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Hausse des droits de douane, relocalisations, accords bilatéraux, souveraineté économique… Le retour du protectionnisme ?

Temps de lecture  12 minutes

Par : Léo Charles - Maître de conférences en Sciences économiques, Université Rennes 2

De nombreux débats portent aujourd'hui sur la nécessité de relocaliser et de réaffirmer la souveraineté économique des Nations. Si ces discours semblent nouveaux, les mesures protectionnistes n'ont en réalité jamais disparu, mais ont évolué. Dans ce contexte, l'attachement de l'Union européenne aux principes du libre-échange peut interroger.

La diversité des protectionnismes

Le protectionnisme regroupe un ensemble de mesures mobilisables par le gouvernement d'un pays afin de réduire l'exposition de l'économie nationale à la concurrence étrangère. 

Concrètement, le protectionnisme peut mobiliser des outils tarifaires (droits de douane, quotas…) ou non tarifaires (règles, normes, subventions). Les premiers visent à renchérir le prix des produits étrangers vendus sur le territoire national alors que les seconds ont pour conséquence d'interdire ou de fortement contraindre les importations. Dans les deux cas, ces mesures protectionnistes cherchent à favoriser la production nationale au détriment de la production étrangère.

Bien que les gouvernements ont à leur disposition la même "boîte à outils", celle-ci peut être utilisée pour viser des objectifs politiques très différents. Ainsi, les mesures protectionnistes peuvent tout autant servir à soutenir des causes environnementales (en interdisant l'importation de produits polluants au profit d'une production nationale plus verte) que l'emploi (maintien d'une industrie en déclin) ou soutenir une politique industrielle (protection temporaire d'une industrie émergente très innovante).

Les mesures protectionnistes peuvent aussi être mobilisées pour préserver les rentes de certains groupes de pression

Elles peuvent aussi être mobilisées pour préserver les rentes de certains groupes de pression (agricoles ou industriels) ou dans un objectif nationaliste (défense du travail et du capital national). Par exemple, l'Inflation Reduction Act (IRA) signé en 2022 par le président étasunien Joseph Biden visait à faire émerger une industrie nationale plus verte et soutenir la production de véhicules électriques. En France, un exemple marquant de mesures protectionnistes pour protéger un secteur agricole est la politique de soutien à la filière sucrière (subventions, quotas de production et droits de douane élevés sur les importations de sucre à bas prix, en provenance de pays comme le Brésil ou la Thaïlande). Le système des quotas a pris fin en 2017, mais certaines aides plus indirectes persistent via des normes environnementales, par exemple.

Dès lors, il est réducteur de parler "du protectionnisme", celui-ci pouvant reposer sur des outils différents et viser des objectifs de politique économique parfois opposés. Il est préférable de parler "des protectionnismes" afin de bien souligner la diversité des outils mobilisés et des politiques menées.

Cependant, l'histoire longue des politiques commerciales et de la mondialisation montre un certain nombre de régularités dans les choix en matière de forme de protectionnisme. Ainsi, la première phase de mondialisation (1850-1913) est plutôt dominée par l'utilisation des droits de douane pour protéger l'emploi national ou soutenir l'industrialisation. La période des Trente Glorieuses (1945-1975) privilégie les mêmes objectifs mais repose sur l'utilisation de plus en plus soutenue des mesures non tarifaires. Avec la mise en place de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT en anglais) en 1947, et surtout de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, les droits de douane ont quasiment disparu, remplacé par un protectionnisme plus caché reposant sur des subventions publiques, des allègements de cotisations sociales ou des réductions d'impôts. L'objectif est de favoriser la compétitivité à l'exportation des firmes nationales et de leur permettre de maintenir une place stratégique dans les chaînes globales de valeur (CGV).

La mondialisation néolibérale signe-t-elle la fin du multilatéralisme ?

La phase d'internationalisation des échanges courant de 1945 à 1975 marque le point d'orgue du principe de multilatéralisme (coopération d'au moins trois acteurs de la scène internationale, les principaux étant les États, négocier, élaborer des règles communes et résoudre collectivement des problèmes globaux) dans la régulation du commerce mondial. 

Sous l'impulsion d'instances internationales telles que le GATT ou le FMI, l'idée est de faire reposer les échanges internationaux sur la négociation entre toutes les parties prenantes. Les différents cycles de négociations du GATT par exemple visaient à réduire les droits de douane en menant des négociations simultanées et globales avec l'ensemble des partenaires commerciaux membres. L'idée directrice était de favoriser le commerce entre les économies, de renforcer les interdépendances afin de limiter les risques de conflits et de promouvoir le développement économique et social de tous.

À partir du tournant des années 1990, nombre de pays (en particulier du Sud global) ont critiqué l'action de ces instances, accusées de réduire leur potentialité de développement au profit de celui des pays occidentaux industrialisés. Il est devenu alors de plus en plus difficile pour le GATT, puis l'OMC d'imposer une libéralisation multilatérale du commerce. Certains pays ont dès lors cherché à mener des partenariats régionaux en signant des accords bilatéraux de commerce et d'investissement. Le nombre d'accords commerciaux régionaux (ACR) signés passent d'un total cumulé de 21 en 1990 à 383 en 2025. Même si le nombre d'accords régionaux conclus diminue ces dernières années, on peut y voir ici un signe d'une nouvelle forme de protectionnisme, ces ACR privilégiant le commerce entre pays d'une même zone géographique, au détriment des autres pays. 

Le nombre d'accords commerciaux régionaux (ACR) signés passent d'un total cumulé de 21 en 1990 à 383 en 2025.

Cependant, l'évolution de la stratégie productive des firmes vient modérer le constat précédent. En effet, là où dans les années 1960, les firmes produisaient une marchandise entièrement sur le territoire national et l'exportaient ensuite, elles ont, à partir des années 2000, construit des chaînes globales de valeur (CGV). Le principe est simple : la production d'une marchandise est séquencée en une multitude d'étapes productives localisées partout dans le monde dans le but de réduire les coûts de production. Or, ces CGV (qui représentent aujourd'hui près de 70% des échanges internationaux) ont été rendues possibles grâce à la libéralisation des flux commerciaux et surtout financiers (notamment via la libéralisation des investissements directs à l'étranger). Elles sont donc le résultat d'une hyper-mondialisation reposant très largement sur le principe de la libéralisation des flux économiques et financiers et de la dérégulation. 

Un retour du protectionnisme ?

Pour se sortir de cette apparente contradiction, il faut revenir aux principes fondamentaux du commerce international. Dans un monde globalisé, la stratégie "idéale" pour un gouvernement est de mener une politique protectionniste pour son marché intérieur alors que l'ensemble des partenaires mènent une politique d'ouverture commerciale. Bien entendu, cela n'est pas possible de construire des relations économiques internationales à grande échelle sur cette base.

Ainsi, à mesure que la mondialisation commerciale devenait de plus en plus libre-échangiste, les flux financiers de moins en moins contraints, les États sont de plus en plus intervenus en matière commerciale pour protéger leurs économies et favoriser leurs fleurons nationaux. C'est d'ailleurs une régularité historique marquante : il n'y a pas un pays dans le monde qui se soit développé et industrialisé sans user de mesures protectionnistes.

Le protectionnisme semble refaire son apparition avec la politique menée par le président étasunien Donald Trump. En réalité, il n'a jamais disparu mais ses modalités ont évolué. Si retour du protectionnisme il y a avec le président Trump, c'est surtout le retour d'une forme particulière que l'on peut qualifier de néo-mercantiliste. Dans la vision du président étasunien, le protectionnisme permet de maintenir le statut d'hégémonie des États-Unis sur la mondialisation. Avec le retour des droits de douane sur le devant de la scène internationale, c'est surtout une manière de montrer que les États-Unis sont encore les arbitres de la mondialisation et qu'ils en définissent les règles du jeu. 

Si retour du protectionnisme il y a avec le président Trump, c'est surtout le retour d'une forme particulière que l'on peut qualifier de néo-mercantiliste.

Pourtant, les autres modalités de protectionnisme sont encore très présentes dans la phase de mondialisation qui s'est ouverte au tournant des années 1990. Ainsi, le nombre de mesures non tarifaires (normes sanitaires et phytosanitaires - STS - et obstacles techniques au commerce - OTC) est passé de plus de 300 en 1995 à près de 2700 en 2010. Par ailleurs, les interventions indirectes des États pour favoriser la création de CGV dominée par leurs firmes nationales se sont multipliées en même temps que les aides plus directes sous forme de subventions, réductions de fiscalité ou allégements des "contraintes" légales.

La phase de mondialisation actuelle est alors complexe. À mesure que le libre-échange se déploit, que les flux économiques et financiers se libéralisent et que la mondialisation se dérégule, les réactions protectionnistes se renforcent. Ces dernières sont l'expression directe et endogène du développement de la mondialisation reposant sur le principe de libre-échange. 

Si les discours défendent l'intérêt du libre-échange, les pratiques favorisent plutôt l'intervention publique en soutien aux firmes. Dans le cas français, un rapport du Sénat datant de 2025 estime à 211 milliards d'euros le montant des aides publiques annuelles dont bénéficient les grandes entreprises. Certaines de ces aides (notamment les subventions) sont classées par l'OMC comme étant de potentielles mesures de protection non tarifaires. Quant à l'Union européenne, le projet de règlement européen "Industrial accelerator act" prévoit d'introduire, dans certaines industries stratégiques, un taux de fabrication locale pour l'octroi de marchés publics ou d'aides, ce qui revient à protéger le marché intérieur de l'UE.

L'Union européenne : une voie médiane entre libre-échange et défense de ses propres intérêts

Face à ses nouvelles modalités de régulation de la mondialisation et aux tensions engendrées par la politique commerciale étasunienne, se pose la question de la stratégie de l'Union européenne (UE). Historiquement, les fondations de l'UE reposent sur les quatre libertés fondamentales, notamment celle de la liberté de circulation des marchandises et des capitaux. Ces fondations ont permis de mettre fin aux conflits armés entre pays membres en créant de fortes interdépendances économiques. Chaque pays étant dépendant des importations d'autres pays pour ses productions nationales et ses exportations, un conflit armé devient économiquement trop coûteux. Dans le contexte actuel, l'UE, qui dispose de la compétence exclusive du commerce extérieur, a maintenu sa ligne fondatrice favorable au libre-échange. Elle a poursuivi notamment les négociations en vue de signer des accords de libre-échange et d'investissement avec des pays disposant d'un poids important dans le commerce mondial.

Cette stratégie peut s'avérer pertinente sur plusieurs aspects. Dans un premier temps, la libéralisation du commerce à l'intérieur de l'UE a permis d'augmenter les relations commerciales et par conséquent a soutenu la croissance économique dans certains pays de l'UE. Dans un deuxième temps, dans le contexte de forte dépendance économique sur certains intrants, il semble raisonnable pour l'UE de chercher à diversifier ses importations afin de limiter son exposition au turbulence du commerce international et à son partenaire nord-américain. Cela passe effectivement par la signature de traité de libre-échange avec d'autres zones géographiques, comme le Mercosur (accord entré en application provisoire au 1er mai 2026). Et cela se passe aussi par de nombreux accords bilatéraux, comme avec le Canada (en 2017) ou avec l'Inde et l‘Australie (2026). 

La stratégie libre-échangiste de l'UE peut permettre de sécuriser les parts de marché à l'exportation et l'approvisionnement en intrants stratégiques.

Dans un troisième temps, la stratégie libre-échangiste de l'UE peut permettre de sécuriser les parts de marché à l'exportation et l'approvisionnement en intrants stratégiques. Dans un monde concurrentiel, les firmes ont besoin de limiter l'incertitude, ce que peut théoriquement permettre le libre-échange. Ces traités permettent alors de défendre les intérêts de l'UE dans l'économie mondiale. Enfin, la signature d'accord de libre-échange permet à l'UE de diffuser ses normes à travers le monde, en particulier sur le plan sanitaire, environnemental ou social.

Cependant, avec la fin de cycle de la forme actuelle de mondialisation et le renforcement des politiques protectionnistes dans de nombreuses nations, celle-ci peut être remise en question. À cela s'ajoute les effets négatifs du libre-échange s'il est poussé à l'extrême (hausse des inégalités, changements climatiques, ultra-dépendances). L'UE, qui dispose d'un grand marché intérieur dynamique, a la possibilité de miser sur un développement plus souverain et autocentré. Plutôt que d'aller chercher la compétitivité à l'exportation à tout prix, les pays de l'UE peuvent soutenir le développement sur leurs territoires d'industries motrices et innovantes qui compteront dans le futur. Ils peuvent repenser des politiques industrielle et commerciale plus résilientes, en phase avec les besoins de la transition écologique et moins dépendantes de l'étranger. Cela passe nécessairement par un changement de logiciel et l'introduction de mesures protectionnistes ciblées et conditionnées au respect de critères stricts (utilisation d'intrants locaux, baisse des émissions polluantes etc.).