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Inflation : un retour soudain en 2022 aux causes et effets multiples

Temps de lecture  16 minutes

Par : La Rédaction

Plus de 7% en France, 9% en Allemagne et même 20% dans certains pays de la zone euro... L'inflation a atteint en 2022/23 des niveaux très élevés. Elle a certes baissé depuis, mais ne semble pas redescendre durablement à ses niveaux précédents. Pourquoi ce retour de la dépréciation monétaire ? Qui en souffre, qui en bénéfice ?

Jusqu'à 2020, et pendant plus de 30 ans, l'inflation, c'est-à-dire la hausse généralisée et durable des prix des biens et services, est restée basse. En France, elle oscillait la plupart du temps entre 0 et 3%. Parfois, comme en 2015-2016 et lors de la récente pandémie, elle a même été nulle, voire légèrement négative. Depuis l'été 2021, l'inflation a brusquement augmenté. En 2022, elle a atteint 5,2% en niveau annuel (après 1,6% en 2021), puis 4,9% en 2023, mais avec un pic en février 2023 à 7,3%.

Néanmoins, la France est restée en dessous du niveau de la zone euro qui avait atteint un pic à 10,6% en octobre 2022. Dans certains petits pays européens, l'inflation avait même atteint 10, voire 20% pendant cette phase de flambée des prix.

Les banques centrales, attachées à la stabilité monétaire, ont au début considéré que le phénomène ne serait que passager. Mais face à la durée et l'ampleur de la hausse, elles ont dû adapter leur stratégie et opéré un resserrement rapide et vigoureux des conditions monétaires (hausse des taux). La Banque centrale européenne (BCE) a commencé dès juillet 2022 à augmenter ses taux directeurs. L'inflation est redescendue, mais sans atteindre le niveau avant la crise sanitaire. 

Quelles ont été les raisons de cette flambée soudaine ? Comment lutter contre cette inflation et cette lutte est-elle efficace ? Est-ce le début d'un nouveau cycle économique ?

Pourquoi l'inflation s'est-elle soudainement élevée en 2022 ?

En 2022, les pays occidentaux sont sortis d'une très longue période d'inflation très basse. Il faut en effet revenir aux années 1980 pour retrouver des niveaux au-dessus de 4%.

Le phénomène de l'inflation est très complexe. Il n'obéit pas mécaniquement à la théorie quantitative classique selon laquelle l'inflation serait d'abord un phénomène monétaire (une augmentation de la quantité de monnaie en circulation implique tôt au tard la hausse de l'inflation). Lors de la longue phase de taux directeurs très bas, les banques centrales ont largement contribué à la création monétaire sans que cette forte hausse de la masse monétaire n'ait fait bouger l'inflation (hors valeurs mobilières et immobilières).

La hausse soudaine de l'inflation en 2022/2023 a cependant de nombreuses raisons, à la fois conjoncturelles et structurelles. Les principales raisons conjoncturelles, donc plutôt transitoires, sont :

  • un phénomène appelé "effet de base". L'inflation est habituellement mesurée sur un an et, à la suite de deux ans de pandémie, le niveau d'inflation qui sert de référence est particulièrement bas ;
  • la réouverture après la pandémie. Lors de la reprise de l'activité après la crise Covid, les consommateurs rattrapent une partie de leur demande reportée. Pendant une telle reprise de la demande, il est assez facile pour les entreprises d'augmenter un peu les prix sans perdre de clients. La réouverture a également des effets sur l'offre : le rétablissement des chaînes d'approvisionnement et d'acheminement est chronophage et onéreux. La politique zéro-Covid de la Chine (fermeture d'usines, voire de villes entières dès apparition de quelques cas) a rendu ce processus encore plus compliqué. Une demande plus forte rencontre une offre réduite : les prix montent ;
  • la guerre en Ukraine. Depuis février 2022, l'intervention militaire russe en Ukraine fait monter les prix de nombreuses matières premières (pétrole, gaz, huile, blé). La baisse des exportations ukrainiennes tarit l'offre sur les marchés et pousse les prix à la hausse. Par ailleurs, les sanctions contre la Russie obligent de nombreux pays à réorganiser leurs approvisionnements, un processus complexe et coûteux ;
  • la relance budgétaire massive. Afin d'éviter l'effondrement des économies et de maintenir les revenus, beaucoup de pays ont creusé leur déficit pour mettre en place des programmes d'aides. Ainsi, en France, les dépenses publiques ont bondi de 4% en 2021 après +5,1% en 2020. En 2022, le gouvernement a lancé un programme d‘aides de soutien au pouvoir d'achat. Certains pays ont mis en place des programmes de relance exceptionnels, notamment les États-Unis (pour rénover les infrastructures et réduire l'emprunte carbone). Ces dépenses publiques stimulent la demande et accentuent la pression inflationniste ;
  • la faiblesse de la monnaie unique. La baisse de l'euro a commencé en 2021 et s'est accélérée en 2022 et l'euro a atteint la parité avec le dollar. L'euro s'est également déprécié par rapport à d'autres monnaies comme le franc suisse. Cette baisse de l'euro renchérit le prix des importations, dont notamment le prix des énergies fossiles et renforce ainsi l'effet d'inflation importée. 

L'énergie joue un rôle à la fois conjoncturel et structurel. Après la levée des restrictions liées au Covid, les prix de l'énergie ont massivement grimpé. Les prix à la consommation du gaz, des carburants et dans une moindre mesure de l'électricité ont fortement augmenté en France entre décembre 2020 et octobre 2021 (respectivement de 41%, 21% et 3%). Sous l'effet de la guerre en Ukraine, la tendance s'est poursuivie en 2022 dans l'ensemble de la zone euro : le taux d'inflation annuel de l'énergie y a atteint en octobre 2022 41,9%. Ce taux a certes baissé depuis (13,7% en février 2023), mais les tensions géopolitiques, l'épuisement des énergies fossiles, ainsi que la transition écologique vont continuer à mettre les prix de l'énergie sous pression et faire de ce facteur un élément structurel concourant à la hausse des prix.

Les autres facteurs structurels en faveur de l'inflation sont :

  • l'effet de "la loi de l'offre et de la demande". La pandémie a affecté les modes de vie et de travail et elle a modifié certains besoins. Les achats de certains produits (biens informatiques et électroniques, matériel d'amélioration de l'habitat, etc.) ont bondi pendant et après la pandémie et ont dépassé les stocks des entreprises. Certains composants comme les semi-conducteurs sont difficiles à obtenir, voire en rupture de stock : les prix augmentent ;
  • la politique monétaire des banques centrales entre 2008 et début 2022. Pour contrer les différentes crises depuis 2008, les principales banques centrales ont pratiqué une politique monétaire dite d'assouplissement quantitatif (quantitative easing), leurs outils traditionnels (notamment la baisse des taux d'intérêt et des réserves obligatoires) se révélant insuffisants. Cette politique non conventionnelle consiste à acheter massivement des actifs financiers, y compris la dette publique, pour injecter un maximum de liquidités dans l'économie, afin de relancer l'économie et l'inflation. Longtemps, cette politique a surtout créé de l'inflation du côté des actifs financiers (notamment actions) et de l'immobilier. Aujourd'hui, les volumes colossaux de liquidités ainsi créés font face à une économie dont le potentiel de production est plus limité qu'autrefois (effets de la pandémie et économie mondiale plus fragmentée).

Comment expliquer les différences entre les pays ?

Si l'inflation a augmenté au niveau mondial, les différences entre pays pendant cette période de flambée inflationnistes ont été considérables. Ces divergences se sont également observées au sein de la zone euro, où la hausse des prix varie du simple au triple. En août 2022 par exemple, le taux d'inflation annuel de l'ensemble de la zone ressort à 9,1%, mais il est de 6,5% en France contre 8,8% en Allemagne et même plus de 20% dans les trois pays baltes.

 

La France a été moins touchée par la flambée des prix, notamment grâce au nucléaire et au "bouclier tarifaire" que le gouvernement avait mis en place. La France est moins dépendante des importations d'énergies fossiles, notamment de Russie, et dispose d'un important parc nucléaire. L'arrêt de certaines centrales peut cependant rendre la situation plus compliquée à l'avenir. Le bouclier tarifaire, mis en place entre 2021 et 2024, pour contenir la forte hausse du prix du gaz et du prix de l'électricité (hausse limitée à 4% en 2022, puis 15% en 2023), a permis de contenir la hausse des prix, mais pèse sur les finances publiques. Son coût global est estimé à 26,3 Mds€, dont 21,5 Mds€ pour l’électricité et 4,8 Mds€ pour le gaz par la Commission de régulation de l’énergie (CRE).

Par ailleurs, la façon dont la concurrence joue dans les différents secteurs varie d'un pays à un autre. Certains pays ont dû faire face à des particularités (l'Allemagne avait temporairement réduit ses taux de TVA pendant la pandémie). Ensuite, la composition du panier de biens et services varie entre les pays. Consommer plus de carburants fossiles en contexte de hausse de son prix entraîne un taux d'inflation plus élevé. Enfin, le stade de développement des pays entre également en compte : les pays baltes sont toujours dans une phase de forte croissance qui s'accompagne d'une dynamique salariale élevée. Un taux d'inflation plus important en est la conséquence. Leur proximité géographique avec la zone de conflit accentue la pression sur les prix.

Faut-il s'inquiéter du retour de l'inflation ?

Si les salaires ne sont pas indexés sur la hausse des prix, l'inflation entraîne toujours une baisse du pouvoir d'achat qui pèse surtout en bas de l'échelle salariale. Plus la part des dépenses contraintes dans le budget des ménages est élevée, moins il y a de marge pour contrer la hausse des prix. L'inflation est donc un phénomène très peu social. Cet effet négatif est limité si l'inflation reste modérée et régulière : une faible hausse régulière du niveau général des prix est l'objectif principal des grandes banques centrales. La BCE fixe comme cible optimale une progression de l'inflation de l'ordre de 2% par an.

Une inflation limitée et régulière a certains avantages :

  • ménages et entreprises peuvent facilement anticiper la hausse des prix, ce qui est favorable à la prise de décision, notamment d'investissement ;
  • les autorités monétaires peuvent garder les taux d'intérêt à un niveau assez bas, ce qui est bon pour la croissance ;
  • les ménages sont plutôt incités à placer leurs liquidités excédentaires, ce qui en fait une épargne disponible sur les marchés financiers pour financer de nouvelles activités rentables.

En revanche, les effets économiques néfastes dominent si l'inflation progresse plus rapidement. Avec une moyenne en zone euro de près de 9%, l'inflation est loin d'être modérée. Les effets négatifs sont donc à craindre :

  • les pays subissant un fort taux d'inflation perdent en compétitivité par rapport aux pays où les prix progressent moins vite, leurs exportations diminuent au risque d'une dégradation de la balance commerciale ;
  • le niveau d'incertitude augmente ce qui réduit le potentiel de croissance : plus l'inflation est élevée, plus la rentabilité des investissements est difficile à estimer et une baisse de leur volume est à craindre ;
  • si l'activité baisse, les pays peuvent entrer en stagnation, voire en récession. La hausse du chômage et la dégradation des soldes publics en sont la conséquence.

Qui profite de l'inflation élevée ?

Mécaniquement, l'inflation pénalise les créanciers et favorise les emprunteurs car le niveau réel de leur dette diminue (pour un prêt non indexé sur l'inflation, la somme rendue est de l'argent déprécié).

De même, les épargnants sont négativement touchés, car leur épargne perd de la valeur. Peuvent aussi être perdants les bénéficiaires de prestations même si celles-ci sont indexées sur l'inflation. Par exemple, pour les retraités et les bénéficiaires de prestations sociales (minima sociaux, etc.), l'indexation des pensions ou des prestations n'est ni instantanée, ni automatique, elle est décidée par le gouvernement avec un certain délai. 

À l'inverse, les salariés qui obtiennent des augmentations de salaire équivalentes à l'inflation préservent leur pouvoir d'achat. Pour ceux qui en profitent pour prendre un crédit à mensualités fixes non indexé sur l'inflation, le poids de leur remboursement par rapport au revenu diminue.

Pour simplifier, les perdants de l'inflation sont plutôt les personnes âgées qui dépendent de leur retraite et de leur épargne. Les plus jeunes actifs et ceux qui s'endettent peuvent en revanche être gagnants. L'inflation fonctionne donc comme une redistribution des plus âgés vers les plus jeunes. C'est exactement l'inverse de la désinflation des dernières décennies qui a plutôt favorisé les plus âgés.

On peut également dire que, sous certaines conditions, l'inflation est favorable aux finances publiques et aux caisses sociales :

  • la hausse des prix des biens accroît les recettes de TVA, la hausse des salaires accroît les sommes récoltées au titre des cotisations sociales ;
  • la dette publique est pour la plupart non indexée sur l'inflation ce qui fait mécaniquement baisser la valeur de la dette par rapport à un PIB qui s'accroît.

Ces deux arguments sont à relativiser en fonction de la cause de l'inflation. Quand l'inflation est portée par la demande et par la croissance (comme après la crise sanitaire), les recettes fiscales augmentent et la dette se réduit. En revanche, quand l'inflation est provoquée par des produits importés (comme la hausse du prix des matières premières et de l'énergie), l'emploi et la croissance en sont affectés négativement. Dans ce cas, l'inflation n'est pas bonne pour les finances publiques, car l'économie tout entière s'appauvrit.

Comment lutter contre l'inflation ?

Il n'est pas facile de lutter contre l'inflation. L'instrument principal est la politique monétaire : les banques centrales disposent d'outils pour rendre l'argent plus cher et pour réduire la masse de liquidités en circulation. Cependant, la politique monétaire agit toujours avec un certain retard, elle ne peut donc pas annuler des pics d'inflation ponctuels. Par ailleurs, pour faire baisser une inflation résultant d'une inadéquation entre masse monétaire et volume de biens et services, il est également possible de pratiquer une politique qui favorise l'offre. Son inconvénient est qu'elle nécessite beaucoup de temps avant d'avoir des résultats.

Comment la politique monétaire peut-elle faire baisser le taux d'inflation ? En théorie, le durcissement monétaire ralentit l'activité, l'investissement et la vitesse de circulation des liquidités. Il devrait ainsi faire baisser le niveau de dépréciation monétaire. Son impact sur la croissance économique et sur l'emploi est également à surveiller.

Afin de contenir, voire de faire baisser l'inflation, les principales banques centrales ont opéré un basculement de politique monétaire pour la rendre plus restrictive : baisse du volume d'achat d'actifs financiers et hausse des taux d'intérêt. Aux États-Unis, la Réserve fédérale (la Fed) s'est rapidement engagée dans cette voie. Dès le mois de mai 2022, elle a commencé à relever ses taux, d'abord par 25 points de base (une hausse des taux de 0,25), puis par 75 points de base. Les autorités monétaires américaines se montrent particulièrement fermes dans leur volonté de contenir l'inflation. 

La Banque centrale européenne (BCE) a réagi plus tardivement : la première hausse des taux a été décidée le 27 juillet 2022. En tout, elle a procédé à 10 hausses de ses taux, la dernière en septembre 2023, portant le taux pour les opérations principales de refinancement à 4% en zone euro. 

Ce tournant de politique monétaire a été sans précédent, car il a concerné non seulement tous les grands blocs économiques du monde, mais il l'a surtout été tant en termes de rapidité que de hausse totale des taux directeurs.

Cependant, si la phase d'inflation élevée perdure, les agents économiques risquent d'anticiper une inflation durablement élevée. Une course entre les salaires et les prix, ainsi que la hausse des prix de vente pour simplement anticiper des prix fournisseurs plus élevés, pourraient en être la conséquence. Ces anticipations sont notamment influencées par la confiance envers les autorités monétaires de pouvoir garantir la stabilité des prix. 

La recrudescence marquée de l'inflation en 2024 et 2025 semble suggérer que les agents économiques n'ont pas anticipé une inflation durablement élevée. En France, l'inflation est tombée à 0,6% en mai 2025, mais elle est remonté à 1,7% en mars 2026 sous l'effet du conflit entre l'Iran, Israël et les États-Unis.

Quelles évolutions pour les mois prochains ?

L'inflation, comme d'autres grandeurs économiques, évolue en cycles plutôt longs. La longue phase de faible inflation entre 1990 et 2020 ne pouvait pas durer éternellement. La mondialisation n'est plus aussi vigoureuse que précédemment. La dynamique du commerce mondial s'affaiblit et une fragmentation du commerce semble se dessiner, pesant sur les chaînes de valeurs internationales. Elle s’accompagne d'une instabilité plus grande sur le plan international qui touche également les liens entre partenaires traditionnelles, comme l'Europe et les États-Unis. Les prix de l'énergie sont souvent parmi les premiers à réagir à ces instabilités et le coût de l'énergie est un facteur primordial pour la niveau de l'inflation.

Cette évolution peut peser régionalement sur l'offre globale : une offre moins importante face à une demande stable fait pression sur les prix. Le rôle et les objectifs (stabilité monétaire, croissance, etc.), tout comme l'indépendance des autorités monétaires sont également sujets d'interrogation. Enfin, un éventuel retour de ce que les économistes appellent les "effets de second tour", c'est-à-dire une spirale des prix et des salaires, n'est plus à exclure. Elle avait largement contribué à la forte inflation des années 1970 et 1980.