Aux origines des printemps arabes

Plus que des révolutions, les printemps arabes de 2011 ont été des révoltes nationales et citoyennes. Nationales car leur fondement n’était ni communautaire, ni religieux, ni régional ou tribal. Citoyennes parce que les populations révoltées exigeaient avant tout la reconnaissance de leur dignité bafouée.

Temps de lecture  14 minutes

Il y a des mots qui ont une très forte connotation symbolique. Assurément, « révolution » est de ceux-là. Le dictionnaire Larousse nous rappelle pourtant sa stimulante polysémie :

  • une révolution peut être un changement brusque et violent dans la structure politique et sociale d’un État qui se produit quand un groupe se révolte contre les autorités en place et prend le pouvoir ;
  • elle est aussi le mouvement d’un objet autour d’un point central le ramenant périodiquement au même endroit.

Les mouvements populaires qui ont eu lieu dans le monde arabe depuis 2011 font écho à cette polysémie. Ils ont en effet conduit à des changements de pouvoir mais souvent aussi à un retour à la situation antérieure, à ceci près que l’échec d’une révolution n’est en aucun cas seulement un retour en arrière tant il porte en lui de profonds changements potentiels dont on ignore aujourd’hui ce qu’ils seront à moyen ou long terme.

Alors que, dans les années 1960, on lui demandait son avis sur les conséquences de la Révolution française, Zhou Enlai, longtemps Premier ministre de Chine, aurait répondu : « c’est trop tôt pour le dire »...

Les mouvements nationalistes arabes : une histoire pluriel

Ce n’est pas la première fois de son histoire contemporaine que le monde arabe connait des révoltes qui, à un moment, font irruption dans le champ politique, avec plus ou moins de force. Ce fut le cas d’abord à l’époque où l’ensemble de cette région (à l’exception de l’Arabie) était sous domination coloniale. Il y eut alors, entre les années 1920 et 1950, de multiples revendications nationalistes pour exiger l’indépendance et donc un toit politique, c’est-à-dire un État, dans des contextes bien différents.

  • Le Maroc et la Tunisie (des protectorats) ont obtenu la leur par des accords négociés après de longues séquences d’affrontements politiques avec Paris ;
  • l’Algérie (une colonie) l’a quant à elle arrachée après des années de combats terribles qui ont fait des centaines de milliers de morts au point que la Révolution algérienne est perçue comme l’archétype de la révolution nationaliste ;
  • au Machrek, pour le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Irak, les indépendances ont été le fruit d’âpres confrontations entre les puissances coloniales (France et Grande-Bretagne) et les élites nationalistes de ces pays, sans qu’elles ne soient vraiment accompagnées de révoltes populaires. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y en ait jamais eu auparavant. Bien au contraire. Mais elles ont éclaté dès les années 1920 au moment même de l’installation de la domination coloniale sur ces pays. Ce furent les premières manifestations nationalistes de ces peuples confrontés, au lendemain de l’effondrement de l’Empire ottoman, aux ambitions impériales de la France et la Grande-Bretagne. Aussi bien en Irak en 1920 ou en Syrie en 1925 que plus tard en Palestine (en 1936-1938), ces révoltes furent écrasées par les armées de ces deux puissances coloniales.
  • à l’inverse, en Égypte, dans une tout autre configuration, en 1919, le mouvement populaire conduit par le parti Wafd a réussi à obtenir l’abolition du protectorat puis l’indépendance en 1936. Et vingt ans plus tard, dans un geste éminemment nationaliste et populiste, Nasser a achevé de donner à l’Égypte la maîtrise de sa pleine souveraineté en nationalisant la compagnie  canal de Suez alors encore contrôlé par le Royaume-Uni ;
  • l’histoire des pays du Golfe est totalement différente, puisqu’ils se sont vu octroyer leur indépendance par la Grande-Bretagne sans qu’il y ait jamais eu de révoltes nationalistes. Quant à l’Arabie saoudite, elle n’a rien vécu de ces divers scénarios d’émancipation, puisqu’elle n’a jamais été colonisée après que le roi Ibn Saoud eut, entre 1902 et 1932, construit patiemment l’État auquel il donnera son nom.

Autoritarisme et prédation

À l’issue de cette longue séquence historique, tous les pays arabes, à l’exception du Liban, ont vu s’installer des pouvoirs autoritaires. Ces nouveaux États sont, en effet, très vite confisqués par des groupes restreints qui imposent pour longtemps leur hégémonie.

Dès lors, il n’est plus question de révoltes populaires mais plutôt de coups d’État, plus ou moins légitimés par un discours populiste. L’armée y joue souvent un rôle déterminant dans diverses configurations, comme en Égypte en 1952, en Algérie en 1965, en Syrie en 1963 et en 1970 ou en Irak à partir de 1958, en Libye en 1969... Avec aussi des échecs, comme au Maroc au début des années 1970.

Ces régimes autoritaires prennent deux formes principales.

  • D’un côté, les monarchies avec les émirats du Golfe, l’Arabie saoudite, la Jordanie et le Maroc.
  • De l’autre, des systèmes « républicains » dominés par un parti (quasi) unique et l’armée qui en est presque partout l’acteur central.

Cette distinction simple a du sens, car autant les monarchies ont su produire des légitimités relativement solides, autant les républiques (c’est-à-dire des régimes qui ne prévoient pas constitutionnellement une dévolution du pouvoir par hérédité) ont fini par gouverner surtout par la contrainte. Et ce même si le charisme et le discours populiste de certains de leurs leaders – Hafez al-Assad en Syrie, Mouammar Kadhafi en Libye, Saddam Hussein en Irak... – pouvaient susciter de forts soutiens populaires.

Dans une telle configuration, l’État n’est guère un vecteur du développement et de la redistribution des richesses mais bien plutôt un appareil prédateur qui opère au détriment de tous les segments de la société qui ne sont pas liés au groupe au pouvoir.

La corruption apparaît le plus souvent comme endémique et organisée jusqu’au plus haut niveau de l’État. Et ce d’autant plus facilement que l’essentiel des revenus du pays provient de rentes considérables générées surtout par les hydrocarbures, comme dans les monarchies du Golfe, en Irak et en Algérie. Ailleurs, on peut trouver d’autres formes de rentes comme celles dont bénéficie l’Égypte avec l’aide américaine ou le tourisme.

Partout, le système autoritaire contrôle les flux économiques et financiers de l’ensemble du pays en y plaçant les hommes étroitement liés à l’État, à commencer par les membres de la famille du clan au pouvoir. Ainsi des Makhlouf en Syrie ou des Trabelsi en Tunisie.

Beaucoup d’hommes et de femmes appartenant aux classes défavorisées mais aussi aux classes moyennes ont ainsi le sentiment d’être doublement dépossédés, sur le plan socio-économique comme sur le plan politique. C’est ce type de situations qui a été à l’origine des mouvements populaires à partir de 2011.

À la différence des grandes révolutions eschatologiques qui aspirent à changer le monde, les acteurs des révoltes de 2011 espéraient transformer le leur. Les mots d’ordre ont été focalisés sur deux questions fondamentales :

  • la reconnaissance d’une forme de citoyenneté fondée sur la liberté politique ;
  • et l’exigence d’une amélioration significative d’une situation sociale d’autant plus inacceptable que fondée sur de profondes inégalités structurelles.

Un mot a résumé cette double exigence : dignité. Dans cette perspective, ces mouvements ont présenté un certain nombre de caractéristiques communes, au moins dans une première phase.

Sans chefs politiques ni partis organisés, ces révoltes ont été largement des rassemblements regroupant des hommes et des femmes issus des classes défavorisées et des classes moyennes. Il s’agissait donc de coalitions entre ces classes avec toutes les contradictions que cela implique.

Les premières ont été d’emblée fragilisées par la fragmentation spatiale des travailleurs dispersés sur leurs lieux de travail comme par la lancinante précarité du secteur informel d’où l’étincelle est partie en Tunisie avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en décembre 2010… Quant aux classes moyennes, leurs intérêts sont vite apparus menacés par l’instabilité, l’insécurité et les incertitudes générées par la situation.

Mélange des classes mais aussi des générations. La jeunesse, ou en tout cas une certaine jeunesse, plutôt éduquée, très au fait des nouvelles technologies et familière des réseaux sociaux a été à Tunis, au Caire et ailleurs au premier rang de la contestation et de l’animation du mouvement.

Les générations plus anciennes étaient là aussi, avec leur expérience et leurs frustrations accumulées au fil d’années au cours desquelles elles s’étaient résignées à une situation politique et sociale pourtant pénible. Il y a eu peut-être alors dans la mobilisation de certains contestataires plus âgés le sentiment de se réconcilier avec soi-même, comme pour dépasser ce qui fut longtemps vécu comme une humiliation pour n’avoir pas osé se battre.

Il y aussi le fait que tous ceux qui se sont révoltés étaient loin de partager les mêmes sensibilités politiques. Si l’action permet un moment de faire abstraction des divergences, les programmes politiques sont bien là, obstinément différents. On peut se retrouver un moment pour dire non, mais tout bascule quand il s’agit de concevoir l’avenir, surtout dans ces sociétés où la possibilité même d’une initiative citoyenne était proscrite.

Les seuls, finalement, à avoir réussi à préserver une relative capacité d’action politique sont les islamistes, qu’ils aient été tour à tour tolérés ou réprimés comme en Égypte ou en Tunisie. Mais en tant que force organisée, et ce n’est pas un mince paradoxe, ils n’ont joué aucun rôle dans le déclenchement des mouvements.

L’effet domino, enfin, a largement contribué à donner le sentiment qu’il y avait un mouvement global. Cet effet a vraiment joué un rôle essentiel, car à partir du départ rapide et inattendu du président tunisien Ben Ali le 14 janvier 2011 puis de celui du président égyptien Hosni Moubarak le 11 février, partout ailleurs beaucoup ont osé penser ce qui était alors de l’ordre de l’impensable.

D’innombrables témoignages de ces manifestants sont venus confirmer l’importance cruciale de ces premières semaines, quand des leaders en place depuis plusieurs décennies se virent contraints de quitter le pouvoir après quelques semaines de contestation.

Ce fut comme une vague d’espérance atteignant de multiples segments des sociétés, de Tunis au Caire, de Rabat à Damas, de Tripoli à Saana, d’Alger à Amman et même de Bahreïn à l’Arabie saoudite, tandis que d’autres, sans doute les plus puissants, s’en alarmaient et préparaient leurs ripostes.

Révoltes nationalistes ?

Au-delà de ces traits communs, le temps qui passe a réintroduit une dimension beaucoup plus dense, celle de la singularité. Car, en définitive, dès que le mouvement s’installe dans la durée, il s’insère nécessairement dans le contexte particulier de l’histoire nationale du pays et de son régime politique. Dès lors, il faut introduire ces spécificités en commençant par distinguer les monarchies des républiques.

  • Les monarchies ont partout résisté avec, à peu près, le même triptyque : des concessions politiques plus ou moins significatives, des redistributions financières parfois assez substantielles et des mesures répressives plutôt dissuasives. Ces réponses semblent avoir été suffisantes pour contrer ces mouvements qui, par ailleurs, n’ont jamais remis en question la légitimité des régimes en place, sauf peut-être à Bahreïn.
  • Dans les républiques, la caractéristique dominante était que l’espace d’autonomie politique des sociétés civiles avait été depuis longtemps étouffé par l’omniprésence du système coercitif et la peur écrasante qu’il suscitait. Mais, là encore, au-delà de ces similitudes, les différences entre les pays sont significatives.

Face à ces mouvements populaires spontanés et improvisés, les ripostes des groupes dominants qui tiennent l’État ont été fondées sur la violence à l’état brut.

Ainsi, en Tunisie, même si les opposants ou simplement les contestataires étaient en prison, contraints à l’exil ou « désocialisés » selon les méthodes perverses du système Ben Ali, il y a toujours eu une structuration de la société civile par de solides organisations professionnelles. Cela s’est d’ailleurs symboliquement traduit par le fait que quatre d’entre elles, qui ont joué un rôle majeur dans la transition démocratique, ont reçu le prix Nobel de la paix en 2015 – l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’Ordre national des avocats.

À l’inverse, en Syrie, le champ politique a été réduit en cendres après le coup d'État militaire du parti Baath en mars 1963, et davantage encore après la prise du pouvoir par Hafez al-Assad, en 1970. Les opposants y ont été soumis à une violence extrême qui s’apparente aux logiques répressives d’un régime totalitaire, avec ses meurtres indiscriminés et l’usage systématique de la torture comme forme d’individualisation de la terreur...

C’est dans cette confrontation asymétrique – l’appareil d’État contre des sociétés fragmentées – que ces révoltes se sont perdues partout, sauf justement en Tunisie. Face à ces mouvements populaires spontanés et improvisés sans la moindre expérience politique, les ripostes des groupes dominants qui tiennent l’État, et donc l’économie, ont été fondées sur la violence à l’état brut avec l’appui actif ou tacite des classes qui les soutiennent.

Les clans alors au pouvoir en Syrie ou en Libye considèrent que cet affrontement est existentiel. Convaincus que le pouvoir leur appartient, l’idée même d’un compromis politique leur paraît donc totalement aberrante. D’où ces situations de chaos dans lesquelles se sont engloutis ces deux pays avec, comme toujours dans ces guerres civiles, de multiples ingérences extérieures dévastatrices, à commencer par celles de l’Iran et de l’Arabie saoudite.

Ces déchirures sont d’autant plus dangereuses pour la Syrie et la Libye qu’elles mettent en péril une cohésion nationale demeurée assez fragile. C’est ainsi que sont réactivées des fractures communautaires qu’on pensait résorbées dans un pays comme la Syrie où coexistent une majorité sunnite et des minorités chrétienne, druze et alaouite...

En Égypte aussi ces contradictions existent, car, bien qu’elle soit une vieille nation, la minorité copte qui en constitue une partie indissociable est souvent l’objet de violences et de discriminations. Là aussi, même si le régime politique est bien différent de celui de la Syrie ou de la Libye, les groupes dominants n’ont rien cédé d’essentiel, d’autant qu’ils ont toujours conservé le contrôle de « l’État profond ».

L’armée, qui en représente l’armature principale, a repris les choses en main dès juillet 2013, tout en camouflant la violence de sa répression par un discours populiste. Un discours efficace, puisqu’il a rendu un moment crédible l’étrange concept de « coup d’État démocratique ». Ce coup de force s’est en effet appuyé sur des manifestations populaires de grande envergure qui contestaient radicalement le pouvoir islamiste élu au suffrage universel un an plus tôt.