Protection juridique et accompagnement social
Certaines personnes vulnérables, considérées comme ne pouvant pas pourvoir seules à leurs intérêts en raison d'une altération de leurs facultés mentales et/ou corporelles, peuvent faire l'objet d'une mesure de protection juridique. Celle-ci prévoit notamment la gestion de leur argent, de leur patrimoine et des prestations sociales qu'elles reçoivent. Il s'agit d'une restriction au principe selon lequel un majeur peut exercer pleinement ses droits.
L'article 415 du code civil dispose : "Les personnes majeures reçoivent la protection de leur personne et de leurs biens que leur état ou leur situation rend nécessaire […].
Cette protection est instaurée et assurée dans le respect des libertés individuelles, des droits fondamentaux et de la dignité de la personne.
Elle a pour finalité l'intérêt de la personne protégée. Elle favorise, dans la mesure du possible, l'autonomie de celle-ci.
Elle est un devoir des familles et de la collectivité publique."
Différents types de mesures de protection existent et sont gradués dans leurs effets, afin que ceux-ci soient proportionnés à l'état de vulnérabilité de la personne protégée.
| Mesure | Objet | Nature |
|---|---|---|
| Mesure de sauvegarde de la justice | Mesure de protection provisoire et de courte durée (1 an maximum, renouvelable une fois) qui permet la représentation de la personne pour accomplir certains actes précis (par exemple : la vente d'un bien) | Judiciaire |
| Curatelle | Assistance de la personne par son curateur pour les actes de disposition (actes qui engagent le patrimoine, comme la vente d'un immeuble). La personne sous curatelle peut gérer et administrer ses biens librement | Judiciaire |
| Tutelle | Représentation de la personne par son tuteur, qui agit en son nom pour tous les actes (gestion du patrimoine, signature d'un contrat...). | Judiciaire |
| Mesure d'accompagnement social personnalisé | Contrat conclu entre les services sociaux du département et la personne, comprenant des engagements réciproques, afin d'aider la personne à gérer ses prestations sociales | Administratif |
| Mesure d'accompagnement judiciaire | Perception et gestion des prestations sociales de la personne par un mandataire | Judiciaire |
| Mandat de protection future | Désignation à l'avance d'un mandataire qui agira au nom du demandeur en son nom ou dans son intérêt | Civil |
| Habilitation familiale | Représentation de la personne par un membre de la famille qui l'assiste ou le représente | Judiciaire |
La tutelle, la curatelle et la sauvegarde de justice existent depuis 1968. La tutelle et la curatelle représentent la majorité des mesures de protection juridique. Fin 2025, 712 000 majeurs étaient placés sous ce type de protection (Références Statistiques Justice 2026).
La loi du 5 mars 2007 portant réforme de la protection juridique des majeurs (entrée en vigueur le 1er janvier 2009) vise à mettre fin aux confusions entre la protection juridique et l'action sociale. Elle distingue clairement les mesures de nature sociale (qui préservent la capacité juridique de la personne à protéger) des mesures de nature civile, prononcées par le juge des contentieux de la protection (ex-juge des tutelles). Elle précise que la mise sous tutelle ou sous curatelle d’une personne n'est possible que si une altération des facultés est constatée par un certificat médical circonstancié. Sont ainsi supprimés les motifs de "prodigalité, intempérance ou oisiveté".
Dans un contexte de vieillissement de la population, la volonté du législateur est aussi de "déjudiciariser" le système en aménageant la procédure devant les tribunaux et en créant des mesures d'accompagnement des personnes relevant davantage d'une prise en charge sociale que d'une protection juridique.
Pour les personnes majeures, bénéficiaires de prestations sociales, dont les facultés ne sont pas altérées mais qui sont en grande difficulté sociale, deux mesures d'accompagnement n'entraînant pas d’incapacité juridique sont mises en place :
- la mesure d'accompagnement social personnalisé (MASP), sur la base d'un accord contractualisé entre la personne et le département ;
- la mesure d'accompagnement judiciaire (MAJ), qui est imposée par le juge.
Pour limiter le recours systématique aux tribunaux en matière de protection des personnes vulnérables et favoriser les prises en charge familiales, le législateur a créé un système allégé de protection, l'habilitation familiale, par une ordonnance du 15 octobre 2015 (entrée en application le 1er janvier 2016). Ce mandat familial délivré par le juge à un proche permet à ce dernier de représenter la personne, pour certains actes précis réalisés en son nom ou de manière générale. Les formalités pesant sur les familles sont allégées. Une fois l'habilitation délivrée, il n'y a plus de contrôle judiciaire, contrairement à la tutelle et la curatelle. Seuls les parents en ligne directe de l'intéressé, les frères et sœurs ainsi que le conjoint, le partenaire de pacte de solidarité (Pacs) ou le concubin peuvent obtenir une telle mesure. Le nombre de demandes d'habilitations familiales augmente d'années en années (52 254 demandes en 2025, contre 45 986 en 2021).
Mesure phare de la loi de 2007, le mandat de protection future prime sur toute autre mesure de protection juridique dès lors qu'il existe au bénéfice de la personne à protéger. Il prévoit les modalités d'une éventuelle protection par la désignation à l'avance par le majeur concerné de la personne chargée de veiller sur ses intérêts et sa personne en cas de besoin. Ce mandat s'applique dès que l'altération des capacités est médicalement constatée, sans qu'un juge ait à intervenir. Mais le dispositif n'a pas eu le succès escompté et peu de mandats ont été mis en œuvre (2 100 en 2025), notamment en raison de son formalisme lourd et de son champ limité à la seule représentation. Pour lui donner plus de visibilité, la loi du 28 décembre 2015 relative à l'adaptation de la société au vieillissement complète le dispositif et prévoit que le mandat de protection future est publié par une inscription sur un registre spécial.
La Cour des comptes souligne dans un rapport d'octobre 2016 que le chiffre de 700 000 majeurs protégés en 2015 est le même qu'en 2006. La "déjudiciarisation" du système aurait ainsi été atteinte. Toutefois, les contrôles de la Cour ont révélé que les statistiques du ministère de la justice étaient erronées. Les statistiques relatives aux nouvelles mesures annuelles indiquent en réalité une croissance moyenne de 5% entre 2013 et 2016.
Selon la Cour des comptes, la volonté du législateur de 2007 de freiner la croissance du nombre de mesures a échoué, sans qu'il soit possible de déterminer dans les causes de cet échec la part des facteurs démographiques, sociaux et épidémiologiques, d'une part, et celle du développement insuffisant des dispositifs alternatifs aux mesures judiciaires, d'autre part.
La loi du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice étend le champ d'application de l'habilitation familiale à l'assistance et crée une passerelle avec les mesures de protection judiciaire, tout en posant clairement le principe de la primauté du mandat de protection future sur tout autre dispositif de représentation.
Droits fondamentaux et libertés individuelles des personnes protégées
Renforcer les droits de la personne protégée en reconnaissant sa capacité de principe et toujours rechercher l'expression personnelle de son consentement sont les objectifs poursuivis par la réforme de 2007.
Ainsi, la loi comprend une charte des droits et libertés de la personne majeure protégée, annexée au code de l'action sociale et des familles. La personne est obligatoirement entendue lors de la procédure de mise sous tutelle. Les décisions en matière de santé et de logement sont prises par la personne concernée (dans la mesure de ses possibilités), la personne chargée de la protection n'ayant sur ces sujets qu'un rôle d’information et d'aide. Elle a droit à une information claire, compréhensible et adaptée sur la procédure de mise sous protection, les motifs et le contenu d’une mesure de protection, le contenu et les modalités d'exercice de ses droits durant la mise en œuvre de cette procédure ainsi que sur l'organisation et le fonctionnement du mandataire judiciaire à la protection des majeurs.
Reprenant des propositions du rapport Caron-Déglise sur "L'évolution de la protection juridique des personnes - Reconnaître, soutenir et protéger les personnes les plus vulnérables", la loi de mars 2019 conforte les droits fondamentaux de la personne protégée et organise la construction d'un accompagnement des personnes les plus vulnérables dans une logique de parcours individualisé.
Pour mieux éclairer les besoins des personnes présentant des altérations de leurs facultés personnelles, la loi institue une évaluation sociale pluridisciplinaire de la situation du majeur à protéger et de sa sphère d’autonomie qui devra accompagner, à peine d’irrecevabilité, la saisine du juge des contentieux de la protection par le procureur de la République lorsqu'un signalement aura été fait au parquet par toute personne qui n'est pas un proche du majeur (hors les cas de saisine familiale). Un projet individualisé partant de la demande de la personne ou de celle de ses soutiens de proximité est ensuite mis en place.
Par ailleurs, la loi réforme les conditions dans lesquelles le majeur protégé peut se marier, se pacser (suppression de l'autorisation préalable du juge ou du conseil de famille) ou divorcer (accès à la procédure de divorce accepté). Sur autorisation du juge, la conclusion d'une convention matrimoniale pourrait être prise en charge par le tuteur du majeur protégé pour protéger les intérêts de celui-ci.
La privation des droits civiques est devenue l'exception depuis la loi de 2007. La loi de réforme de la justice de 2019 abroge l'article L5 du code électoral qui soumettait le droit de vote des personnes sous tutelle à une décision du juge. La loi garantit aussi le principe de sincérité des scrutins en encadrant strictement les procurations. Ainsi, ni les mandataires ni les personnes qui suivent des personnes sous tutelle dans des établissements ne peuvent recevoir procuration.
Formation, contrôle des mesures, coordination : des dispositifs à compléter
La loi de 2007 a professionnalisé les intervenants extérieurs à la famille (mandataires judiciaires) : les tuteurs sont soumis à des règles communes de formation, de contrôle, d'évaluation et de rémunération.
Les tuteurs professionnels figurent sur une liste et bénéficient d'un agrément préfectoral après avis du procureur de la République. En 2016, la Cour des comptes pointait l'insuffisance des outils de régulation de la profession de mandataires judiciaires à la protection des majeurs (MJPM). Elle soulignait aussi l'encadrement imparfait des MJPM pour l'obtention de l'agrément ainsi que sur la faiblesse du contrôle de la formation dispensée dans le cadre de l'obtention du certificat national de compétences.
La loi du 8 avril 2024 dite "Bien vieillir" est venue préciser les missions des mandataires judiciaires.
Bien que la réforme de 2007 réaffirme la prééminence de la tutelle familiale dans le dispositif de protection, celle-ci représente moins de la moitié des cas et régresse au profit des mandataires judiciaires. Les mandataires familiaux sont ceux qui reçoivent le moins de formation. Des propositions ont été émises afin que les tuteurs familiaux puissent faire appel à des référents juridiques ou contracter une assurance pour se couvrir d'éventuelles erreurs pendant l'exercice de leur mandat.
Enfin, tirant les conséquences des critiques émises notamment par la Cour des comptes en 2016, et pour garantir un contrôle effectif de la gestion effectuée par les mandataires désignés par les juges, la loi de mars 2019 renforce l'obligation de remettre dès l'ouverture de la mesure l'inventaire des biens meubles du majeur protégé. Un délai plus long est accordé pour l'inventaire des autres biens. Elle permet cependant au juge des contentieux de la protection de décider d'une dispense de vérification des comptes quand les revenus ou le patrimoine de la personne protégée sont très modiques.
En 2023, un nouveau rapport Caron-Déglise sur la maltraitance préconise de penser les protections juridique et sociale à partir des droits des personnes les plus vulnérables à être entendues et soutenues. Pour parvenir à l'effectivité des droits des personnes particulièrement vulnérables, quels que soient les lieux où elles demeurent et où s'exercent les mesures de protection juridique, le rapport préconise :
- de disposer d'outils partagés et évolutifs des difficultés rencontrées concrètement par les personnes, dans une visée de préservation de l'autodétermination des personnes ;
- de mieux organiser les missions des professionnels du social, du médico-social, du sanitaire et de la protection juridique des personnes.
Un registre recensant les mesures de protection
La loi "Bien vieillir" de 2024 prévoit la création d'un registre national dématérialisé de toutes les mesures de protection et des mandats de protection future, au plus tard fin 2026. Le registre des mandats de protection future est institué par un décret du 16 novembre 2024 mais l'accès à la plateforme n'est pas encore ouvert aux particuliers.