Déclaration de M. Jean Puech, ministre de l'agriculture et de la pêche, sur l'adaptation de l'industrie agro-alimentaire à la PAC réformée et à la mise en oeuvre des accords du GATT, et le développement de l'enseignement et de la recherche agro-alimentaire, Paris le 30 novembre 1994.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Jean Puech - Ministre de l'agriculture et de la pêche

Circonstance : Assemblée nationale des industries agro-alimentaires (ANIA) à Paris le 30 novembre 1994

Texte intégral

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de m'avoir demandé de clore cette grande manifestation. J'y ai été d'autant plus sensible qu'elle me donne l'occasion de m'adresser un très grand nombre de chefs d'entreprises d'un secteur stratégique pour notre pays, notre agriculture, notre territoire : l'industrie alimentaire.

Le président Scherrer a conçu cette journée pour faire comprendre la richesse et la diversité d'une industrie qui, dit-on parfois, souffre d'un déficit d'image.

Il est vrai que le secteur agro-alimentaire fait rarement l'objet de préoccupations médiatiques.

À la différence de beaucoup d'autres secteurs industriels, il ne se prête pas à l'annonce de grands contrats internationaux, négociés pour l'équipement de tel ou tel pays ; il n'est pas non plus concerné par des modifications technologiques qui révolutionnent entièrement et brutalement la gamme des produits ; il est moins soumis que d'autres, pour son grand bonheur et celui de ses salariés, à ces fluctuations de la demande qui, hélas, ont pu susciter des difficultés d'emploi graves.

De ce fait, on ne parle pas de l'agro-alimentaire comme on parle de l'aéronautique, des chantiers navals, du textile ou même de l'industrie automobile.

Et cependant, il serait bon de ne pas oublier quelques vérités essentielles qui devraient venir combler ce déficit d'image que j'évoquais :

1. Le commerce extérieur doit une part considérable de sa vigueur aux industries agro-alimentaires.

2. Sans industries agro-alimentaires, sans leur capacité à vendre, à conquérir et développer des parts de marchés, l'agriculture aurait la plus grande difficulté à assurer son propre développement.

3. Avec les industries du bois, les industries agro-alimentaires sont bien souvent les seules qui offrent des débouchés aux produits du sol et procurent des emplois nos zones rurales.

Je ne souhaite pas multiplier les chiffres dans mon intervention, mais je crois cependant utile d'en citer quelques-uns pour montrer l'importance de votre secteur :

– le solde commercial de l'industrie agro-alimentaire (vins compris) a représenté en 1993 près de 55 % du solde commercial de toute l'industrie ;
– il connaît une progression très satisfaisante puisque, pour la deuxième année consécutive, nous aurons une croissance à deux chiffres du solde commercial des IAA ;
– en valeur, les quatre cinquièmes des produits agricoles font l'objet d'au moins une transformation industrielle ;
– enfin, dans les communes rurales de moins de 2 000 habitants, l'emploi des industries alimentaire représente près du quart de l'emploi industriel.

Votre secteur est donc un des éléments-clés de notre économie et de notre tissu social.

Nous devons par conséquent être particulièrement attentifs à son développement, à son environnement.

Le Gouvernement, appuyé par le Parlement, s'est, au printemps, prononcé en faveur d'une agriculture performante, garante de l'occupation du territoire. Il l'a fait par ma voix, et j'ai rappelé à cette occasion que ces objectifs s'accompagnaient désormais d'une règle d'or : « nous devons avoir le réflexe de la valeur ajoutée », ce qui signifie qu'à nos préoccupations de politique agricole doit s'adjoindre constamment un prolongement, une finalité agro-alimentaire.

Votre industrie mérite d'ailleurs l'intérêt à de nombreux autres titres ; c'est la première industrie du pays par le chiffre d'affaires et le nombre d'emplois ; elle est innovante, que ce soit au niveau des produits eux-mêmes, de leur packaging, de la création et de la valorisation des marques ; elle est moderne, comme le révèle le processus continu de certification des usines auquel nous avons assisté et qui s'accentue ; elle est toujours plus attentive à l'hygiène et aux préoccupations sanitaires du consommateur.

Tous ces points, qui sont autant de points forts, ont été très utilement développés au cours de cette journée dont l'un des objectifs majeurs était de mieux situer l'industrie alimentaire au sein de l'économie, et au sein d'une filière dont, avec la distribution, vous êtes un des maillons essentiels, entre l'agriculture et le consommateur.

J'ai été très sensible, Monsieur le Président, au fait que vous ayez associé à votre réflexion des représentants de la profession agricole et de la grande distribution.

Comme l'agriculture, les industries alimentaires connaissent aujourd'hui dans leur environnement une évolution majeure.

La réforme de la politique agricole commune et la conclusion des accords du GATT entraînent des modifications profondes qui, pour certains secteurs, peuvent avoir des répercussions importantes : c'est le cas pour la transformation des céréales, l'industrie avicole, quelques productions fromagères, à un moindre degré pour la viande bovine ou porcine. Sur le sucre, il nous faut être vigilants quant à leur application. À l'inverse, des opportunités seront certainement offertes à nos entreprises pour les vins, les spiritueux, les boissons de manière générale.

Je l'ai dit il y a quelques instants, nous devons avoir le réflexe de la valeur ajoutée. C'est la raison pour laquelle, certain de travailler aussi bien dans l'intérêt de nos industries alimentaires que dans l'intérêt bien compris de notre agriculture, leur principal fournisseur, j'ai souhaité prendre plusieurs initiatives convergentes.

Le Comité de suivi du GATT, constitué à la demande de M. Balladur, et qui réunit grandes organisations agricoles, représentants du Parlement et représentants des principaux ministères concernés, a été élargi aux industries alimentaires. Votre Président, M. Scherrer, y apporte une contribution dynamique et, je dois le dire, toujours remarquée.

Les travaux menés dans ce cadre ont été affinés dans des instances où les industriels ont également joué un rôle très actif. Ces travaux ont débouché sur le mémorandum que j'ai remis à Bruxelles.

Dans ce document, nous rappelons que l'Europe est une grande puissance agro-alimentaire, qu'elle est exportatrice, qu'elle a vocation à le demeurer et qu'elle doit tout mettre en œuvre pour maintenir sa présence sur les marchés mondiaux. Nous voulons – et c'est une volonté politique forte – que l'Europe fasse preuve de volontarisme, qu'elle ne conçoive pas les accords de Marrakech comme un cadre exclusivement contraignant, à respecter de manière rigide et administrative, je dirais presque tatillonne.

Il est nécessaire que l'Union Européenne prenne la mesure des vraies contraintes, qui sont celles qu'impose le commerce courant, c'est à dire une relation quotidienne entre le vendeur et son acheteur.

C'est une relation assez complexe par elle-même pour qu'on ne la compromette pas par une accumulation de réglementations. Sur des marchés mondiaux disputes, imitons les meilleurs commerçants plutôt que les meilleurs administratifs.

N'oublions pas non plus, et c'est l'un des messages importants de notre mémorandum, que les accords du GATT ouvrent un champ à la promotion des produits alimentaires européens. Des marchés jusqu'à présent fermés vont s'ouvrir, la Communauté doit avoir la volonté d'y être présente. Nous avons donc appelé une politique active de promotion afin d'accompagner les efforts menés par les entreprises : la conclusion des accords de Marrakech doit par ailleurs nous inciter à être très attentifs à un sujet dont l'importance ne vous échappera pas : les règles techniques et sanitaires élaborées dans les instances internationales peuvent largement altérer le contenu des accords purement commerciaux. Dans ce domaine, il me semble que nous avons avantage à ce que les pays d'Europe coordonnent mieux leurs positions, voire parlent d'une seule voix. C'est la raison pour laquelle j'ai sollicité du Premier Ministre qu'une réflexion interministérielle soit menée sur ce sujet. Elle a été engagée et devrait déboucher sur des initiatives nouvelles.

Vous avez aussi invité aujourd'hui, Monsieur le Président, des représentants de votre partenaire d'aval, à la fois courtisé et redouté : la grande distribution.

Leur présence ce soir est le signe évident du rôle très positif que l'ANIA a su jouer dans l'évolution des relations entre l'industrie et le commerce.

C'est un sujet auquel je suis très attentif, car il conditionne aussi bien l'évolution des industries alimentaires que celle de l'agriculture.

En 1993, la production de vos industries a progressé en volume de 1 %, mais en valeur elle a diminué de 1 %. Cet effet de ciseaux est dû pour partie à l'entrée en vigueur de la nouvelle politique agricole commune et à la baisse des prix qui en est résulté ; mais il est surtout dû à la pression sur les prix et sur les marges exercées par la grande distribution.

Cette pression était peut-être, pour une part, liée à la conjoncture très dépressive de l'an passé. Mais un transfert de marges à coup sûr s'est opéré ; il n'est pas sans conséquences et il faut bien peser les risques qu'entraînerait la poursuite durable de ce mouvement.

Lorsque les marges se réduisent, comme ce fut le cas, lorsque les premiers prix se développent aussi vite, c'est en général au détriment de la qualité et de l'emploi. La réplique des entreprises à la pression de la clientèle est une réplique par l'abaissement des coûts ; les investissements privilégiés par le chef d'entreprise sont les investissements de productivité ; les économies sur les postes de charges sont avant tout des économies sur les matières premières. Il est clair que, dans de très nombreux cas, les prix d'appel ne sont possibles qu'en réduisant la qualité.

À côté de la pression sur les prix, il y a aussi le problème des délais de paiement. Les entreprises font en quelque sorte office de banquier pour les distributeurs.

C'est le sujet sur lequel l'ANIA a le plus travaillé. Je juge très positif les accords conclus avec FEDIMAS et le Groupement National des Hypermarchés. Au-delà des avancées sur les délais de paiement eux-mêmes, l'élément le plus prometteur est celui qui met en place une instance de suivi. C'est à travers cette instance que peuvent être observés les progrès effectifs, mais aussi constatées les lacunes. C'est dans ce cadre enfin, très certainement, que seront évoquées les possibilités d'extension à d'autres domaines des accords déjà conclus.

Il reste en effet bien des domaines à explorer : je pense par exemple aux déréférencements abusifs, aux promotions, à la revente à perte…

Comme vous le savez certainement, j'ai mis en place, avec l'ANIA, un Comité de liaison qui, régulièrement nous permet de faire le point avec SCHERRER et son bureau sur les sujets importants du secteur agro-alimentaire. Je suggère qu'après une première phase d'observation du fonctionnement des accords avec la grande distribution, nous fassions ensemble, Monsieur le Président, un premier bilan. Ceci devrait d'ailleurs coïncider avec la remise du rapport que M. Alphandéry a commandé à M. Villain, rapport qui sera le prélude à une réflexion gouvernementale, et peut-être à des évolutions législatives.

Initiatives sur le plan communautaire afin d'utiliser au mieux les possibilités ouvertes par les accords de Marrakech ; attention portée à l'évolution des relations industrie-commerce : c'est principalement, vous le voyez, l'environnement des entreprises qui est privilégié. Le Gouvernement n'en demeure pas moins attaché à la modernisation du secteur et à la préparation de l'avenir, grâce à un appui déterminé aux entreprises sur le plan de la recherche et du développement.

Après plusieurs années marquées par la chute constante des crédits de politique industrielle, j'ai voulu que les aides aux investissements physiques des entreprises soient d'abord stabilisées, puis reprennent une légère croissance.

Il y avait à cela deux excellentes raisons : d'abord, nous risquions de perdre le bénéfice des aides communautaires, ce qui signifie que d'autres les auraient consommées à notre place et, je dirais même, contre nos intérêts directs ; ensuite, l'évolution des investissements était clairement négative, ce qui dans certains secteurs, notamment les plus lourds en investissements et les moins rentables en termes d'exploitation, risquait de compromettre une stricte mise aux normes sanitaires.

J'ai donc jugé qu'au moment de l'achèvement du marché unique, au moment où était entrepris un effort sans précédent dans le domaine de la certification, il était nécessaire d'accompagner les entreprises.

Les crédits gelés par le précédent Gouvernement ont été rétablis en 1993 ; la POA a été sauvegardée dans le budget 1994 ; elle va progresser dans le budget 1995 et j'ai aujourd'hui le plaisir de vous annoncer que cet effort se prolonge sur un autre plan.

J'ai en effet obtenu dans le collectif pour 1994, une rallonge en crédits de paiement de 20 MF qui va nous permettre de réduire considérablement les files d'attente déplorées en votre nom par M. Scherrer.

Mais la modernisation des entreprises et du secteur passe aussi, vous l'avez souligné, par la recherche, l'innovation et la formation des hommes.

Dans ce domaine, nous sommes très loin de partir de rien. Il est vrai que rares sont les entreprises qui disposent par elles-mêmes de moyens propres de recherche, même appliquée : moins d'une sur vingt, dit-on.

En revanche, nous disposons de laboratoires très nombreux, qu'ils dépendent de la recherche fondamentale, des centres techniques de la filière, des centres à vocation régionale, des centres de transfert. Je vous invite, dans vos régions, car toutes sont maintenant dotées en la matière, à ne pas négliger non plus l'appui que les lycées agro-alimentaires, bien équipés désormais, peuvent vous apporter pour des essais.

Nous disposons à travers tous ces outils de moyens très appréciables, d'un niveau d'équipement satisfaisant. Notre principal problème est en fin de compte d'utiliser vous-même ce potentiel, d'éviter les redondances, bref d'en coordonner les moyens dans un souci d'efficacité.

C'est tout l'objet de la mission très importante qu'avec mon collègue François Fillon j'ai voulu confier à un industriel, afin que soient avant tout pris en considération vos besoins et vos attentes. Je remercie beaucoup M. Caugant d'avoir accepté cette mission, dont nous attendons les conclusions d'ici quelques semaines.

Je suis convaincu qu'il dégagera des conclusions opérationnelles, pour le plus grand bien du secteur, et nous referons alors le point sur l'évolution nécessaire de la coordination entre les divers centres.

Nous disposerons en effet d'une grille d'analyse et de propositions. Notre réflexion portera également sur les liens des centres techniques avec le programme « Aliment Demain » dont je connais et salue l'effet positif pour votre secteur.

Vous avez très justement insisté, Monsieur le Président, sur l'importance de la recherche fondamentale et la nécessité que l'INRA accorde une part accrue à la transformation des produits agricoles comme à la recherche économique.

Nous entrons actuellement dans une phase de contractualisation avec l'INRA. Il devrait résulter de ce travail une inflexion des moyens de l'INRA au bénéfice de l'agro-alimentaire. Votre secteur entre en effet dans les priorités assignées à cet institut.

Cette priorité concerne aussi bien les processus de transformation eux-mêmes que les qualités intrinsèques des matières premières de la transformation. Elle s'étendra à la connaissance et à la compréhension des comportements des consommateurs, à l'analyse de leurs besoins et de la « valeur-santé » des aliments. Enfin l'INRA devrait apporter une contribution à l'élaboration des politiques de certification. Nous avons en effet besoin de références objectives pour asseoir les critères utilisés aussi bien pour les règles d'hygiène et de sécurité alimentaires que pour reconnaître la qualité des produits, notamment dans le cas des labels.

Dans le domaine de la formation permanente, comme vous l'avez dit, j'ai insisté pour que l'industrie agro-alimentaire puisse renouveler les accords conclus avec l'État.

Je suis heureux que mon collègue, Michel Giraud, ait accédé à mon souhait, et heureux que cet accord puisse être prochainement signé.

L'État y consacrera des moyens conséquents, légèrement supérieurs à 100 MF et ceci permettra, en compléments des fonds professionnels, de développer la formation des salariés les moins qualifiés.

Au moment de clore mon intervention, je souhaiterais réaffirmer quelques idées-forces, qui sont, je crois, de nature à conforter les objectifs de cette journée :

L'agriculture et l'agro-alimentaire ont des destins très liés : loin de s'opposer, ils sont en réalité complémentaires ; leur environnement, notamment, sur le plan international, est commun ; leurs liens réciproques ne peuvent que s'accroître, avec la place que les produits élaborés jouent dans l'alimentation ; ces liens sont d'ailleurs renforcés par une communauté d'intérêts commerciaux vis-à-vis de la distribution.

Le ministre de l'Agriculture ne peut qu'être aussi ministre de l'Agro-alimentaire ; la valeur ajoutée des IAA a dépassé celle de l'agriculture ; surtout, il ne peut être question de scinder artificiellement une filière qui a tant d'intérêts communs à faire valoir et à défendre.

L'agro-alimentaire est, pour les mêmes raisons qui militent en faveur de l'agriculture, une priorité nationale.

Les enjeux en termes d'emplois, de commerce extérieur, d'aménagement du territoire sont trop importants pour qu'il en soit autrement. Vous pouvez donc être assurés que, notamment dans le domaine international, le Gouvernement agira avec détermination pour que nous maintenions, et si possible développions, nos positions commerciales.

C'est parce que les enjeux sont considérables, parce que l'industrie alimentaire est la première de ce pays, qu'il était nécessaire, Monsieur le Président, de resserrer les liens entre votre fédération et notre ministère.

Nous l'avons fait en créant notre Comité de liaison. Je n'ai pas d'objection, bien au contraire, à ce que des liens identiques soient noués au niveau du terrain, dans les régions et les départements.

Cette concertation régulière est utile, et je suis heureux de le dire ici à ce micro. Je ne m'y déroberai pas, tout simplement parce qu'il est normal que, sur ce grand sujet intérêt général qu'est, pour la France, le devenir de votre industrie, vous me trouviez à vos côtés.

Je vous remercie de votre attention.