Interviews de M. Edmond Alphandery, ministre de l'économie, à Europe 1 le 9 avril 1993, à RTL le 13 et France-Inter le 22, sur l'amorce de détente des taux d'intérêts, la réforme du statut de la Banque de France, les privatisations et l'aide aux entreprises en difficulté et sur le financement de la sécurité sociale.

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Média : Europe 1 - France Inter - RTL

Texte intégral

J.-P. Elkabbach : E. Balladur se déployant sur les ailes de l'alliance, de la parité franc-mark, est-ce que les Allemands le veulent, est-ce que nous pouvons ? 

E. Alphandéry : Bien sûr ! Je suis heureux de constater que depuis que le gouvernement est en place, la confiance est de retour. Le franc se porte bien, et je suis en mesure de vous annoncer que la France va rembourser par anticipation le solde de notre dette à la Bundesbank. Depuis dix jours, alors que le marché des changes a eu quelques problèmes, nous avons pu assister à une baisse très sensible des taux d'intérêt à court terme. Les taux à trois mois ont baissé d'un point et demi en l'espace de dix jours. C'est une excellente chose pour nos entreprises, pour les ménages français. Les mesures que le Premier ministre a annoncées hier, vont consolider la confiance et que les taux d'intérêt vont continuer à baisser.

J.-P. Elkabbach : Ils vont baisser spontanément seuls ?

E. Alphandéry : Oui ! Il n'est pas question de pousser à la baisse, mais il y a une très grande marge de baisse des taux. Le fait que nous assurions l'indépendance de la Banque de France, que nous nous engagions à un contrôle très strict des dépenses publiques et du déficit budgétaire sur les années à venir, et que nous prenions des mesures pour consolider l'épargne, tout cela va créer un climat de confiance qui va faire baisser les taux. On verra dans les mois à venir, une détente des marchés financiers français.

J.-P. Elkabbach : Ce n'est pas de l'autosatisfaction ? 

E. Alphandéry : Non, c'est la réalité. Je l'ai dit avant les élections, du jour où nous reviendrions au pouvoir, les taux d'intérêt baisseraient. Il y avait du scepticisme dans l'air.

J.-P. Elkabbach : De combien de points vont-ils baisser ?

E. Alphandéry : Je ne vais pas m'engager dans ce genre de considération, mais je peux vous assurer qu'ils baisseront encore de plusieurs points. D'ici l'été, vous les verrez baisser très sensiblement.

J.-P. Elkabbach : Ils vont baisser spontanément, il n'y a pas de décision du gouvernement E. Balladur ?

E. Alphandéry : Mais les décisions, c'est la restauration de la confiance. Du jour où tout le monde est convaincu que la parité franc-mark sera maintenue, que la modification de la parité du franc par rapport au mark n'a aucune justification d'aucune sorte et que le gouvernement français est très vigilant sur cette parité, les taux d'intérêt baisseront parce que naturellement ils ne doivent pas être supérieurs aux taux allemands.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que la Bundesbank va faire preuve de gratitude en retour du remboursement des dettes ?

E. Alphandéry : La Bundesbank a très bien salué l'arrivée de la nouvelle équipe. J'ai constaté que les déclarations qu'elle a faites allaient tout à fait dans la bonne direction. Un certain nombre de petits gestes ont été faits, qui nous ont beaucoup aidé.

J.-P. Elkabbach : Le Premier ministre vous a demandé de réformer le statut de la Banque de France, quand ?

E. Alphandéry : J'aurais remis au Premier ministre mes propositions pour assurer l'indépendance de la Banque de France, à la fin de la semaine prochaine. La loi sera votée à la fin de la session.

J.-P. Elkabbach : Monsieur E. Balladur parle d'autonomie. Ce ne sont pas seulement des mots ?

E. Alphandéry : Ne jouons pas sur les mots. Nous sommes totalement sur la même longueur d'onde avec le Premier ministre. Nous avons l'intention de transférer le pouvoir monétaire c'est-à-dire la gestion des taux d'intérêt, la gestion des agrégats monétaires, la gestion de ce qu'on appelle les réserves obligatoires, de l'État à la Banque de France. Ça c'est ce qu'on appelle l'indépendance ou l'autonomie. Il y a des tas de problèmes techniques sur les réserves de change, sur le contrôle prudentiel, qui vont faire l'objet d'un examen très attentif.

J.-P. Elkabbach : Ce sera réalisé quand ?

E. Alphandéry : Avant l'été.

J.-P. Elkabbach : Et les privatisations ?

E. Alphandéry : De la même façon, on va réformer la loi de 86. J'ai l'intention de proposer au Premier ministre de renforcer les pouvoirs de la commission de privatisation et le texte sera prêt avant la fin de la semaine prochaine. Il sera voté à cette session.

J.-P. Elkabbach : Qui est concerné en premier lieu ?

E. Alphandéry : Je ne peux pas vous dire, pour des raisons que vous comprenez très bien.

J.-P. Elkabbach : Quand vous entendez J. Gandois vous dire : prenez Péchiney, qu'est-ce que vous lui dites ?

E. Alphandéry : Qu'il n'est pas le seul.

J.-P. Elkabbach : Mais il a des chances ?

E. Alphandéry : Pourquoi pas, mais il n'est pas le seul.

J.-P. Elkabbach : Vous aviez prévu l'ampleur de la récession, quand prévoyez-vous le début de la reprise économique ?

E. Alphandéry : Je souhaite que nous sortions de la récession à la fin de l'année, au début de l'année prochaine.

J.-P. Elkabbach : L'immobilier, on parle d'un plan d'urgence ?

E. Alphandéry : Pour l'immobilier, nous allons dans le cadre du collectif budgétaire, prendre des mesures pour relancer le logement social par des enveloppes supplémentaires pour les prêts d'accession à la propriété ou les PLA. Nous allons relancer la construction privée par des mesures fiscales appropriées, nous n'avons pas encore fait le choix entre les diverses mesures qui sont possibles. Et nous allons aussi relancer les travaux publics, c'est important. Il y a un certain nombre de dossiers qui sont en cours, que nous allons activer.

J.-P. Elkabbach : C'est-à-dire autoroutes...

E. Alphandéry : Grandes infrastructures, etc. La liste sera élaborée au moment du collectif budgétaire ce printemps.

J.-P. Elkabbach : Quelles aides aux PME et à partir de quand ?

E. Alphandéry : L'aide aux PME est très importante, car c'est là où se trouve le gisement d'emplois. Ce ne sont plus les grandes entreprises qui créent des emplois, ce sont les PME. Et donc, le gouvernement est très attentif à aider les PME. Si nous avons un taux de chômage qui est 50 % supérieur à celui de l'Allemagne c'est parce que nous avons deux fois moins de PME. Alors nous allons supprimer la règle du décalage d'un mois de TVA, ça représente 100 milliards de francs d'allégement de trésorerie. Ensuite, nous allons mettre en place des financements privilégiés pour aider les PME. Enfin, nous allons alléger les droits de mutation pour les entreprises qui s'engagent à préserver l'emploi de façon à faciliter les transmissions d'entreprises qui sont très nombreuses, de plus, je souhaite demander au Premier ministre de renforcer les moyens financiers de l'État pour lutter contre la multiplication des faillites.

J.-P. Elkabbach : E. Balladur a parlé d'efforts et de sacrifices, pour qui ?

E. Alphandéry : Il faut être très clair. La protection sociale des Français est actuellement menacée parce que les comptes sociaux sont effroyablement dans le rouge. Le gouvernement s'est refusé, à réunir la commission des comptes de la sécurité sociale, ce qui fait que les Français ignoraient l'état de dégradation des comptes sociaux. Si on veut préserver la protection sociale des Français, il va falloir d'une manière ou d'une autre, demander quelques sacrifices aux Français. Nous étudions les modalités pour rééquilibrer les comptes sociaux.

J.-P. Elkabbach : Jusqu'à présent, vous avez été clair, là c'est du baratin. Vous allez augmenter les impôts indirects, lesquels ?

E. Alphandéry : Il est probable que nous serons amenés à augmenter les impôts, et personnellement je préfèrerais qu'on augmente les taxes sur l'essence, les tabacs et peut-être les alcools. Nous allons voir.

J.-P. Elkabbach : On peut imaginer que vous utilisiez la CGS créée par M. Rocard ?

E. Alphandéry : C'est une hypothèse. Personnellement, je n'y suis pas favorable.

J.-P. Elkabbach : Selon l'Express, vous êtes le maire le plus radin de France, c'est vrai ?

E. Alphandéry : Je ne sais pas, mais je peux vous dire que, pour moi, l'argent des contribuables est sacré. Un sou est un sou surtout quand il ne vous appartient pas. C'est comme ça que j'ai géré ma commune depuis 15 ans, c'est comme ça qu'en faisant très attention, j'ai pu équiper ma zone industrielle, créer des emplois, moderniser. Si on veut lutter efficacement contre le chômage, gérons comme ça les deniers de l'État.


13 avril 1993
RTL

J.-J. Bourdin : Cette baisse des taux est une preuve de confiance dans le gouvernement ?

E. Alphandéry : Oui. Depuis que l'équipe a été changée, je constate premièrement que les intervenants sur les marchés des changes ont bien accueilli le gouvernement, ensuite les marchés ont très bien accueilli les grandes orientations de politique générale qui ont été définies jeudi dernier par le Premier ministre et enfin, je constate qu'aujourd'hui le marché accueille bien la hausse du taux des prises en pension de la Banque de France. La voie de la confiance est bien ouverte et je ne vois pas pourquoi le mouvement ne continuerait pas.

J.-J. Bourdin : Le geste de ce matin est surtout destiné aux PME, c'est un hasard ?

E. Alphandéry : Non ce n'est pas un hasard. Nous avons des taux d'intérêt qui sont nettement trop élevés et ils souffraient d'une certaine méfiance vis-à-vis du franc. Grâce au retour de la confiance, nous avons pu réduire très sensiblement le différentiel d'intérêts entre la France et l'Allemagne. Cela s'est fait tout simplement, parce que les intervenants sur les marchés ont retrouvé confiance dans le franc. C'est une excellente chose pour les PME et pour l'ensemble de l'économie française et il faudra qu'à l'avenir, cette baisse des taux à court terme sur les marchés monétaires se répercute dans les taux des crédits accordés à l'économie française.

J.-J. Bourdin : Jusqu'où peut aller la coopération franco-allemande sur la tenue du franc ? Car il y a des dossiers en suspens, le GATT, qui ont tendance à obscurcir le ciel des relations...

E. Alphandéry : La coopération franco-allemande se déroule dans d'excellentes conditions. Vous avez constaté que les déclarations qui ont été faites par les responsables allemands et y compris par les responsables de la BUBA sur la nouvelle politique de la France, ont été tout à fait excellentes. Nous allons aller à Bonn avec le Premier ministre en confiance. Nous sommes certains que la coopération franco-allemande sortira renforcée de ces entretiens.

J.-J. Bourdin : Les SICAV monétaires vont perdre un peu de leur attrait, c'est pas fait pour vous déplaire...

E. Alphandéry : Oui. C'est du reste l'un des objectifs de la politique monétaire du gouvernement. Il est tout à fait souhaitable que l'on retrouve une structure des taux d'intérêt qui correspondent mieux à l'intérêt de l'économie française. Je pense qu'il est bon que les taux d'intérêt à court terme continuent à décroître, car cela rend plus attractifs les placements longs.

 

22 avril 1993
France Inter

A. Ardisson : La précipitation de la réforme de la Banque de France, c'est pour faire plaisir aux Allemands ?

E. Alphandéry : Il ne faut pas tout mélanger. Le Premier ministre rencontre le chancelier allemand dans le cadre des rencontres au sommet entre la France et l'Allemagne, les deux pays ont des relations très privilégiées. Il y a un autre problème, qui ne date pas d'aujourd'hui. La réforme des statuts de la Banque de France était déjà prévue dans la plate-forme UDF-RPR de 1986. Alors c'est un problème spécifiquement français. Il ne s'agit pas du tout de copier le statut de la Bundesbank. Il s'agit de faire un modèle français adapté au comportement des Français, au tempérament des Français, aux institutions françaises.

A. Ardisson : Reconnaissez que jusqu'à présent la non-autonomie de la Banque de France n'empêchait pas les Français de dormir ?

E. Alphandéry : Il s'agit d'une réforme qui est importante. Nous allons créer un conseil de la politique monétaire au sein de la Banque de France qui aura la gestion de la politique monétaire et qui sera composé de façon à ce que soit exclue toute possibilité de pression extérieure. Il sera très clairement prévu dans la loi que le gouvernement ne pourra en aucun cas faire des pressions, donner des consignes à ce conseil de la politique monétaire.

A. Ardisson : Mais le gouvernement conserve quand même la maîtrise sur les taux de change ?

E. Alphandéry : Les relations entre l'État et la Banque centrale sont des relations complexes, partout. En Allemagne, lorsqu'il y a eu la réunification allemande, le président de la Bundesbank a été obligé d'accepter le principe de la réforme monétaire proposée à l'époque par le chancelier Kohl. Dans ce que je propose, la politique de change continuera à être pratiquée par la Banque de France, pour le compte de l'État. Mais c'est vrai pour toute les Banques centrales.

A. Ardisson : Certains industriels se verraient bien dans ce conseil ?

E. Alphandéry : Je pense qu'il est indispensable que les forces vives du pays, pas seulement les industriels, mais les représentants du monde du travail, soient représentés à ce conseil de la politique monétaire. Mais je ne voudrais pas qu'on puisse les suspecter de confondre des intérêts catégoriels avec les intérêts supérieurs du pays. C'est la raison pour laquelle je penche pour que les personnes qui seront nommées ne soient plus en fonction.

A. Ardisson : Les taux français peuvent-ils baisser en-dessous des taux allemands ?

E. Alphandéry : C'est que je n'ai cessé de dire avant les élections et ce que je répète. Depuis trois semaines que nous sommes au pouvoir, il s'est créé un climat de confiance, le gouvernement a été bien accueilli, la déclaration de politique générale a été bien accueillie, la gestion de la politique monétaire a été bien accueillie, notamment dans les journaux financiers étrangers. Le résultat, c'est que le franc s'est affermi sur le marché des changes, les réserves se sont consolidées à telle enseigne que nous avons été amenés à rembourser le prêt de la Bundesbank et nous avons eu des taux d'intérêt qui ont commencé à baisser de manière importante.

A. Ardisson : Il n'empêche que les industriels se sentent défavorisés face aux Italiens ou aux Espagnols.

E. Alphandéry : C'est vrai. Mais pour ce pays, il y avait eu des taux d'inflation importants. Leur dévaluation a été une remise des compteurs à zéro. Il n'est pas exclu que pour ces pays on reconnaisse des hausses de prix qui détériorent leur compétitivité. L'économie française n'est pas uniquement un problème de compétitivité par rapport à la France ou l'Italie. Il y a aussi les États-Unis et le Japon. Le Dollar et le Yen se sont réévalués. La compétitivité de l'économie française est encore convenable.

A. Ardisson : À quelle sauce va-t-on être mangé ?

E. Alphandéry : Il faut mesurer l'état de la situation et dire aux Français dans quel état se trouvent les comptes sociaux. J'ai été amené à signer un décret d'avance d'un montant de 30 milliards de francs pour que l'État fasse les fins de mois de la sécurité sociale. Si je n'avais pas pris ce décret, la sécurité sociale était en cessation de paiement. Avec le déficit cumulé et la dérive tendancielle des comptes sociaux sur 1993, on arrive à une situation dans laquelle les recettes de la sécurité sociale sont très loin de couvrir les dépenses. C'est une situation extraordinairement dramatique. La protection sociale est menacée. Il va falloir rééquilibrer les comptes. Comment faire autrement que de freiner les dépenses et trouver des recettes ? C'est ce que le gouvernement va faire.

A. Ardisson : Trouver des recettes, comment ?

E. Alphandéry : Nous allons le voir dans les jours qui viennent avec le Premier ministre. Nous allons recevoir les organisations syndicales. Il sera intéressant de voir ce qu'elles en pensent.

A. Ardisson : Les salaires seront-ils revalorisés à l'automne comme la rumeur le prétend ?

E. Alphandéry : La décision n'est pas encore prise par le gouvernement.