque l'influence romaine ne dépassa pas une certaine partie des Iles britanniques, et une toute petite partie de l'ancienne Germanie ; sans oublier qu'elle ne s'étendit jamais aux pays scandinaves, ni même au nord du Danube, à l'exception – ce n'est pas ici qu'il faut le rappeler – de la Dacie, conquise par Trajan au début du second siècle de notre ère.

Au reste le mot Europe apparaît peu dans la littérature gréco-latine, comme d'ailleurs il apparaît peu tout au long du Moyen-Âge après l'épisode des conquêtes sarrasines, au cours duquel l'armée de Charles Martel est appelée « l'armée des Européens », il disparaît même totalement, au profit d'une notion différente, – notion avec laquelle certains tentent aujourd'hui encore, par exemple du côté de Rome ou du côté de Bruxelles, de la confondre mais qui me paraît pourtant infiniment douteuse et pleine d'ambiguïtés à vrai dire fort dangereuses. Est-il raisonnable, à l'orée de l'an 2000, de définir une entreprise politique de cette envergure en la faisant reposer sur une religion, cette « Europe chrétienne » étant alors voit implicitement opposée à d'autres religions – on lesquelles !… Nous n'avons pas intérêt à découper le monde en blocs religieux qui se définiraient les uns par rapport aux autres, et bientôt, à n'en pas douter, les uns contre les autres.

D'ailleurs, lorsque le mot Europe reprit sa place dans le vocabulaire politique, au début de la Renaissance, il eut une connotation impériale qui désignait certes une réalité, celle de l'Empire de Charles Quint, mais une réalité inacceptable, comme le furent plus tard d'autres tentations tout aussi dangereuses d'unifier par la force, c'est-à-dire artificiellement, le continent. Aux Impériaux de Charles Quint, la France s'opposa par tous les moyens, y compris en s'alliant aux Turcs, ce que le roi François Ier n'hésita pas à faire contre son ennemi catholique. Pour la France, la liberté signifia alors une alliance extra-européenne, une alliance qui, implicitement, excluait toute revendication à l'unité du continent autour de la Chrétienté…

C'est dire que toutes les définitions historico-culturelles ou religieuses de l'Europe me paraissent mauvaises. Comment ne pas récuser de même la définition latine, observant par exemple que les deux seuls pays au monde où le latin est obligatoire au baccalauréat sont le Sénégal et la Colombie, ce qui donne à cette « latinité », on en conviendra, une dimension pour le moins extra-continentale ! Dans le même esprit je juge largement insuffisante, pour utile qu'elle soit, toute référence aux valeurs, définition culturelle qu'Edgar Morin qualifie sévèrement de « mythe » et dont il dit fort justement que, je cite, « le caractère euphorisé et auto satisfait en fait une qualité mensongère ». Dans cet esprit, je citerai aussi un historien de l'Europe que certains d'entre vous connaissent peut-être et qui est mort il y a quelques semaines, Jean-Baptiste Duroselle : « quand on me dit que l'Europe est le pays du droit, je songe à l'arbitraire que tant de ses peuples connurent si souvent ; qu'elle est le pays de la dignité humaine, je pense au racisme, au nazisme, au stalinisme ; qu'elle est celui de la raison, je pense à la rêverie romantique. Et je trouve la justice en Pennsylvanie, la dignité humaine chez les nationalistes arabes, la raison partout dans l'univers, s'il est vrai comme le dit Descartes que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée.

Et d'ailleurs, Mesdames et Messieurs, comment parler de culture européenne dès lors que le mot même de « culture » a un sens très notablement différent d'un pays à l'autre, oscillant entre deux conceptions extrêmes pour simplifier, je dirais que, aux yeux de nos partenaires allemands elle est générique, c'est-à-dire qu'elle se reproduit à l'identique par l'héritage ; pour nous Français, elle est généralisable, inscrite dans une marche vers l'universel. Conceptions qui ne sont pas seulement différentes mais qui sont bel et bien, comme c'est le cas aussi pour ces notions finalement connexes que sont l'identité nationale et la citoyenneté, inconciliables du point de vue théorique qui est ici le mien ! Il y a là, Mesdames et Messieurs, quelques pistes que je ne me sens pas autorisé à poursuivre dans le cadre qui est le mien aujourd'hui, et sur lesquelles les intellectuels de nos pays doivent réfléchir pour nous éviter quelques graves erreurs ; ces erreurs sont à l'occasion masquées sous les plumes chatoyantes de l'Illusion lyrique : mais elles apparaîtront tôt ou tard au grand jour, ne serait-ce qu'au moment où il nous faudra définir un droit commun vis-à-vis des extra-Européens… En définitive, nous devons bien voir qu'il existe des cultures et des langues nationales, une culture roumaine, une culture française, une culture anglaise, russe, allemande, etc… Mais il serait fort problématique de définir une culture spécifiquement européenne, et plus hasardeux encore d'en faire l'unique critère de l'Europe.

Faut-il donc nous replier sur la définition minimale, qui semble avoir pour elle l'évidence, je veux dire le critère géographique ? Eh bien ! à l'examen, cette évidence n'en n'est pas une et la géographie n'est pas, non plus, un critère unique. Car chacune de nos marches sont à vrai dire douteuses. Au Sud, les frontières sont indécises : le cas de la Turquie, partie en Europe, partie en Asie, celui de Malte ou encore de certains pays arabes très marqués par la culture européenne (né à Tunis je pense bien sûr aux pays du Maghreb mais on pourrait le dire de nombreux pays du pourtour méditerranéen), tous ces cas, donc, peuvent prêter à débat. Ce débat, ne le fermons pas par une application trop catégorique et scientifiquement discutable du critère géographique, car nous nous fermerions alors, en même temps, les portes que l'évolution du monde nous incite au contraire à laisser grandes ouvertes !

Les marches du Nord ne sont d'ailleurs pas beaucoup plus nettes, puisque nombre de géographes du début de ce siècle excluaient du continent les Iles Britanniques, et certain Premier ministre anglais contemporain entretient l'ambiguïté en expliquant que Londres maintiendrait toujours, dans ses amitiés, la balance égale entre l'Europe et l'Amérique, continents entre lesquels elle entendait « jouer le rôle d'un pont ». Or un pont, comme on sait, n'appartient à aucune rive !

Quant aux frontières orientales du continent, il est superflu de dire ici à quel point elles prêtent à discussion : certains, pendant des siècles, firent du Don la frontière de l'Europe, excluant donc la Russie ; d'autres, comme le Général de Gaulle, semblaient retenir l'Oural, mais à vrai dire cette frontière n'a rien de très clair du point de vue géographique… Le débat, si crucial, de l'appartenance de la Russie, ne peut à l'évidence être tranché que par des critères autres que l'histoire et la géographie.

Non, décidément, il nous faut être encore plus hardis dans notre recherche de définition. Notre continent n'étant pas une donnée de la nature, son unité n'est pas naturelle, il ne va pas de soi qu'elle s'inscrive dans les faits. En réalité l'Europe s'inscrit d'abord dans une volonté, c'est-à-dire que sa vraie dimension est politique ; son premier critère de définition – il n'est pas unique, mais il est essentiel – c'est la volonté politique. Voilà ce qu'est l'Europe : une volonté politique, ou rien ! Voyons ce point quelques minutes pour conclure, si vous le voulez bien.

Définir ainsi l'Europe peut nous ramener aux valeurs. La moins contestable est évidemment la démocratie et je suis le premier à dire que dès lors qu'un de nos pays accède à la démocratie parlementaire et que ses institutions représentatives en font la demande, il est absurde de le tenir à l'écart de toute construction commune. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai très tôt demandé et demande encore que l'on accueille plus favorablement les demandes d'adhésion à l'Union européenne qui nous viennent de pays ayant récemment accédé à la démocratie.

Mais enfin ne nous en tenons pas là, car la démocratie n'est pas l'apanage de la seule Europe et surtout elle ne sera jamais pratiquée de la même manière par tous nos peuples. Il y a en Europe des monarchies, des régimes présidentiels, des régimes parlementaires et cette diversité est parfaitement recevable. À vrai dire le vrai critère politique est encore plus précis et je l'avancerai sous la forme suivante : le critère de l'Europe comme entreprise politique est la double volonté de vivifier et de rassembler des nations souveraines ; c'est une entreprise politique capable d'unir des entités distinctes sans jamais les fondre. Il y a là une « tension dialectique » qui est en fait la caractéristique première de l'Europe. Edgar Morin définit cette tension entre la diversité et l'unité du terme de « dialogique » car explique-t-il, « le terme de dialogue est insuffisant pour exprimer la conflictualité. Le terme de dialectique est insuffisant pour exprimer la persistance de l'opposition dualiste au sein de l'unité. Le mot de dialogique est donc indispensable pour concevoir ce qui est l'identité même de la culture européenne, à la fois productrice et produit d'un jeu de complémentarités, de concurrences, antagonismes entre idées, théories, conceptions et visions du monde ».

Oui, Mesdames et Messieurs, la Nation est le premier caractère de l'Europe et même son premier instrument, sa brique de base. L'unité est obtenue précisément par ce qui fait la diversité ; tel est le balancement et quelquefois la tension dont il nous faut avoir le courage de respecter tous les termes. Cette tension est peut-être difficile à concevoir : mais elle est pourtant essentielle ; la brique de base de l'unité européenne c'est précisément ce qui en fait la diversité, c'est-à-dire les nations.

Méditons donc sur l'extraordinaire modernité de la notion de Nation ou, plus exactement, de souveraineté nationale. Cette modernité accompagne toute l'aventure européenne : le thème de l'Europe éclot au XVIIIe et au XIXe siècle sous la forme de recherche d'un équilibre continental, c'est-à-dire d'un équilibre entre les nations européennes, sans jamais tenter de les dépasser, mais en faisant d'elles, au contraire, les pierres indestructibles de l'édifice commun.

Lorsque l'historien Robert William Robertson définit la politique de son pays, l'Angleterre, comme ayant pour but, je le cite, « d'empêcher tout monarque de s'élever à un degré de puissance qui serait incompatible avec la liberté générale », il définit je crois pour notre continent sa juste formule de paix. Cette formule rejoint d'ailleurs la conception française de l'équilibre européen qui inspira notre diplomatie pendant des siècles, inspirant aussi à l'occasion les nombreux projets de paix perpétuelle qui fleurirent depuis la Renaissance : ceux, par exemple, de l'Abbé de Saint Pierre ou du ministre Sully qui préconisait déjà « d'associer autant de puissances qu'il est possible (il en comptait alors quinze) en une ville d'Europe où tous les souverains eussent leurs perpétuellement ambassadeurs » – intuition notons-le en passant, d'une sorte d'« ONU européenne » qui reste encore à faire, mais à laquelle nous sommes sur le point, je crois, de parvenir enfin, et à quoi plus rien ne devrait s'opposer en principe.

L'équilibre plurinational, formule magique de l'Europe, inspira aussi les meilleurs de nos hommes d'État : pour ne retenir que deux hommes d'État de mon pays, je citerai de Gaulle et l'Empereur Napoléon III qui joua pour l'unité et l'indépendance de la nation roumaine le rôle que vous avez rappelé et qui m'a valu aujourd'hui le plaisir et l'honneur de m'adresser à vous.

Si la Roumanie et la France sont aujourd'hui bien placées pour proposer ensemble à leurs partenaires continentaux la juste vision de l'Europe, c'est en particulier par le souvenir de cette expérience commune qui fit de l'Empereur français l'avocat et le garant de la renaissance roumaine. Il le fit non seulement au nom de la solidarité naturelle des peuples latins, qui lui avait inspiré d'ailleurs pareil engagement pour la cause italienne, mais aussi au nom du grand principe de la politique française qui est le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Napoléon III entendait dépasser un ordre crispé, défensif et conservateur qui faisait fi du mouvement de l'Histoire : il pensait qu'il entrait dans le génie de la France de passer outre aux intérêts étroits et immédiats, d'anticiper sur les évolutions nécessaires et finalement d'épouser les aspirations des nations.

Au moment où vient de s'effondrer en Europe, non plus l'ordre du Congrès de Vienne mais celui de Yalta, comment ne pas faire un parallèle entre cette Grande Europe que j'appelle de mes vœux, fondée sur la diversité des souverainetés et l'action novatrice de Napoléon III, son souci que l'Europe aille de l'avant dans le respect plus profond de l'indépendance de ses peuples. Aujourd'hui encore pour les avant-gardes de la liberté des peuples, la France se veut toujours une seconde patrie.

Ainsi, Mesdames et Messieurs, ne cherchons pas à dépasser les nations, mais plaçons au contraire leur dynamique au service de l'Europe. Au rebours des fantasmes ethniques si dangereux, les nations ne constituent pas les cadres d'un quelconque repli, mais au contraire je le répète, la condition même d'une vraie réflexion sur l'équilibre européen. Détruisons les nations d'Europe et avec elles les cultures, les langues, et les institutions démocratiques que les peuples se sont données, et nous n'aurons pas construit l'Europe, nous l'aurons détruite au contraire. Cédons au fantasme de ce que certains beaux-esprits, lors du débat qui s'est engagé en France à propos du Traité de Maastricht, ont appelé la « naissance d'une nouvelle puissance », laissons-nous aller à ce pauvre cri qu'ont poussé nombre d'intellectuels d'Europe occidentale, (mais non point d'Europe centrale) : « Europe, délivre-nous des nations », bref, cédons à la tentation de l'unité sans la balancer par l'impératif de diversité, et nous pouvons alors être sûrs que nous n'aurons pas un vaste ensemble uni et organisé, mais un émiettement général, une dislocation irrémédiable du continent et finalement, sa soumission à tous les Empires, à toutes les aventures, à toutes les illusions d'une fausse unité.

Mesdames et Messieurs, je le disais en commençant : il n'est jamais inutile de penser et d'oser affronter l'âpre exercice qu'un poète à la fois roumain et français comme il y en a tant, Cioran appelait, dans son ouvrage « Syllogismes de l'Amertume », les tourments de la pensée, ajoutant qu'on y trouvait, pourtant, une tenue que l'on chercherait vainement dans ceux du cœur. Eh bien, cette tenue reste un exercice indispensable pour guider l'action des Gouvernements, les tenir à l'écart des simplismes et des sottises dont le prix est si cruel pour les peuples. C'est bien là le précieux rôle de l'Université. Tout ce qui se pense et se dit ici façonne le visage qu'aura l'Europe, notre Europe, au cours du siècle qui vient.