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Blocage du détroit d'Ormuz : quelles conséquences sur le marché des engrais ?

Temps de lecture  7 minutes

Par : La Rédaction

Urée, ammoniac, phosphate, solution azotée… Ces engrais sont indispensables à l’agriculture mondiale. Depuis le début du conflit contre l'Iran conduit par les États unis et Israël et l’Iran, le blocage du détroit d’Ormuz perturbe les cultures agricoles en menaçant l’approvisionnement mondial en engrais. Le point en 7 questions.

Situé à l’entrée du golfe Persique, le détroit d’Ormuz représente un passage maritime clé pour le commerce mondial des engrais. Cette région concentre une part importante de la production mondiale d’engrais azotés, c’est-à-dire les engrais dont la fabrication repose sur l’azote, un nutriment essentiel à la croissance des plantes et au bon fonctionnement de l’agriculture. 

Parmi les engrais concernés, on distingue les engrais finis comme l’urée, le plus utilisé au monde, et les matières premières comme l’ammoniac et le soufre, que de nombreux pays importent pour fabriquer leur propre engrais. 

La région du golfe Persique fournit environ un tiers des exportations mondiales d’urée, près d’un quart de l’ammoniac et près de la moitié du soufre commercialisé mondialement.

La quasi-totalité de ces exportations transite par le détroit d’Ormuz pour atteindre les marchés mondiaux. Cette prééminence s’explique par la richesse de la région en gaz naturel, matière première indispensable à la fabrication des engrais azotés.

Le Qatar, Oman, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et l’Iran figurent parmi les principaux exportateurs mondiaux d’urée et d’ammoniac. Selon la Conférence des Nations Unis sur le commerce et le développement (CNUCED), organisme dépendant des Nations Unies, 33% du commerce mondial des engrais sont acheminés par le détroit d'Ormuz, soit près de 16 millions de tonnes.  

Le blocage du détroit d’Ormuz a eu un impact immédiat sur le marché mondial des engrais. En quelques jours, le trafic maritime dans le détroit a chuté, avec une baisse de 97% par rapport aux niveaux d’avant le blocage, selon la Conférence des Nations Unis sur le commerce et le développement (CNUCED). 

Selon la Direction générale du Trésor, près de 44% des exportations mondiales d’urée, 27% de celles d’ammoniac et 25% des engrais phosphatés seraient exposées au blocage.

Selon les dernières données publiées par le ministère de l’agriculture (2022), la France produit des engrais azotés mais ne couvre qu’un tiers de ses besoins. Elle importe environ 4,8 millions de tonnes brutes par an pour une production nationale de 2,1 millions de tonnes brutes. 

Sur la totalité des engrais consommés en France, 33% sont fabriqués en France, 29% viennent d’autres pays appartenant à l’UE et 38% viennent de pays hors UE.

Le blocage du détroit d’Ormuz fait peser un risque sur les prix alimentaires mondiaux. 

Selon la Direction Générale du Trésor, l’approvisionnement en engrais ayant été insuffisant durant la période des semis 2026, le futur volume des récoltes devrait être réduit. Si la production agricole diminue, une hausse progressive des prix alimentaires à long terme est à craindre. 

Selon la FAO, organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, les prix alimentaires mondiaux ont déjà augmenté pour le troisième mois consécutif en avril 2026. Les décisions prises par les agriculteurs et les gouvernements en matière d’approvisionnement en engrais, d’importation, de financement et de choix des cultures seront déterminantes sur l'ampleur d'une éventuelle crise mondiale des prix alimentaires d’ici 6 à 12 mois. 

Si l’Europe est moins concernée par l’importation d’engrais azotés, elle a besoin de gaz naturel pour les produire. Or, le blocage du détroit d’Ormuz perturbe l’approvisionnement en gaz et fait monter les prix. Le gaz représentant jusqu’à 80% du coût de fabrication des engrais azotés, quand le gaz devient plus cher, produire des engrais en Europe devient automatiquement plus cher.

Selon FranceAgriMer, "si la France n’importe pas directement d’engrais en provenance du Moyen-Orient, elle est frappée de plein fouet par la flambée des prix mondiaux des fertilisants de toutes origine".

La crise survient à un moment sensible pour le monde agricole. Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les engrais constituent le "sujet d’alerte numéro un". Son directeur général adjoint, Jean-Marie Paugam, avertit qu’un blocage prolongé du détroit pourrait entrainer dès l’année suivante une diminution des rendements agricoles mondiaux. L'agriculture obéit à un calendrier où tout retard a de conséquences réelles. 

Le directeur général de la FAO, Qu Dongyu, souligne que les engrais doivent être disponibles au bon moment du cycle de culture, et s'ils ne le sont pas, les rendements suivants sont affectés quoiqu’il arrive.

Si les besoins en engrais pour la campagne 2026 ont été couverts avant le blocage, les inquiétudes pour la campagne 2027 sont réelles, les conditions d’approvisionnement et les niveaux de prix contraindront les exploitants agricoles à adapter leur production. 

En bloquant une part importante des engrais et en faisant monter les prix, le blocage du détroit d'Ormuz représente une menace concrète sur la sécurité alimentaire mondiale. 

Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission Européenne, avertit qu’un approvisionnement insuffisant en engrais en 2026 pourrait se traduire par une pénurie alimentaire dans les années à venir.

Ce risque concerne en premier lieu les pays les plus vulnérables, les zones déjà fragilisées par les conflits armés et les aléas climatiques. Selon le programme alimentaire mondial (PAM) , 45 millions de personnes supplémentaires risquent de basculer dans les niveaux les plus aigus d’insécurité alimentaire, s’ajoutant aux 318 millions déjà touchées.  

Face à la menace sur l’approvisionnement en engrais, la Commission européenne a présenté le 19 mai 2026 un plan d’action. L’objectif est d’assurer la sécurité alimentaire en soutenant les agriculteurs et en améliorant leur accès aux engrais. 

Ce plan combine plusieurs mesures, notamment : 

  • un soutien financier exceptionnel aux agriculteurs confrontés à la hausse des coûts ;
  • des incitations pour des pratiques agricoles plus efficaces ;
  • un assouplissement de la politique agricole commune (PAC) afin de permettre aux États membres de mobiliser plus librement les aides disponibles ;
  • l’utilisation des digestats (résidus issus de la méthanisation des déchets organiques) comme substituts aux engrais chimiques.

À plus long terme, l’objectif est aussi de renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe en stimulant les productions nationales et en favorisant l’économie circulaire et la décarbonation. Un des objectifs est d’inciter les Européens à produire plus d’engrais décarbonés, c’est-à-dire des engrais azotés fabriqués non plus à partir de gaz naturel fossile, mais à partir d’hydrogène produit par des énergies renouvelables.

Cet objectif s’inscrit dans la continuité du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), entré en vigueur le 1er janvier 2026, qui impose un prix carbone aux engrais azotés importés dans l’UE. Son objectif est d’éviter la délocalisation vers des pays aux normes environnementales moins exigeantes. 

Cependant, ce mécanisme ajoute entre 40 à 140 euros par tonne d’engrais importée alors que les prix augmentent en raison de la crise d’Ormuz. Plusieurs pays européens ont demandé la neutralisation du dispositif pour les engrais mais la suspension n’a pas été acceptée par la Commission européenne.