En zone euro, le taux d'épargne, qui avait grimpé à plus de 20% sous l'effet des contraintes de la crise sanitaire, n'est pas redescendu à son niveau d'avant crise. Au troisième trimestre 2025, il est de 15,1%, contre 12 à 13% entre 2017 et 2019. En France, ce taux atteint 18%, soit nettement au-dessus de la moyenne de zone euro. Comment expliquer la persistance d'un taux d'épargne aussi élevé ?
Le taux d'épargne des ménages en nette hausse depuis 2019
L'Insee calcule depuis 1950 le taux d'épargne des ménages français. L'institut distingue le taux d'épargne global du taux d'épargne financière. Le premier prend en compte, en plus des placements financiers, l'investissement et les remboursements d'emprunts. Il s'établit à 18,2% en 2024 (le record a été enregistré en 1975 avec un taux de 21,5%). Le taux d'épargne financière atteint 9%, bien au-dessus de sa moyenne historique de 5%.
Cette hausse de l'épargne augmente le patrimoine net des ménages. Fin 2022, ce patrimoine s'établit à 14 616 milliards d'euros, soit 9,6 années de leur revenu disponible net (RDN), contre 5,8 années en 2001. Cette évolution s'explique principalement par la hausse de l'immobilier. Le patrimoine financier, quant à lui, a un peu moins augmenté. il représente, fin 2022, 4,1 années du RDB contre 3 en 2001. Ce rapport plus faible s'explique sans doute par la préférence des ménages français pour des placements peu risqués.
Pourquoi le taux d'épargne de l'Insee diffère-t-il de celui d'Eurostat ?
Le taux d'épargne mesure la part du revenu disponible brut qui n'est pas utilisé par les ménages en dépenses de consommation finale. Il s'obtient en rapportant l'épargne (y compris les institutions sans but lucratif au service des ménages) brute au revenu disponible brut, exprimée en pourcentage.
Dans les données d'Eurostat, le revenu disponible est ajusté de la variation nette des droits à pension. L'Insee, de son côté, utilise le revenu disponible brut non ajusté.
Ainsi, pour 2024, le taux d'épargne est de 18,2% pour l'Insee et de 17,93% pour Eurostat (sites consultés le 13 février 2026). Pour des fins de comparaisons, ce sont les données d'Eurostat qui sont utilisées ici.
Au premier trimestre 2025, le patrimoine financier des ménages français s'élève à 6 600 milliards d'euros (c'est un peu plus de 40% du patrimoine global des ménages). Le chiffre retient l'attention, parce qu'il correspond quasi exactement au double du montant de la dette publique : 3 416,3 milliards d'euros au deuxième trimestre 2025.
Il est composé très équitablement entre :
- un tiers en dépôts bancaires (2 1127 milliards d'euros) : comptes courants, livrets réglementés (livret A, livret de développement durable et solidaire - LDDS, livret d'épargne populaire - LEP, etc.) ;
- un tiers de produits d'assurance (2 245 milliards d'euros) : assurance-vie ;
- un tiers de détention d'entreprises (2 167 milliards d'euros) : actions et parts de sociétés cotées et non cotées et d'autres participations.
Une partie importante des fonds dans l'assurance-vie est investie dans des placements peu risqués (en fonds euros). Avec le tiers placé en dépôts bancaires, l'épargne des Français est donc placée majoritairement dans des actifs sans ou à très peu de risque. C'est un capital garanti et accessible, mais sa rentabilité est faible. Par exemple, avec l'actuel taux du livret A (1,5% depuis le 1er février 2026) et un taux d'inflation estimé, par la Banque de France (consulté le 19 février 2026), à 0,7% pour décembre 2025, la rentabilité réelle (après inflation), est inférieure à 1%. Lors de la phase d'inflation élevée de 2022-2023, mais également avant, elle était négative.
Que finance l'épargne des Français ? Selon l'étude de la Direction générale du Trésor, la moitié est investie dans des prêts et crédits, l'autre essentiellement dans le capital des entreprises.
L'épargne des ménages français sert donc majoritairement à financer la dette privée et publique et les besoins en crédit et prêts. Une (assez) faible part sert à soutenir le capital productif.
Hausse de l'épargne : pour quelles raisons ?
La hausse du taux d'épargne touche toute la zone euro : en 2025 il est trois points au-dessus de la période 2010-2019. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à une hausse du taux d'épargne.
| 2018 | 2020 | 2024 | |
|---|---|---|---|
| France | 13,6 | 20,0 | 17,9 |
| Allemagne | 18,2 | 23,2 | 20,0 |
| Espagne | 6,1 | 17,8 | 12,0 |
| Italie | 10,6 | 17,8 | 12,0 |
| Pologne | 5,0 | 12,8 | 7,8 |
| Zone euro (à 20 pays) | 12,5 | 19,4 | 15,2 |
Source: Eurostat.
Gains de pouvoir d'achat et composition en défaveur de la consommation
Une hausse de l'épargne peut s'expliquer par des revenus plus élevés des ménages. Une hausse du revenu (notamment modérée) se transmet en principe avec retard sur la consommation en raison du lissage de cette dernière. Selon les données de la DG Trésor, "une hausse de 1 point du RDB [revenu disponible brut] réel se traduit ainsi par une hausse de seulement 0,54 point de la consommation après quatre trimestres, le reste étant consommé plus tardivement."
En 2024, le pouvoir d'achat du RDB a augmenté de 2,6%. C'est plus que la moyenne sur la période 2010-2019 de 1,0%. La hausse du taux d'épargne de 17 à 18,2% entre 2023 et 2024 peut donc en partie s'expliquer par la hausse du revenu. Entre 2020 et 2024, la hausse du pouvoir d'achat a été de plus de 7%.
Le pouvoir d'achat est influencé par la politique fiscale. Entre 2010 et 2017, le taux des prélèvements obligatoires (TPO) avait nettement augmenté, passant de 41,4% à 45,3%. Ceci a pesé sur le RDB. Pendant cette période, le taux d'épargne financier a reculé de 6,5 à 4,3%. Mais depuis 2017, le TPO redescend et atteint 42,8% en 2024, sous l'effet de la suppression de la taxe d'habitation et l'instauration du prélèvement forfaitaire unique (PFU).
Au-delà de la simple hausse c'est aussi la composition des gains du pouvoir d'achat qui peut favoriser l'épargne comme le démontre une étude de la Banque de France. La propension marginale à consommer (c'est-à-dire la part du revenu supplémentaire consacrée à la consommation) est une fonction décroissante du revenu : les ménages plus riches consomment proportionnellement moins que les ménages plus modestes. Si la hausse du pouvoir d'achat n'est pas uniformément répartie mais concerne davantage les personnes ayant une propension à consommer plus faible que le reste de la population, alors cette hausse du RDB va surtout vers l'épargne.
Entre 2021 et 2024, les revenus de la propriété (notamment actifs financiers) ont augmenté, conséquence de la hausse des taux d'intérêt et de celle des versements des dividendes par les sociétés. Ces revenus du patrimoine, contrairement aux revenus salariaux ou aux prestations sociales, sont plus souvent capitalisés que consommés.
La Banque centrale européenne (BCE), confrontée à la nette hausse de l'inflation, avait mis en place une politique monétaire restrictive qui a fait monter fortement le niveau des taux d'intérêt. Cette hausse des taux a incité les ménages à placer davantage d'argent sur les plans d'épargne. Néanmoins, les actifs financiers qui en profitent (actions, plan d'épargne, assurance-vie…) sont plus concentrés auprès des ménages plus aisés (en 2022, les revenus de capitaux mobiliers ont été avec 43% la principale source de revenu des foyers les plus aisés) et leur propension à consommer est moindre.
En résumé, la hausse du taux d'épargne confirme alors à la fois la théorie classique selon laquelle le niveau d'épargne dépend du niveau du taux d'intérêt : les ménages décident de profiter des rendements plus élevés. Mais elle confirme également la théorie keynésienne selon laquelle l'épargne est un résidu de la consommation (dont le niveau dépend du revenu et du pouvoir d'achat) et de la propension marginale à consommer.
Inflation, précaution et effets ricardiens
La hausse du taux d'épargne peut également être causée par des effets macroéconomiques négatifs. L'inflation a fortement augmenté entre 2021 et 2023 en France et encore davantage dans d'autres pays européens. Elle érode la valeur de la monnaie. Il y avait donc une incitation pour les ménages à épargner davantage pour maintenir la valeur réelle de leur épargne, notamment pour les détenteurs de plans d'épargne (les détenteurs d'actions sont moins touchés comme le démontre une étude la Caisse des dépôts et consignations).
À ceci s'ajoute un facteur psychologique : un choc inflationniste est toujours perturbant, surtout s'il intervient avec une très longue période d'inflation très basse. L'inflation ressentie lors d'un tel choc est souvent plus élevée que le taux d'inflation réel. La DG Trésor fait état au 4e trimestre 2023 d'une inflation ressentie à près de 20% contre 2,7% réellement. Un tel effet peut se traduire par un comportement de précaution qui restreint la consommation et augmente l'épargne. La consommation a globalement stagné en France entre la fin 2022 et le début 2025.
Le contexte budgétaire peut également avoir pesé sur la consommation et avoir poussé l'épargne à la hausse. L'ajustement du comportement des ménages à l'évolution du solde public, en anticipation de hausses ou baisses d'impôts ou de transferts, est appelé "effet ricardien". En 2019, le déficit public représentait 2,4% du PIB, mais entre 5 et 6% depuis 2022. La hausse du taux d'épargne peut donc être due à la constitution d'une épargne de précaution.
La hausse de l'épargne ne s'accompagne pas d'une hausse de l'investissement des ménages (achat de logement, gros travaux d'entretien et d'amélioration), ceci peut confirmer la constitution d'une épargne de précaution : "au troisième trimestre 2024 en France, l'investissement des ménages se situait 11,6 points en dessous de son niveau de 2019" note l'Insee. Ainsi, malgré la hausse des loyers et celle des prix de l'énergie sur la dernière décennie, le logement représente en 2024 (avec 27,8%) une part plus faible de la dépense de consommation finale qu'en 2012 (28,1%).
Le taux d'épargne restera-t-il durablement élevé ?
L'épargne est un flux, au même titre que la consommation, elle varie et le taux d'épargne avec lui. Son évolution depuis 1950 est volatile, mais à l'intérieur de deux bornes : le taux d'épargne n'a jamais dépassé 22% et n'est jamais descendu au-dessous de 10%. Deux longues phases de hausse sont séparées d'une forte baisse entre 1975 et 1987. L'actuelle phase de hausse a la particularité d'accélérer à partir de 2019.
La théorie du cycle de vie peut apporter des éléments d'explication. Cette théorie décrit le lien entre la démographie et l'épargne. Selon elle, les ménages épargnent durant leur vie active pour constituer des réserves qu'ils consommeront durant leur retraite. Le rapport actifs sur retraités influence le taux d'épargne : la hausse globale du taux d'épargne depuis les années 1950 peut s'expliquer par la hausse du nombre de ménages actifs.
Cette tendance peut se retourner à l'avenir avec le départ de la génération des baby-boomers à la retraite et la hausse du nombre de retraités. Les retraités ont tendance à désépargner, c'est-à-dire à consommer leur épargne. L'augmentation du ratio de dépendance et la hausse continue du nombre de personnes de 65 ans et plus parlent en faveur d'une baisse à venir du taux d'épargne. Mais la hausse du nombre de personnes actives – notamment, grâce à des politiques en faveur de l'activité des 50 à 64 ans – peut contrecarrer cet effet. Et, selon les dernières études disponibles, le taux d'épargne nette serait seulement légèrement plus faible pour les plus de 65 ans que pour les 30-64 ans, estime l'Insee.
Au moins à court terme, certaines des causes de la hausse récente du taux d'épargne devraient s'affaiblir prochainement:
- l'inflation est redescendue à son niveau d'avant la crise Covid depuis début 2024. En décembre 2025, elle est même tombée à seulement 0,7%. Même si la perception des ménages s'ajuste toujours avec un certain retard, l'effet d'encaisse réelle va se dissiper;
- avec la baisse du niveau des taux d'intérêt, l'accès des ménages au crédit est redevenu plus facile et la rémunération de l'épargne a baissé ;
- la composition des gains de revenu parle en faveur d'une consommation plus dynamique : ces gains sont désormais davantage portés par des revenus salariaux que par des revenus du patrimoine.
En revanche, certains facteurs ne vont pas disparaitre rapidement, notamment les déséquilibre des finances publiques. La tendance en faveur d'une épargne de précaution peut donc perdurer. Le potentiel de baisse du taux d'épargne pourrait ainsi être moins important.