La politique de dissuasion nucléaire française

Permanence, suffisance, souplesse : tels sont les principes de la force de dissuasion nucléaire française, construite depuis la fin des années 1960. Elle garantit la survie du pays et contribue au rayonnement de sa politique étrangère. Son budget correspond à environ 20 % des crédits d'équipement de la défense.

Par  Bruno Tertrais - Chercheur en science politique, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique

Qu'est-ce que la force de dissuasion ?

La France est, sur le plan nucléaire, une puissance moyenne. Elle dispose d'un stock de quelque 300 armes au total soit, probablement – les chiffres ne sont pas tous publics – un peu moins que la Chine et un peu plus que le Royaume-Uni : suffisamment pour être prise au sérieux par tout adversaire potentiel, mais bien loin des arsenaux encore gigantesques – plusieurs milliers d'armes – de la Russie et des États-Unis.

Ces armes sont emportées par des missiles tirés par des sous-marins et des bombardiers. La France dispose de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de la force océanique stratégique (FOST), basée sur la presqu'île de l'Île longue, dans la rade de Brest. Chacun des trois bâtiments disponibles – un quatrième est toujours en entretien – peut être doté de seize missiles M51 emportant un nombre variable de têtes nucléaires. En complément, les chasseurs-bombardiers Rafale des forces aériennes stratégiques (FAS) – au sein desquelles deux escadrons ont un rôle nucléaire – peuvent chacun emporter un missile air-sol moyenne portée amélioré (ASMPA) doté d'une seule arme. De plus, si nécessaire, une force aéronavale nucléaire peut être produite et emportée par le porte-avions.

Trois principes gouvernent la force de dissuasion :

  • premièrement, la permanence. La dissuasion s'exerce de façon continue, y compris en temps de paix. Cela se traduit par la présence d'au moins un SNLE qui patrouille sous les océans. À lui seul, ce bâtiment peut exercer à tout moment une frappe nucléaire susceptible d'occasionner des dommages massifs à tout adversaire potentiel ;
  • deuxièmement, la suffisance. L'idée consiste à limiter les moyens nucléaires français au strict nécessaire. La France ne s'est jamais dotée de moyens "antiforces", par exemple, destinés à détruire les forces nucléaires adverses. Elle a aussi renoncé à développer la bombe à neutrons, qui a une moindre puissance explosive et inflige des dommages par rayonnement, avec peu de retombées radioactives. À la fin de la guerre froide, elle avait démantelé ses missiles sol-sol, estimant qu'ils n'étaient plus aussi utiles que par le passé ;
  • troisièmement, la souplesse. Elle consiste d'abord, dans un environnement géostratégique changeant, à pouvoir adapter la menace dissuasive au contexte : pays concerné, rapport de forces, etc. Il y a bien longtemps que la gamme des options dont le président de la République dispose ne se réduit plus à la menace de destruction totale de villes adverses : les objectifs peuvent être ponctuels, militaires ou économiques. La souplesse consiste également à adapter l'outil de dissuasion au contexte technologique et militaire. L'un des enjeux les plus importants est de pouvoir en permanence s'assurer que les forces pénétreraient ou satureraient les défenses adverses (défenses antimissiles et antiaériennes), ce qui nécessite des investissements importants.

Seul le président de la République peut déclencher le feu nucléaire. Des procédures existent pour garantir qu'il pourrait le faire à tout moment – et qu'il serait le seul à pouvoir le faire.

Pourquoi la dissuasion française ?

Il s'agit d'abord, bien sûr, de pouvoir garantir la survie du pays en dissuadant tout adversaire potentiel de s'en prendre à notre existence même. La guerre en Ukraine a rappelé à qui en doutait que la possibilité d'une agression militaire majeure sur notre continent n'avait pas disparu.

Mais si la France s'est dotée d'une force de dissuasion nucléaire, c'est aussi pour garantir la liberté d'action d'un des trois seuls pays occidentaux – avec les États-Unis et le Royaume-Uni – dont l'influence et les responsabilités, politiques et militaires, se situaient, et se situent toujours, à l'échelle mondiale. Cette garantie doit d'abord jouer vis-à-vis d'un adversaire. On pourrait appeler cela la "contre-dissuasion" : il s'agit de pouvoir neutraliser la dissuasion d'un pays adverse, qui chercherait à nous empêcher d'intervenir dans sa région, ou de soutenir un pays allié. Cela peut jouer vis-à-vis de la Russie, de la Chine, ou de tout autre État. Rappelons que neuf pays disposent de l'arme nucléaire : outre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, l'Inde, Israël, le Pakistan et la Corée du Nord.

Mais cette force joue aussi, même si ce n'est pas de la même manière, vis-à-vis d'un allié – c'est-à-dire, dans les faits, des États-Unis. En fait, la toute première justification pour édifier une force nucléaire indépendante était d'affirmer aux yeux de Washington que la France ne voulait dépendre de personne dès lors que sa survie pouvait être mise en cause par un adversaire. Cette logique est l'un des soubassements de la politique extérieure française depuis 1960. N'aurait-il pas été plus difficile de s'opposer activement et frontalement aux États-Unis à propos de leur intervention en Irak si la France avait été dans une situation de dépendance stratégique vis-à-vis d'eux ?

Une fonction plus récente est de contribuer à la sécurité de pays alliés. Depuis 1974 (communiqué d'Ottawa), l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) reconnaît que les forces indépendantes du Royaume-Uni et de la France participent au "renforcement global de la sécurité de l'Alliance". L'idée est que ces forces compliquent le calcul d'un adversaire, qui doit compter avec trois centres de décision et non un seul. Plus récemment, la France a affirmé de plus en plus clairement que sa dissuasion protégeait aussi ses voisins européens : leur liberté et leur existence sont de plus en plus considérées comme un "intérêt vital" du pays. De manière générale, la dissuasion française donne crédit aux engagements de défense pris par Paris en vertu de traités multilatéraux ou bilatéraux.

De fait, la possession d'une force de dissuasion contribue au rayonnement de la politique étrangère du pays : elle conforte l'image d'une puissance, et donc d'une diplomatie indépendante. Cette fonction est peut-être encore plus utile depuis que la France a réintégré la structure militaire de l'OTAN en 2009, plus de quarante ans après l'avoir quittée.

Il n'en reste pas moins que la dissuasion nucléaire est centrale dans l'identité politique moderne de la France. C'est vrai "à l'extérieur" comme on vient de le décrire, mais c'est aussi vrai "à l'intérieur" dans la mesure où – on le sait peu – l'une des raisons pour lesquelles le général de Gaulle tenait à ce que le président de la Ve République soit élu au suffrage universel direct était justement la possession d'une force nucléaire indépendante. Cela garantissait que lui-même et ses successeurs disposent de la légitimité populaire nécessaire pour engager le feu nucléaire, et soient ainsi perçus par un adversaire potentiel.

Tout ceci à un coût relativement supportable pour l'économie française : la force de dissuasion représente bon an mal an une dépense d'environ cinq milliards d'euros, soit un peu plus de 20% des crédits d'équipement de la défense ("Projet de loi de finances, loi de programmation militaire (LPM) année 4", ministère des Armées, 2022). Elle est plus chère que la dissuasion britannique, mais cette dernière dépend bien davantage de l'étranger (Claire Mills et Noel Dempsey, "The cost of the UK's strategic deterrent", Briefing Paper, n° 8166, mars 2021). Et, en contrepartie, les programmes nucléaires français ont des retombées importantes dans les autres domaines de l'industrie de défense : les exigences d'innovation, de fiabilité et de sûreté contribuent à l'amélioration de nombreuses technologies d'usage militaire.

L'élaboration d'une doctrine

Si la force française de dissuasion reste, légitimement, associée au nom du général de Gaulle, il convient de ne pas oublier que le programme nucléaire militaire français avait été lancé par les responsables de la IVe République. À l'époque, toutefois, il n'était pas question d'une force totalement indépendante : il s'agissait plutôt de donner à la France les mêmes moyens que les États-Unis et le Royaume-Uni. Le Gouvernement était convaincu, à l'époque, qu'il ne serait pas possible de demeurer une grande puissance militaire sans l'arme atomique. Sans le général de Gaulle, toutefois, il n'est pas certain que la France aurait pu disposer d'une force nucléaire opérationnelle complète : il fallut en effet pour cela mobiliser des crédits significatifs.

Si le général de Gaulle posa les fondements de la force nucléaire, ce n'est qu'au cours du double septennat de François Mitterrand (1981-1995) que la maturation de la dissuasion française arriva à son terme, avec trois composantes (terre, air, mer) solides et une doctrine bien définie.

Cette doctrine s'inspirait à l'origine largement des "représailles massives" (d'après le surnom donné à la doctrine Dulles, doctrine nucléaire américaine à partir de 1953) adoptées par les États-Unis et le Royaume-Uni dans les années 1950. L'adoption de cette posture par les Britanniques avait attiré très tôt l'attention des stratèges français, au premier rang desquels le colonel Pierre Gallois. Elle reposait justement sur l'idée que le "faible" (la France) pouvait dissuader le "fort" (l'Union soviétique). Également empruntée aux Américains et aux Britanniques: la notion de "dommages inacceptables", comme critère clé de ce que doit pouvoir faire la force de dissuasion.

Sous François Mitterrand, la doctrine fut consolidée autour de trois notions clés :

  • la dissuasion nucléaire ne protège que les intérêts vitaux du pays. La définition de ces derniers comporte une part de flou et est laissée à l'appréciation du président de la République, mais on considère généralement que le territoire, la population et la souveraineté de la France en constituent le cœur. La dissuasion serait susceptible de jouer quels que soient les moyens employés par l'adversaire – autrement dit, la force nucléaire n'est pas seulement destinée à empêcher une attaque nucléaire ;
  • au cas où un adversaire se méprendrait sur la définition de ces intérêts vitaux, ou semblerait s'approcher du "seuil" de ces intérêts, la France se réserve la possibilité de délivrer un ultime avertissement, c'est-à-dire une frappe unique (au moyen d'une ou plusieurs armes), sans doute sur un objectif militaire, destinée à convaincre l'adversaire de cesser son agression et ainsi à "rétablir la dissuasion" ;
  • à titre de garantie ultime, la force de dissuasion doit pouvoir exercer des dommages inacceptables sur le territoire adverse  supérieurs à ce que serait l'enjeu du conflit, et ce en toutes circonstances, c'est-à-dire même après une "première frappe" nucléaire adverse sur le sol français.

Ses successeurs apportèrent naturellement leur pièce à l'édifice, tenant compte de l'évolution du contexte politique, stratégique et technologique.

Jacques Chirac (président de 1995 à 2007) supprima les missiles sol-sol à moyenne portée du plateau d'Albion et mit un terme à toute distinction entre armes "tactiques" et "stratégiques". On considère depuis lors que tout emploi de l'arme nucléaire aurait nécessairement un caractère stratégique, en ce qu'il ne manquerait pas de transformer profondément la nature d'un conflit. Jacques Chirac diversifia par ailleurs la doctrine nucléaire française, en variant la nature des objectifs possibles au point qu'il ne fut plus possible de la qualifier "d'anti-cités" ou "d'anti-démographique" (c'est-à-dire d'entendre que la planification française visait exclusivement les villes et les populations).

La possibilité de cibler les centres de pouvoir politiques, économiques et militaires d'un adversaire régional fut ouverte, de même que celle d'exercer l'ultime avertissement au moyen d'un tir en haute altitude (pour affecter les systèmes électroniques adverses, voire paralyser un État). Ces décisions furent accompagnées d'une transformation majeure du complexe nucléaire français (fin des essais grandeur nature et passage à la simulation), et par la diversification des charges nucléaires dans le but de donner au président le maximum d'options possibles en temps de crise.

Pendant son mandat à la présidence de la République entre 2007 et 2012, Nicolas Sarkozy tira bénéfice de l'entrée en service d'un nouveau missile air-sol plus performant (M45) pour réduire d'un tiers la composante nucléaire aéroportée – en vertu du principe de suffisance. Il chercha par ailleurs à affirmer la conformité de la dissuasion avec le droit international en proclamant que l'ouverture du feu nucléaire ne pourrait se faire que dans des "circonstances extrêmes de légitime défense" (déclaration de Nicolas Sarkozy sur le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, la dissuasion nucléaire et sur la non-prolifération des armes nucléaires, Cherbourg, 21 mars 2008).

Son successeur François Hollande (2012-2017) laissa entendre que les objectifs de la force nucléaire seraient désormais exclusivement les centres de pouvoir de l'adversaire. Emmanuel Macron, pour sa part, a résolument confirmé la dimension européenne de la dissuasion française : si Paris n'exerce pas une "dissuasion élargie" au sens américain du terme, la France n'en estime pas moins que ses intérêts vitaux sont désormais indissociables de ceux de ses voisins (discours d'Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27e promotion de l'école de guerre, 7 février 2020).

Idées reçues et défis futurs

Trois idées reçues se retrouvent fréquemment dans le débat français :

  • "La dissuasion pour la France est une question de prestige international." Si la possession d'une force nucléaire était bel et bien associée, jusque dans les années 1970, à un certain prestige, il y a bien longtemps que ce n'est plus le cas – notamment du fait des craintes de prolifération nucléaire. Les dirigeants français n'utilisent plus ce vocabulaire. Il n'y a par ailleurs aucun lien direct entre le statut de puissance nucléaire et celui de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Les cinq pays concernés (la Chine, la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France) disposaient de ce statut avant d'accéder à la puissance nucléaire ;
  • "Le budget de la dissuasion est entièrement immunisé contre les coupes." Il est exact que le budget de la dissuasion fait l'objet en France d'un traitement politique particulier : toutes les décisions dans ce domaine sont pilotées directement par le président de la République. Mais, ce budget a connu de nombreux ajustements à la baisse depuis la fin de la guerre froide : après 1991, il baissa en valeur relative (sa proportion dans le budget de la défense diminuant), puis en valeur absolue (sa proportion était maintenue mais le budget de la défense baissa). Ce n'est qu'à partir du milieu des années 2010 que la dépense nucléaire est remontée, la France entrant dans un nouveau cycle de rénovation de sa force nucléaire, avec notamment la mise en chantier d'une troisième génération de SNLE ;
  • "Le poids de la dissuasion dans le budget de la défense empêche la modernisation des moyens militaires classiques." L'idée d'une concurrence entre moyens classiques et moyens nucléaires est populaire. Elle est pourtant sujette à caution. Rappelons d'abord que la dissuasion est censée promouvoir la liberté d'action militaire de la France : les forces classiques sont adossées à cette dissuasion. Par ailleurs, l'importance de la dissuasion pour la France garantit des capacités développées pour protéger la dissuasion nucléaire qui sont à l'abri des coupes budgétaires disponibles pour les opérations classiques. Ce sont les sous-marins nucléaires d'attaque (qui au demeurant n'existeraient pas sans les compétences de propulsion nucléaire développées pour la dissuasion), les frégates anti-sous-marines, les avions de patrouille maritime, les avions ravitailleurs… Enfin, comme on l'a vu plus haut, on peut dire que, du point de vue des performances techniques et humaines, les exigences du nucléaire tirent vers le haut l'ensemble de l'appareil de défense.

À court et moyen terme, la pérennité de la dissuasion nucléaire française semble assurée. Aucun des États ayant développé cette arme ne s'en est jamais débarrassé (à l'exception de l'Afrique du Sud lors de la chute du régime de l'apartheid), et le durcissement des rapports de forces internationaux est de nature à inciter la France à la prudence plutôt qu'au désarmement. Ceci est d'autant plus vrai que les mouvements favorables à l'abolition des armes nucléaires ont toujours été assez faibles en France et qu'aucun parti ou responsable politique de haut rang n'appelle au désarmement unilatéral.

Les défis pour la France sont de deux ordres :

  • ils sont d'abord technologiques. Pour garantir l'efficacité dissuasive de sa force nucléaire, la France devra continuer d'investir dans des technologies de pointe, (notamment la vitesse hypersonique, et qui sera en France une caractéristique du futur missile aérobie ASN4G) et la discrétion acoustique des SNLE. Elle devra également continuer à protéger ses systèmes de commandement et de communication contre toute intrusion cybernétique ;
  • ils sont ensuite politiques. Quelle serait la situation si les États-Unis, à la faveur par exemple du retour de Donald Trump, opéraient un revirement majeur de leur stratégie et abandonnaient l'Europe à son sort ? La France serait-elle prête à donner une garantie nucléaire formelle à ses voisins et alliés ?
    Ceux-ci la souhaiteraient-elles ? Et les adversaires potentiels la jugeraient-elle crédible ?


La guerre en Ukraine a rappelé que les périls nucléaires restent présents. Mais elle a également confirmé que les États qui disposent de forces de dissuasion sont des adversaires redoutables que l'on ne peut affronter aisément.

 

Pour aller plus loin

"Le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires entre en vigueur en 2021", article "en bref" sur Vie-publique.fr, octobre 2020.
Bruno Tertrais, La France et la dissuasion nucléaire : concept, moyens, avenir, La Documentation Française, 2017.
Jean Guisnel et Bruno Tertrais, Le président et la bombe : Jupiter à l'Élysée, Odile Jacob, 2017.