Texte intégral
P. Caloni : Est-ce que ça va être facile de diriger des relations avec un Parlement aussi monolithique ?
P. Clément : Il n'y a pas que des amis, il y a tous les députés. J'ai vu hier des députés socialistes et communistes. La majorité est forte, ce qui est une chance pour le gouvernement. E. Balladur a considéré qu'il était bon que nous soyons deux pour les relations avec le Parlement. R. Romani et moi allons décider d'un axe d'amitié. L'un ne contredira jamais ce que fera l'autre. Nous serons interchangeables, s'il le faut, pour que le gouvernement soit toujours présent dans les deux Assemblées.
P. Caloni : Avec 484 députés, plus de 49-3 ?
P. Clément : Bien évidemment ! Au départ, le 49-3 n'était pas utilisé contre l'opposition, mais contre la majorité. Une grande majorité, c'est le drame : comme il n'y a pas d'opposition, il ne faudrait pas quelle renaisse dans nos rangs. En revanche, le débat, oui, le pluralisme, oui, avec le souci d'aller dans le sens décidé par le Premier ministre.
P. Caloni : Quelle est votre position sur le mode de scrutin ?
P. Clément : J'ai été rapporteur du projet de loi sous la précédente cohabitation rétablissant le scrutin majoritaire. J'ai toujours été personnellement pour le scrutin majoritaire pour sortir une majorité. Celle-ci est peut-être forte, mais c'est l'exception. D'une manière générale, ce dont souffrent les démocraties – regardez le drame d'Israël et de l'Italie – c'est le pluralisme éclaté sans gouvernement stable. Je ne suis pas très favorable au scrutin mixte. Il y a des hypothèses possibles, tirées par le cheveu sur le plan constitutionnel. Je ne suis pas sûr que ce soit une priorité du gouvernement.
P. Caloni : Et la Haute Cour ?
P. Clément : Elle est renouvelée automatiquement dès qu'une Assemblée est renouvelée. Les députés seront appelés à voter pour renouveler les juges de la Haute Cour.
P. Caloni : Dans UDF, il y a un mot de trop, c'est "Union" ?
P. Clément : Je ne parle pas au nom de l'UDF. Je suis ministre. L'UDF a deux problèmes à régler. Les autres groupes n'en avaient qu'un désigner un candidat pour l'élection. Nous devons voir comment constituer un groupe unique et comment coordonner ces critères de groupe unique avec un candidat commun. Le candidat commun complique la fabrication d'un groupe unique avec deux sensibilités différentes, la démocratie-chrétienne et la libérale.
P. Caloni : Rien n'est réglé ce matin.
P. Clément : Vous le saurez ce matin, puisque l'UDF se réunit ce matin pour désigner son candidat.
P. Caloni : Et quand le RPR dit qu'il est normal que le président de l'Assemblée soit issu du groupe le plus important en sièges ?
P. Clément : C'est une tradition qui se constate, mais il peut y avoir des exceptions. Cela dépend de l'accord que les uns peuvent passer avec les autres. Il y a un autre aspect : l'élection se fait à bulletin secret. En 1978, j'avais eu le choix entre E. Faure et J. Chaban-Delmas. J'avais voté pour ce dernier. Personne n'avait parlé d'éclatement. Nous aurons un candidat soutenu par l'UDF et un autre par le RPR.
Dimanche 11 avril 1993
Radio Shalom
Pascal Clément : "Édouard Balladur n'a aucune arrière-pensée présidentielle."
Édouard Balladur ne fera jamais rien qui puisse aller contre les intérêts de Jacques Chirac. Si Édouard Balladur est si populaire aujourd'hui en France, c'est parce que tout le monde sait qu'il n'a aucune arrière-pensée présidentielle. Sa force par rapport à tous ses prédécesseurs réside dans le fait que pour la première fois, un Premier ministre a pour seule mission de redresser la politique de la France. L'essentiel de sa crédibilité repose sur son manque d'ambition présidentielle. Actuellement, Édouard Balladur représente pour les français la dernière chance avant le malheur. C'est aussi parce qu'il porte cet espoir que sa responsabilité est immense. De cet espoir, de cette confiance, apparait déjà le bruissement de la reprise des affaires.
Pascal Clément : "Le Premier ministre va réunir les partenaires sociaux tous ensembles."
Édouard Balladur tient le discours de la méthode sociale. Le premier Ministre va réunir les partenaires sociaux tous ensembles et non pas séparément. C'est ça la révolution sociale qui va se produire. Il mettra ensembles autours de la même table, employeurs et employés, salariés et patrons, pour que toutes les décisions qui seront prises puissent être le fruit du travail élaboré par tous les partenaires sociaux avec le gouvernement au milieu. Cette nouvelle méthode sociale, ce nouveau discours social, est la grande innovation qui fera date dans l'histoire de l'évolution des idées et de la pratique gouvernementale dans les années à venir.
Pascal Clément : "Pour les prochaines élections européennes le gouvernement n'exclut pas un changement du mode de scrutin qui régionaliserait l'élection."
Pour les prochaines élections européennes, le gouvernement n'exclut pas un changement du mode de scrutin qui régionaliserait l'élection. Cette décision sera prise très rapidement. À l'UDF, on préfère plutôt une élection régionale car l'Europe des régions est un thème qui a toujours été largement soutenu par les leaders UDF. Pour le RPR, les avis sont plus nuancés, mais il n'y a pas de blocage sur l'une ou l'autre option. J'ai le sentiment que nous conserverons un système proportionnel et que nous allons nous orienter vers la régionalisation du scrutin. Dans ce cas, dans certaines régions il y aura une liste commune UDF/RPR, dans d'autres, il y aura deux listes comme cela s'est passé avec les primaires lors des élections législatives. Mais je suis conscient que la majorité courre un risque de division à l'occasion des prochaines élections européennes. Mais je sais aussi que la majorité n'a pas le droit de se diviser car nos électeurs ne le supporteraient pas.
Pascal Clément : "La session parlementaire débutera sur un grand débat sur la politique de la ville."
À la demande de Philippe Séguin, Édouard Balladur a accepté le principe que la session parlementaire débute fin avril, avec un grand débat sur la politique de la ville. Cela permettra à Simone Veil et à Charles Pasqua non pas d'annoncer l'ensemble des mesures qu'ils comptent prendre dans les mois à venir, mais d'écouter les parlementaires qui connaissent les problèmes des banlieues, de faire remonter au gouvernement l'expérience et les idées de ces nouveaux élus concernant la ville.
Pascal Clément : "Les Français veulent absolument que nous changions le code de la nationalité."
Il est évident que les Français veulent absolument que nous changions le code de la nationalité. Ils n'ont pas envoyé à l'Assemblée 482 députés pour ne rien toucher au code de la nationalité. Il ne s'agit pas de faire une révolution, mais d'affirmer qu'un étranger né en France aura le choix volontaire entre 18 et 21 ans, de devenir français et ceci pour éviter l'automaticité. Je crois que 90 % des Français souhaitent la transformation du code de la nationalité.
Pascal Clément : "Les projets de loi déposés au Sénat concernant la Haute Cour de justice et le Conseil supérieur de la magistrature pourront être inscrits rapidement à l'ordre du jour."
Édouard Balladur a lancé deux idées de réforme constitutionnelle : celle de la Haute Cour de justice et celle du Conseil supérieur de la magistrature. La réforme du mode de scrutin comme celle du Président de la République doivent figurer dans la plateforme du futur Président de la République qui les réalisera une fois élu. Ce sont en effet des problèmes fondamentaux de la Constitution, c'est au futur Président de la république de présenter ses idées aux Français. Concernant la Haute Cour de justice et le Conseil supérieur de la magistrature, nous sommes tous conscients de l'urgence de ces deux réformes. Mais c'est le Président de la République qui tient la clé de la réforme constitutionnelle. Les projets de loi déposés au Sénat concernant la Haute Cour et le CSM pourront être inscrits rapidement à l'ordre du jour.
Pascal Clément : "Supprimer les allocations familiales aux parents qui ne "tiennent" pas leurs enfants me paraît une bonne mesure."
Nous allons faire en sorte que les choses bougent et changent dans les banlieues. On ne peut pas laisser tant de gens malheureux dans cette situation. Un certain nombre de nouveaux élus de la majorité, comme Pierre Cardo, suggèrent de supprimer les allocations familiales aux parents qui ne "tiendrait" pas leurs enfants. Cela ne concerne pas uniquement les familles étrangères, ce qui serait d'ailleurs une rupture du principe d'égalité. En revanche, si cette mesure concerne les familles dites "immigrées" et les familles françaises, elle me paraît bonne. Elle est en effet répressive et attractive. Répressive, c'est évident. Attractive, car il faudra que ces familles soient suivies par des assistantes sociales. Ce service d'accompagnement fera qu'on rendra très vite les allocations. Il ne s'agit pas de plonger les gens dans la misère, mais de faire en sorte qu'ils prennent des décisions éducatives vis à vis de leurs enfants. Ce type de mesures est bon, il est à la fois répressif et préventif. Il est bon à condition qu'il ne soit pas ciblé, cela vaut pour tous les Français.