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© Rémi Decoster - Hans Lucas/AFP

La montagne face au changement climatique : quelles voies d'adaptation ?

Temps de lecture  10 minutes

Par : La Rédaction

Gestion de l'eau, agriculture, forêt, tourisme, accès aux soins, urbanisme... La loi "Montagne III" a été publiée au Journal officiel du 19 août 2026. Alors que les effets du réchauffement climatique s'accélèrent dans ce milieu particulièrement fragile, quelles sont les politiques publiques d'adaptation mises en place ?

Les massifs montagneux représentent 30% du territoire de l'hexagone. La montagne comprend des territoires divers avec de fortes particularités dues à l'altitude, au relief et au climat essentiellement. Environ 10 millions d’habitants (15% de la population française) vivent dans les espaces montagnards, qui connaissent une faible densité de population.

Au-delà des images des sommets enneigés, la montagne recouvre :

  • 8 785 communes réparties dans 42 départements et 10 régions ;
  • des sites protégés : forêts protégées, espaces naturels, dont cinq parcs nationaux, une cinquantaine de parcs naturels régionaux et de réserves naturelles, réseau Natura 2000, notamment ;
  • une biodiversité très riche et variée ;
  • des sites touristiques (dont 350 stations de ski) ;
  • 60 000 exploitations agricoles (18% des élevages de France) ;
  • des industries. Certaines zones, comme les bassins de Thiers, d’Oyonnax ou la vallée de l’Arve ont plus d’un tiers des salariés employés par un établissement industriel (Insee 2017).

Aujourd'hui, ces territoires font face au changement climatique.

Les territoires de montagne face au changement climatique

"Les montagnes se réchauffent deux fois plus vite que les autres écosystèmes : dans les Alpes et les Pyrénées françaises, la température a augmenté de plus deux degrés au cours du XXe siècle, contre 1,4 degré dans le reste de la France", constate Météo France. Le Mont-Blanc a perdu plus de deux mètres depuis 2021 a relevé l'ordre des géomètres-experts de Haute-Savoie. Les conséquences du changement climatique prennent de l'ampleur. 

Le changement climatique a des conséquences majeures sur l’enneigement en montagne. En baisse depuis les années 1970, il est aujourd'hui "moins important et plus variable". Sa durée "se réduira d'environ un mois par degré de réchauffement". Les estimations prévoient un enneigement "réduit à une présence éphémère" en moyenne montagne et "amoindri" à plus haute altitude. "En haute montagne, l’épaisseur moyenne de neige en hiver à basse altitude diminuera probablement de 10 à 40% en 2031‑2050 par rapport à 1986‑2005, quel que soit le scénario d’émissions", précise le GIEC.

Une économie dépendante du ski

L'activité du ski aujourd'hui en France représente :

  • 82% du chiffre d’affaires de la montagne ("l'or blanc") ;
  • 19% de la clientèle touristique française ;
  • 27 % des nuitées internationales ;
  • plus de 120 000 emplois (pluriactivité et la saisonnalité) ;
  • le plus grand nombre de remontées mécaniques au monde (3346).

98% des 2 234 stations de ski européennes devraient connaître "un risque très élevé d'approvisionnement en neige en cas de réchauffement climatique à 4 degrés", selon une récente étude publiée en août 2023 dans la revue Nature Climate Change. Risque porté à 71% des stations en cas d'utilisation de neige artificielle sur la moitié des surfaces. Toutefois, le recours à la neige de culture et au damage suppose des fenêtres de froid. Selon les études du Centre national de recherches météorologiques (CNRM, Météo-France/CNRS) et d’IRSTEA-Grenoble, jusqu’en 2050, "quel que soit le scénario climatique, une couverture de l’ensemble des domaines skiables à 45% par la neige de culture permettra de maintenir les conditions d'enneigement comparables à la situation de référence sans neige de culture (1986-2005)." Après cette date, si le réchauffement dépasse 3°C, la neige de culture ne suffira plus.

Le réchauffement climatique accélère également :

  • la fonte des glaciers (une perte de 39 mètres en moyenne depuis 2001 pour les 5 principaux) et la hausse de température du permafrost (ou pergélisol). Ces deux phénomènes ont des conséquences sur la stabilité des versants mais aussi sur l'étendue des lacs glaciaires (possibilités de crues, de glissements de terrain et d'avalanches dans des secteurs jusque-là épargnés) ;
  • les atteintes à la biodiversité : hausse du risque d’extinction des espèces adaptées au froid et apparition d'espèces venant de climats plus chauds (GIEC). En haute montagne, 44 espèces animales et 186 espèces de flore sont menacées ;
  • la modification de la gestion de l'eau. Avec la diminution de l'enneigement (la neige stocke l'eau pendant l'hiver, l'eau est rendue disponible au printemps lors de la fonte), se pose la question de la disponibilité de la ressource en eau ;
  • la mortalité des forêts, avec un assèchement des arbres et des sols, une hausse des incendies, une augmentation des ravageurs et des champignons. 

Ces phénomènes bouleversent directement les activités humaines. 

Outre la modification des dates et des parcours de transhumance, le changement climatique, par la réduction de l’enneigement, conduit à un gel plus fréquent des alpages (ils ne sont plus protégés par une couche de neige). En conséquence, il y a un risque de diminution de la ressource en herbe ce qui remet en cause la pratique du pastoralisme.

Le changement climatique affecte aussi les infrastructures en montagne, notamment le réseau routier (mouvements de terrains, chutes de blocs, coulées de boues...).

Les activités humaines ont elles aussi des effets dommageables sur l'environnement. Les stations de sports d'hiver et les infrastructures (routes, tunnels, habitats...) ont modifié les territoires montagneux. Par ailleurs, le damage des pistes et la production de neige artificielle ont des effets sur le sol, la végétation et l'écoulement des eaux. Une étude menée en 2023 par Météo France à la station La Plagne montre que le damage réduit le débit des cours d'eau en aval. Et entre 10% et 20% de l'eau utilisée pour produire de la neige n'est pas restituée aux cours d'eau. Toutefois, précise le document, les conclusions ne sont pas généralisables à l'ensemble des stations de ski. La pratique de certaines activités d'été (luge ou VTT) entraînent également l'érosion des sols. 

Quelles politiques publiques pour la montagne ?

Le cadre juridique des territoires de la montagne est un droit protecteur. La loi du 9 janvier 1985 (dite loi Montagne ) a consacré la spécificité des territoires de montagne (création du zonage) et la nécessité d'une politique adaptée. Le texte a mis en place un cadre législatif prévoyant un équilibre entre développement et protection de la montagne. La montagne définie par la loi recouvre :

  • les zones de montagne : constituées de communes soumises à des limitations d’utilisation des sols en raison de l'altitude ;
  • les massifs rassemblent les zones de montagne et les espaces contiguës (plaines, vallées, villes et piémonts). La France compte six massifs dans l'hexagone (les Alpes, les Pyrénées, le Massif central, le Jura, les Vosges, la Corse) et trois outre-mer (Martinique, Guadeloupe et Réunion). 

La loi du 28 décembre 2016 de modernisation, de développement et de protection des territoires de montagne (loi Montagne II) introduit le changement climatique dans la politique de la montagne. Elle précise que l'État doit "prendre en compte et anticiper les effets du changement climatique en soutenant l’adaptation de l’ensemble des activités économiques à ses conséquences, notamment dans les domaines agricole, forestier et touristique" et "favoriser une politique d’usage partagé de la ressource en eau". L'article 71 de la loi prévoit en outre le démontage des remontées mécaniques obsolètes ainsi que la remise en état des sites.

Le "tout ski" ne peut plus être une stratégie de développement pour la montagne, estime un rapport parlementaire remis le 24 février 2022. Les députés préconisent "une stratégie d’adaptation différenciée suivant les stations, les massifs et leurs enjeux propres" et une diversification des activités touristiques tout au long de l’année. Les rapporteurs saluent l'apport positif du Plan Avenir Montagne lancé en 2021. Pour soutenir un tourisme "durable et résilient", le plan soutient :

  • le développement des équipements touristiques durables "deux ou quatre saisons" et la transition écologique des activités touristiques (écotourisme, tourisme de savoir-faire ou de terroir) ;
  • la protection de la biodiversité (réalisation et la restauration de 1 000 km de sentiers, par exemple) ;
  • le développement des mobilités du premier (ou du dernier) kilomètre ;
  • la rénovation du mobilier de loisirs.

La transition écologique en montagne doit également passer par une meilleure conciliation des usages de l'eau et par une adaptation du pastoralisme. Le dispositif "Alpages Sentinelles" vise à évaluer la vulnérabilité climatique d'un alpage pour envisager des voies d'adaptation.

Le modèle économique de ski français "s'essouffle" constate aussi la Cour des comptes dans un rapport de février 2024. Pour la Cour, les politiques mises en place restent "prioritairement fondées" sur la production de neige artificielle et, trop faiblement, vers le développement d’activités de diversification.

Toutefois, la transition ne doit pas se limiter au tourisme mais englober également les politiques de logement, d'aménagement du territoire, d'emploi, souligne un rapport d'information sur la transition des modèles des stations en montagne remis le 17 décembre 2025.

Plus récemment, un rapport d'information sénatorial "Loi littoral, loi montagne : 40 ans après, quelle différenciation ?" du 7 juillet 2026, juge les deux textes "insuffisamment adaptés aux spécificités territoriales". Si les rapporteurs saluent un bilan positif de la "loi Montagne", ils pointent notamment des lacunes dans la différenciation juridique et opérationnelle des territoires. Pour favoriser l'adaptation au risque climatique, le rapport préconise notamment de développer une culture du risque et d'accompagner les élus locaux, notamment en matière d'urbanisme, de renforcer les connaissances des glaciers et de développer les mobilités collectives. La question des usages de l'eau est également centrale. Des schémas de conciliation des usages de l’eau par les commissions locales de l’eau (CLE) pourraient limiter les tensions. Quant à la solidarité entre les territoires à l’échelle d’un bassin, la mission d’information est favorable à "une rupture radicale avec l’existant" (en rendant obligatoire la taxe sur la gestion des milieux aquatiques et à la prévention des inondations appelée taxe Gemapi, ). 

Enfin, la loi du 18 août 2026 pour une montagne vivante et souveraine (loi Montagne III) vise à renforcer l'adaptation aux spécificités des territoires. Elle instaure des mesures sur l'eau avec un usage partagé "et de stockage" de la ressource  "nécessaire pour l'accès à l'eau potable, la sécurité civile, l'irrigation des sols, l'abreuvement du bétail, les activités pastorales, l'industrie, l'artisanat, la production d’électricité et les loisirs de neige", tout en excluant le recours au pompage dans les nappes inertielles. Le texte crée un plan d’action pluriannuel d'intérêt commun (PAPIC), chargé d'organiser une solidarité financière effective et durable entre les territoires d'un même bassin versant.

L'adaptation des collectivités locales

Les collectivités locales se sont déjà saisies des questions environnementales et prennent des initiatives sur leur territoire. Accompagnement de l'adaptation des forêts dans le Haut-Jura (diagnostic, formation...), outil de projections climatiques des conditions d’enneigement en Isère, dialogue et coopération au sein des Alpages sentinelles dans le Lubéron... Les actions mises en place pour adapter la montagne au réchauffement sont nombreuses comme en témoignent les exemples sur le site du Centre de ressources pour l'adaptation au changement climatique.