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La France et l'Europe face à l'enjeu de l'approvisionnement en matières premières critiques

Temps de lecture  17 minutes

Par : Florian Fizaine - maître de conférences en sciences économiques

60% en 1860, 10% en 1960 et 3,5% en 2011 : la part de l'Europe dans la valeur minière mondiale a fortement baissé. Ces chiffres interrogent depuis que les matières premières critiques, essentielles à la transition écologique et numérique, occupent le devant de la scène. Face à cette dépendance, quelle réponse l'Europe peut-elle apporter ?

Une dépendance forte mais variable selon les métaux

On parle souvent de "métaux critiques", mais la catégorie officielle européenne est plus large : elle inclut aussi des matières non métalliques comme le graphite naturel, le phosphore ou la fluorine. Une matière première est dite critique lorsqu’elle est à la fois importante pour l’économie et exposée à un risque élevé d’approvisionnement. Ce risque peut venir d’une forte concentration de l’extraction ou du raffinage, d’une dépendance aux importations, de faibles possibilités de substitution ou d’un recyclage limité. Les matières premières critiques (MPC) varient selon le lieu et l’époque, certaines sont considérées comme critiques à un moment donné et pas à d’autres, en Europe mais pas au Japon. Néanmoins, le rapport de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) compilant 35 listes de MPC sur 51 matériaux montre la présence récurrente de certaines d’entre elles : cobalt, lithium, néodyme, nickel, indium, dysprosium, gallium, cuivre, tellure et praséodyme apparaissent dans plus de 50% de ces listes.

Il ne faut pas perdre de vue que considérer ces matériaux comme une grande catégorie "critique" masque une hétérogénéité importante sur le fonctionnement de leur marché et la situation européenne et française au sein de ces marchés. En effet, un énorme pays producteur au niveau mondial ne dispose pas du même rôle selon qu’il soit un importateur net ou au contraire un exportateur net. Par exemple, la Chine est un producteur de premier plan en termes de zinc mais un importateur net car sa consommation excède sa production tandis que le Chili est à la fois le premier producteur mondial de cuivre et un exportateur majeur. Cette distinction importe peu pour mesurer la dépendance européenne, mais elle compte pour comprendre les stratégies des pays producteurs.

La France et l’Europe affichent un taux élevé de dépendance vis-à-vis de leurs importations pour satisfaire leur consommation intérieure de métaux. Ainsi, d’après un récent rapport du Commissariat général au développement durable (CGDD), 99,7% des ressources minérales métalliques utilisées pour satisfaire les besoins français sont importées, que ce soit sous forme de minerais ou de produits finis (automobiles, équipements électroniques). À l’échelle européenne, la situation n’est guère plus reluisante, la Cour des comptes européenne signale ainsi que l'Union européenne (UE) affiche une dépendance aux importations de 100% pour 10 des matières premières critiques (MPC) essentielles à la transition énergétique, notamment le lithium, le magnésium et les terres rares lourdes. Sur 25 MPC identifiées dans le rapport, seules deux ont un taux de dépendance à des pays tiers de moins de 50%. 

Selon la Commission européenne, la provenance des importations européennes et françaises varie fortement selon le métal retenu et son niveau de transformation (minerai brut, métal raffiné). Par exemple, l’UE dépend fortement de l’extérieur pour l’importation de bauxite (89%) mais seulement à 58% pour l’aluminium transformé. C’est exactement l’inverse pour le nickel, l’UE dépend à 75% de l’extérieur pour le nickel raffiné et à un peu plus de 31% pour l’importation de minerai de nickel. Dans le cas des terres rares lourdes et légères, la dépendance de l’UE aux importations est d’au moins 80% à l’étape de l’extraction et 100% à l’étape du raffinage. Cette dépendance est d’autant plus sensible qu’elle se concentre souvent sur un seul pays ou un très petit nombre de fournisseurs : 

  • Chine pour les terres rares et plusieurs étapes de raffinage ;
  • Chili pour le lithium ;
  • Turquie pour le bore ;
  • République démocratique du Congo (RDC) pour le cobalt et Brésil pour le niobium.

Quels peuvent être les objectifs poursuivis par les pays extracteurs satisfaisants la demande européenne ? Sur ce point, plusieurs travaux reconnaissent le caractère très hétérogène et contextuel des intérêts des pays producteurs. Certains pays comme l’Indonésie souhaitent transformer leurs dotations géologiques en puissance industrielle, en interdisant l’exportation de minerais bruts afin de favoriser une remontée de filière et la montée en puissance d’une industrie avale avec une plus forte captation de la valeur ajoutée finale. 


La Chine est à la fois un grand producteur minier, un acteur dominant du raffinage et le premier consommateur mondial de nombreux métaux, compte tenu de sa base industrielle. À cette fin, la production n’a pas vocation à maximiser les rentes associées mais plutôt à sécuriser ses approvisionnements pour ses industries avales (en parallèle à ses participations extérieures). Des pays comme le Chili ou l’Australie se conforment davantage à la vision conventionnelle d’un pays extracteur arbitrant entre des objectifs multiples, leur intérêt principal étant la maximisation des revenus fiscaux et des redevances, tout en gérant les risques environnementaux (stress hydrique important au Chili) ou encore la contestation sociale qui peut bloquer la production et l’attractivité pour les multinationales. 

Ce tableau contraste avec une lecture trop souvent hâtive et relayée depuis la crise des terres rares, celle d’une guerre des métaux ou de lutte d’État contre État pour les nouvelles ressources stratégiques de l’infrastructure énergétique et numérique. Cette situation est moins une “guerre des métaux” qu’une recomposition des dépendances industrielles. Les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, les pays producteurs veulent capter davantage de valeur, et les entreprises minières arbitrent selon leurs propres contraintes économiques (Andrieu B. et al., "The impact of mine ownership on trade of metal ores", Resources, Conservation & Recycling, 22 octobre 2025). Les rapports de force existent, mais ils passent surtout par les chaînes de valeur, les investissements, le raffinage et les contrats que par une confrontation directe d’État à État.

Pourquoi l'Europe a-t-elle cessé d'être un continent minier ?

La marginalisation de l’Europe dans l’extraction minière ne date pas d’hier. C’est une tendance de fond qui s’est engagée à partir de 1870 et qui n’a pas cessé depuis. Un rapport de l’International council on mining and metals (Trends in the mining and metals industry) de 2012 retraçant la valeur minière extraite par grandes zones géographiques depuis 1850 montre que l’Europe représentait plus de 60% de la valeur minière totale en 1860, 10% en 1960 et seulement 3,5% en 2011. La France a connu une trajectoire largement parallèle à celle de l’Europe occidentale : un rôle minier important au XIXe et au début du XXe siècle, puis un recul relatif face à la montée de grands bassins miniers extra-européens, avant une quasi-disparition de l’extraction métallique dans l'Hesagone à la fin du XXe siècle (Reys A. et al., "Les matières premières minérales non énergétiques en France métropolitaine appréhendées au prisme des titres miniers (1811-2020)", Annales des Mines - Responsabilité et Environnement, n° 109, 2023). 

Si l’extraction de minéraux au travers de carrières persiste (392 mégatonnes/an d’après le CGDD), la France hexagonale a vu ses dernières grandes mines fermer au début des années 2000. On pourra retenir des exemples notoires comme la mine de Salsigne (Or, Aude - 2004) de Jouac (uranium, Haute-Vienne - 2001) ou celle de La Houve (charbon, Moselle – 2004). Il existe encore une activité minière parfois significative Outre-mer  notamment d’or en Guyane (mais marginale à l’échelle mondiale) mais surtout de nickel en Nouvelle-Calédonie (6,2% de la production mondiale).

Exemples de ressources géologiques européennes identifiées (1)
PaysExemples de matières premières critiques présentes
Francelithium, tungstène, antimoine
Espagnestrontium, tungstène, lithium
Portugallithium, tungstène
Finlandenickel, cobalt, lithium
Suèdeterres rares, graphite, tungstène
Polognecuivre, argent, charbon à coke
Allemagne / Tchéquielithium, étain, tungstène
Grècebauxite/aluminium, magnésium
Norvègegraphite, titane
Roumanie / Balkanscuivre, lithium, antimoine

(1) Ressources identifiées dans les bases GSEU/BRGM/EuroGeoSurveys. Leur présence ne préjuge pas de leur exploitabilité économique, environnementale ou sociale.

Source : Albert C. et al., Mapping Critical Raw Materials (CRM) hard rock deposits in Europe, Europen geoscience union, vol 67, 2025, https://adgeo.copernicus.org/articles/67/45/2025/

 

Il faut toutefois tempérer cette baisse générale par la trajectoire particulière de certains pays européens :

  • d’une part, plusieurs pays européens ont maintenu une production minière significative et sont parfois des acteurs importants de métaux particuliers. On pourra retenir la production espagnole de strontium, l’extraction de nickel et cobalt en Finlande ou de cuivre et d’argent en Pologne ;
  • d’autre part, à l’étape du raffinage, la Belgique, la France, l’Espagne et la Finlande occupent des positions significatives dans le raffinage mondial de certains métaux comme le hafnium, l’antimoine, le cobalt, le germanium et le silicium. 

Néanmoins, ces positions sont loin d’être dominantes et les volumes associés à ces métaux sont modestes. Force est de constater que la présence de l’Europe aux étapes clés de la chaîne de valeur (c’est-à-dire l’extraction et le raffinage) dans les grands métaux de base est marginale voire totalement inexistante. 

Pourquoi une telle marginalisation ? Les ressorts de la baisse séculaire de l’Europe dans l’extraction minière sont probablement multiples mais les principales causes souvent avancées reviennent :  perte de compétitivité des gisements historiques face à de grands bassins mondiaux plus riches ou moins coûteux et déplacement des industries avales et du raffinage vers l’Asie, notamment la Chine. S’y ajoutent le sous-investissement dans l’exploration, la perte de compétences, la volatilité des prix, les délais de permis, l’acceptabilité sociale et les exigences environnementales.

Faut-il relancer les mines ou réduire la demande ?

Cette marginalisation ne signifie pas pour autant que l’Europe et la France n’ont pas de potentiel géologique et de capacité d’extraire une partie de leur consommation de façon domestique. Pour ce faire, il faut toutefois qu’un certain nombre de conditions soient réunies : 

  • un potentiel géologique avéré combiné à des conditions économiques favorables (teneur et volume du gisement, forme de l’extraction, type de minéralogie, prix des métaux visés) ;
  • une acceptabilité sociale suffisante. 

Si l’on s’appuie sur les dernières données dans le domaine, le premier paramètre semble plus ou moins acquis même si les études reconnaissent une disponibilité très hétérogène en fonction de la géographie et de la géologie. Par exemple, l’Europe disposerait d’une abondance de dépôts géologiques moyens, grands ou très grands en tungstène, les terres rares, strontium, lithium et cuivre. D’autres métaux bien que présents ne semblent pas disponibles sous la forme de gisements de très grande taille comme c’est le cas pour l’aluminium, le manganèse et le bore. Ces ressources en métaux sont aussi inégalement réparties au sein des pays européens.

En revanche, l’incertitude est plus profonde en ce qui concerne l’acceptabilité sociale des mines en Europe. Le fait qu’une mine puisse porter un bénéfice plus général est souvent contrebalancé par d’autres facteurs susceptibles d’entrainer le rejet d’un projet minier par les habitants du territoire:

  • la mémoire environnementale (image négative véhiculée par une très mauvaise gestion et réhabilitation de sites passés);
  • la crainte des pollutions locales (eau, poussières, bruit, circulation de camions, déchets miniers, drainage acide, arsenic, amiante, atteintes aux paysages et à la biodiversité);
  • la présence d’autres pôles économiques dominants (tourisme);
  • la possible défiance envers les opérateurs du projet.

Une cinquième force plus idéologique ancrée revient à rejeter l’idée d’une transition énergétique principalement axée sur la décarbonation de l’énergie et ce que certains acteurs qualifient de "mythe" de la mine verte (European environmental Bureau et Friends of the Earth Europe, ‘Green mining’ is a myth). 

En face, les acteurs du renouveau minier mettent en avant une mine européenne plus responsable avec des normes environnementales plus élevées et des impacts contrôlés, une réindustrialisation porteuse d’emplois et d’indépendance du territoire et une consommation de métaux à assurer quels que soient les choix opérés en termes d’ouverture de mine sur notre sol. 

Deux exemples de projets en France

Le cas du projet d’exploration de tungstène à Salau (Ariège), porté initialement par Variscan, est emblématique des difficultés rencontrées. Le projet cumulait plusieurs facteurs défavorables : le passif de l’ancienne mine, un territoire écologiquement sensible, classé Natura 2000, et une fragilité financière perçue du porteur de projet. Cette dernière a contribué à l’annulation du permis exclusif de recherches en 2019. Le dossier illustre la longueur et l’instabilité des procédures minières : accordé en 2016, annulé à plusieurs reprises, puis réexaminé par le Conseil d’État, le permis de recherches de Salau est devenu un symbole des tensions entre souveraineté minérale, risques environnementaux et acceptabilité locale. Ce type d’instabilité n’est pas de nature à renforcer la confiance des citoyens envers l’État et les consultations publiques, parfois vues comme des formes de pédagogie d’acceptation.

Un deuxième exemple est le projet EMILI, porté par Imerys dans l’Allier, sur le site de Beauvoir à Échassières. Contrairement à Salau, il s’inscrit dans la continuité d’une activité extractive existante de kaolin et il est porté par un grand groupe industriel et bénéficie d’un débouché plus lisible pour le grand public : les batteries des véhicules électriques. Le projet vise aussi une chaîne de valeur plus intégrée, de l’extraction du lithium à sa transformation en hydroxyde de lithium. Ces éléments peuvent faciliter son acceptabilité. Mais le changement d’échelle est majeur : le site passerait d’une carrière de quelques dizaines de milliers de tonnes à une mine traitant plusieurs millions de tonnes de minerai par an, ce qui nourrit des inquiétudes sur l’eau, les nuisances, les déchets et les transports. Un débat public autour de ce projet a été organisé en 2024.

Au travers de son Critical Raw Materials Act (CRMA), l’UE a bien compris les oppositions que pourraient faire naître un renouveau trop marqué de l’activité minière domestique, l’objectif concernant ce volet (10% de la consommation européenne) est d’ailleurs le plus faible parmi l’ensemble des pistes envisagées par l’UE. Le CRMA marque néanmoins le retour des matières premières dans la politique industrielle européenne. Il fixe des objectifs pour 2030 : 

  • extraire dans l’UE 10% des besoins en MPC ;
  • en transformer 40%, en recycler 25% ;
  • réduire les dépendances excessives à un seul pays tiers. 

Pour y parvenir, l’UE mise sur des projets stratégiques bénéficiant de procédures accélérées, un meilleur accès aux financements, la surveillance des risques, l’agrégation de la demande et des partenariats avec des pays producteurs. Mais le texte ne supprime ni les contraintes géologiques, ni les délais industriels, ni les oppositions locales, ni la difficulté de reconstruire des capacités de raffinage. Par ailleurs, les solutions avancées (diversification, recyclage, production locale), bien qu’exprimées clairement et quantifiées, sont loin d’être nouvelles et étaient déjà préconisées au début de la décennie précédente par le commissariat général à la stratégie et la prospective.

Par conséquent la question subsiste sur comment transformer ces objectifs en décisions d’investissement. Relocaliser une mine, une raffinerie ou une usine de composants ne se décrète pas : ces projets exigent des capitaux élevés, une visibilité sur les prix, des débouchés industriels, des infrastructures et une stabilité réglementaire. En cas de forte tension, la question d’une priorisation des usages peut aussi se poser, mais elle relève d’un arbitrage politique plus que d’un constat scientifique : dans une économie de marché, l’allocation des ressources passe d’abord par les prix, les contrats et la capacité des acteurs à payer.

Sans naturellement écarter ces précédents leviers visant à sécuriser l’offre, on peut s’interroger sur l’absence de mesures visant à réduire la demande ou ralentir son augmentation dans la proposition européenne. En effet, des leviers comme la substitution et l’efficacité matérielle (rendre le même service avec moins de ressources) apparaissent dans les rapports comme des mesures de réduction du risque mais sans objectif chiffré attenant. Leur activation reste toutefois complexe. La substitution suppose souvent de modifier les technologies, les procédés industriels ou les normes de qualité ; elle peut aussi déplacer la dépendance vers une autre ressource critique. De même, l’efficacité matérielle peut réduire la quantité de métal par produit, mais être compensée par l’augmentation du nombre d’équipements produits ou consommés. 

La sobriété, quant à elle, persiste à être le parent pauvre de la politique européenne et française en termes d’énergie ou de ressources naturelles. Cette famille de mesures (réduction volontaire du nombre de véhicules individuels et d’équipements, de leur taille et allongement des durées de vie) pourrait pourtant apporter sa contribution au renforcement de notre indépendance face à l’enjeu des métaux critiques. Toutefois, la sobriété poussée à large échelle porte aussi en elle une forte charge idéologique, celle de la décroissance.  Or, les populations françaises et européennes restent toutefois réticentes face aux dispositifs qui modifient fortement leurs modes de vie (IFOP, "Oui à la sobriété mais non à la décroissance", 18 octobre 2023). La transition énergétique ne peut pas pourtant être seulement une affaire d’offre. La décarbonation par les renouvelables, les batteries et les réseaux est indispensable, mais elle accroît aussi les besoins en métaux. Pour réduire durablement sa dépendance, l’Europe doit conjuguer la transition au pluriel : produire autrement, mais aussi consommer moins, mieux concevoir les équipements et ralentir la croissance de la demande matérielle.