Interviews de M. Alain Carignon, ministre de la communication, dans "Le Monde" le 23 septembre 1993, à RTL (extraits) le 26 et dans "Télérama" le 29, sur le projet de réforme audiovisuelle notamment les propositions de la mission Campet sur la télévision publique, la présidence commune et le renouvellement de Canal Plus et la seconde coupure publicitaire.

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Intervenant(s) : 

Média : Le Monde - RTL - Télérama

Texte intégral

23 septembre 1993
Le Monde

Au cours de l'entretien qu'il nous a accordé mardi 22 septembre à Paris, le ministre de la communication, Alain Carignon, s'est défendu d'avoir l'intention de céder aux groupes de pression, et particulièrement à TF1. Cette déclaration intervient alors que s'engage le débat sur son avant-projet de loi, qui vise à réformer la loi de 1986 sur la communication audiovisuelle. Dans le Monde du 22 septembre, cet avant-projet avait été présenté sous le titre : "M. Carignon privilégie les demandes de TF1".

Le Monde : Pourquoi précipiter la présentation d'une telle réforme ?

Alain Carignon : Je ne précipite rien. Cela fait plusieurs mois que mes services travaillent sur ce projet. S'il n'est pas déposé à cette session d'automne, Canal Plus risque d'être en difficulté. Avant le 6 décembre, en vertu de la loi selon laquelle cette chaine a été créée, le gouvernement doit notifier son intention de renouveler ou de ne pas renouveler la concession aux opérateurs de la chaîne cryptée. Je me suis heurté d'emblée à un formidable vide juridique.

Le Monde : Pourquoi ne pas renouveler la concession comme le demandait Canal Plus ?

Alain Carignon : Parce que ce régime n'existe plus. La loi de 1986 lui a substitué le régime de l'autorisation. Il y a là un élément capital que vous avez passé sous silence: le régime de concession s'achevant pour Canal Plus, sans modification il devrait y avoir le 31 décembre 1995 un appel à candidatures pour savoir qui, de Canal Plus ou d'un autre candidat, exploiterait le réseau. C'est donc avant tout pour éviter une déstabilisation de Canal Plus que je propose de modifier la loi à cette session. Si j'avais fait cela pour TF1... Je n'ose imaginer ce que le Monde aurait écrit ! Le texte de loi se propose de conforter Canal Plus tout en le faisant entrer dans le droit commun, contrôlé par le CSA. Il faut que ce groupe puisse continuer à investir dans le cinéma et l'audiovisuel. Je vous le dis, je n'agis pas en fonction des groupes de pression qui peuvent venir me voir, pas plus que je ne me crois obligé de me référer aux conditions qui ont présidé à la création de Canal Plus.

Le Monde : Pourquoi le gouvernement a-t-il confié à Jacques Friedmann le soin de s'occuper de l'avenir de Canal Plus ?

Alain Carignon : Plusieurs ministères sont concernés par cette renégociation. Le ministère des Télécommunications pour les aspects satellites, le ministère de la culture pour le cinéma, le ministère du budget pour les aspects financiers. Ce n'est pas plus mal qu'il y ait un homme de la qualité de M. Friedmann qui, en permanence, tienne les fils de ce débat en concertation avec le Premier ministre et moi-même.

Le Monde : Si le renouvellement des autorisations est fait pour Canal Plus, le relèvement des seuils en capital est bien fait pour TF1. Et cela change la donne pour Canal Plus...

Alain Carignon : Le relèvement éventuel des seuils de 25 % à 49 % ne change rien au regard du pluralisme, qui est fondé sur l'existence de plusieurs chaînes dans notre pays. Il ne change donc rien pour le téléspectateur. En revanche, il donne aux opérateurs des capacités d'investissement supplémentaires. La France a besoin de groupes multimédias d'envergure européenne, voire mondiale, et, à ce jour, malheureusement, seul Canal Plus est à cette échelle. Si des groupes se constituent à l'échelle mondiale et sont capables de tenir tête à Turner ou à Murdoch, alors le relèvement des seuils est une bonne décision pour l'intérêt général. M6 aura la possibilité d'entrer en bourse l'année prochaine, s'il le souhaite. Si ce relèvement a de bonnes conséquences pour tous les groupes de communication, pourquoi le refuser ?

Le Monde : Parallèlement, il y aura peut-être une dissociation des chaînes publiques...

Alain Carignon : Ce n'est pas ce que propose la commission Campet, qui a travaillé tout l'été à des propositions en faveur du renforcement du secteur public. Et ne me dites pas que j'affaiblis la télévision publique. Le projet de budget que je présente va multiplier par quatre les remboursements d'exonération de redevance par l'État au secteur public. Nous passons de 300 millions à 1,2 milliard de francs. En outre, le budget prévoit une hausse de 4 % des recettes publiques. Avec l'adjonction qui sera faite aux chaînes généralistes publiques de la chaîne de la connaissance et de la formation, nous aurons un secteur public parmi les plus forts du monde. Et les ressources de ces entreprises ne seront pas assises sur des recettes de privatisation aléatoires comme elles l'étaient sous le précédent gouvernement. Ce sont des recettes budgétaires. Vous noterez entre l'absence de chasse aux sorcières, le maintien de l'autorité de régulation et les importants moyens financiers mis en œuvre, nous témoignons de notre attachement au secteur public. Quel est le gouvernement, qui aussi, depuis dix ans, aura été respectueux des hommes et des entreprises ?

Le Monde : Le texte de votre avant-projet de loi accorde la seconde coupure publicitaire à M6 dans les œuvres audiovisuelles et délie TF1 de ses engagements contractuels de n'opérer qu'une seule coupure...

Alain Carignon : Une seconde coupure publicitaire permettrait davantage d'investissements de la part des diffuseurs dans la production audiovisuelle. Rien que la hausse du chiffre d'affaires qu'elle entraînerait permettrait d'accroître le volume de commandes aux producteurs français et européens. Quant à TF1, il me semble qu'on ne peut pas créer une discrimination entre chaînes privées. Avec ce projet de loi, le paysage audiovisuel gagne en sérénité et en équilibre. C'est le but recherché. Encore faut-il que le débat s'organise lui aussi dans un climat de sérénité et d'équilibre.

 

Dimanche 26 septembre 1993
RTL

Les rôles respectifs de Jacques Chirac et d'Édouard Balladur

L'amitié entre M. Chirac et M. Balladur n'est pas un élément nouveau (...) Le Gouvernement, issu de la majorité, a été voulu tel qu'il est. L'opinion publique est satisfaite. Pourquoi s'en inquiéter ? (...)

Q. : M. Balladur est-il un élément essentiel du dispositif présidentiel de M. Chirac ?

R. : Le Premier ministre est un élément capital du dispositif de redressement de notre pays (...)

Le GATT et la culture

La France ne demande pas de "créer" l'exception culturelle (...) En 1948 (..), les États-Unis ont accepté que les produits culturels d'alors soient exclus (...) En fait, nous demandons le maintien de ce qui existe (...)

Q. : Faites-vous confiance à M. Brittan ?

R. : Pour discuter de la suppression de l'exception culturelle, le commissaire Brittan n'est mandaté ni par le collège des commissaires ni par les gouvernements européens (.....)

Déjà, sept États de la Communauté ne sont pas favorables à la remise en cause de l'exception culturelle (...) J'ajoute que les États-Unis ont accepté, pour le Canada et pour le Mexique, une "exception culturelle" (...)

Il s'agit là d'un combat essentiel car il renvoie à la notion de souveraineté (...)

Q. : La France pourrait-elle aller jusqu'à remettre en cause le GATT tout entier ?

R. : Nous n'en sommes pas là. Aujourd'hui, les éléments juridiques dont je dispose et les contacts diplomatiques me rendent résolument optimiste (...)

Q. : La notion de "spécificité culturelle" n'est-elle pas un piège ?

R. : Bien sûr. Cette notion ne nous garantit pas sur le long terme (...) Nous sommes donc retournés devant les parlementaires européens pour leur exposer toutes les données du problème (...)

Q. : N'y a-t-il pas en ce domaine une certaine hystérie anti-américaine ?

R. : Pour ma part, j'aime la France du grand large. On doit pouvoir concilier les racines et l'ouverture.

Ce que nous voulons, c'est que les États-Unis ne soient pas tout seul. Ce que nous voulons, c'est un équilibre. Nous voulons nous aussi être présents sur notre territoire. N'oublions pas qu'en Europe 80 % des recettes en salles sont réalisées par du cinéma américain. Nous voulons, sur notre territoire, partager les images (...)

En ce domaine, le système libéral déséquilibre. Il faut l'équilibrer (...)

Quand le Français a le choix, il choisit toujours les œuvres de sa culture nationale (...) Mais nous devons aussi pouvoir transporter nos images sur le territoire des autres (…)

Q. : En fait, ne s'agit-il pas de camoufler une défaite commerciale vis-à-vis des Américains ?

R. : Les sociétés françaises sont, après les sociétés japonaises, les deuxièmes investisseurs à Hollywood (...) Nous avons d'immenses avantages par rapport aux États-Unis notamment à notre système éducatif (...)

Q. : L'Europe est-elle suffisamment armée pour la guerre des images ?

R. : Comme dans le domaine agricole, il devrait exister un fonds de soutien. Ce fonds devrait permettre aux pays qui ne sont pas ou plus présents dans le secteur audiovisuel de produire des images qui puissent devenir européennes. Cela est aussi capital sur le plan de l'emploi car il s'agit des industries de demain (...)

Le secteur audiovisuel et cinématographique est promis à un taux de croissance de 5 à 7 % par an (...) Des milliers d'emplois vont naitre dans ce secteur car l'échange des connaissances, des savoirs, des images va prendre autant ou plus d'importance, demain, que le transport des marchandises (...)

Pour un droit international de l'image

Les techniques doivent-elles tuer le droit, la culture, les règles de vie en commun ? (...)

Pourquoi la communauté internationale ne serait-elle pas capable d'inventer un nouveau droit permettant de règlementer sérieusement la façon dont les images arrivent dans les pays ? (...) La résistance est facile : il suffit de "brouiller". Mais des États de droit modernes doivent-ils recourir à ce moyen ? (...)

S'agissant de ce nouveau droit, je vais prendre des initiatives (...) C'est une liberté qui est menacée. Une organisation est donc nécessaire sous peine (...) de voir arriver n'importe quoi, n'importe où et n'importe comment (...)

TNT et la règlementation européenne

Une directive de la Communauté prévoit le respect de quotas pour la diffusion des œuvres audiovisuelles européennes (...) TNT, depuis le 17 septembre dernier, ne les respecte pas. Vérification faite, la France pourra porter plainte auprès de la Communauté afin que l'État à partir de laquelle la chaîne est diffusée, c'est-à-dire la Grande-Bretagne, fasse respecter la directive.

Câble ou parabole ?

Q. : Conseilleriez-vous au téléspectateur de se câbler ou d'acquérir une parabole ?

R. : Je lui conseille de s'abonner au câble, en raison de la diversité des chaines, notamment francophones. (...)

Nous sommes en retard pour le câblage. (...) La loi que je vais présenter au Parlement donnera aux communes la possibilité de financer le développement du câble. Elle créera aussi un certain nombre de souplesses permettant aux câblo-opérateurs d'aller plus vite et plus loin et d'avoir de nouvelles capacités d'investissement. (...)

Grands groupes multimédia et pluralisme

Q. : Vous voulez modifier une disposition de la loi de 1986 qui interdit à une personne physique ou morale de posséder plus de 25 % du capital d'une chaîne de télévision. Vous proposez de porter ce seuil à 49 %. Est-ce pour faciliter la constitution de grands groupes multimédia ?

Depuis que j'ai annoncé cette décision de faire passer ce seuil à 49 %. J'ai lu dans les journaux que cela allait permettre à de grands groupes de se constituer avec des partenaires différents. (...) Nous allons voir naitre sur le territoire national des groupes audiovisuels qui auront la dimension mondiale, probablement du niveau de ceux de Ted Turner ou de Murdoch. (...) Si la loi que je présente au Parlement n'avait que ce résultat-là, ce serait déjà fantastique ! (...) Cette modification législative a déjà des conséquences positives avant même d'être adoptée. (...) Que l'opérateur de Canal Plus, de TF1 ou de M6 ait 49 % du capital au lieu de 25 % ne change rien au pluralisme qui n'est pas d'ordre Interne. Le pluralisme résulte de la concurrence. (...)

Des programmes français sur les satellites ?

Je souhaite qu'il y ait une politique audiovisuelle extérieure de la France par satellite qui inclue les chaines publiques et les chaînes privées. (...) Pour le secteur public, cela figurera dans le cahier des charges et pour les chaines privées, ce sera dans la loi. (...)

Pour une présidence commune de France 2 et de France 3 ?

Ma préférence personnelle – mais ce n'est pas obligatoirement ce qui sera tranché en définitive – c'est plutôt une présidence commune, avec des pouvoirs clairement définis. (...) Encore faut-il que ce ne soit pas un président potiche pour reprendre une formule d'un journal du soir. (...)

Ce n'est pas à mol de juger le président Bourges, c'est au conseil supérieur de l'audiovisuel. (...)

Q. : Souhaitez-vous que ce président soit nommé pour cinq ans ?

R. : Je le souhaite. (...)

Je préfère un système de présidence commune reprécisée, redéfinie pour que chaque chaine puisse conserver sa personnalité, sa culture, sa manière de vivre. (...) Par exemple, les propositions de la commission Campet pour France 3 sont formidables. (...)

La seconde coupure publicitaire des œuvres audiovisuelles 

Il faut alimenter les producteurs de l'audiovisuel en financements nouveaux. (...) Nous ne pourrons gagner la bataille des 150 canaux de télévision qui vont se mettre en place que si nous avons une industrie de programmes. Mon rôle est de la favoriser en soutenant l'exception culturelle et en autorisant la deuxième coupure publicitaire sur les téléfilms. (...)

La date de la discussion du projet de loi sur l'audiovisuel

J'espère qu'il sera discuté au Parlement avant la fin de l'année, mais cela dépend du déroulement de la session. Ce sera donc cet automne ou au printemps prochain. (...) Nous essayons d'être prêts pour cet automne. (...)

Radio : décrochages locaux et publicité locale

On ne pourra recourir à la publicité locale que s'il existe un programme local. Ce sera au Conseil supérieur de l'audiovisuel d'en juger. (...)

 

29 septembre 1993
Télérama

Et une réforme, une !

Avant de partir en grandes manœuvres, Alain Carignon, ministre – et stratégie – de la Communication et de l'anti-Gatt réunis, achève de fourbir ses armes. D'un côté, il propose un avant-projet de loi qui facilite la vie des télés commerciales ; de l'autre, il s'appuie sur le rapport de la commission Campet pour consolider le service public, comme il est de bon ton de dire aujourd'hui, pour faire moderne. En passant à la trappe l'idée de service.

En juin, cette "commission de réflexion sur l'avenir de la télévision publique" était mal partie : composition hétéroclite, hommes politiques de la nouvelle majorité en surnombre, absence de représentants des chaînes publiques, bref, elle avait un air bancal. Mais son rapport, divulgué le 22 septembre, est, lui, équilibré, assez lucide et... assez peu original. Maintien de la présidence commune France 2-France 3 – sans directeurs communs –, développement régional, plafonnement de la publicité, hausse de la redevance, telles sont ses principales recommandations. Autorisation de la double coupure de pub, relèvement du plafond de l'actionnariat, tels sont, par ailleurs, les projets pour les chaînes privées. Explications et commentaires d'Alain Carignon. 

Télérama : Qu'attendiez-vous de la commission Campet ?

Alain Carignon : Au début des années 80, la commission Moinot a défini les rapports entre la télévision et le pouvoir politique. Puis il y eut les travaux commandés par Catherine Tasca, à la fin des années 80, pour situer le secteur public au regard de TF1 privatisée.

Aujourd'hui, la commission Campet envisage les rapports du secteur public avec le citoyen-téléspectateur. Pourquoi l'État est-il actionnaires ? Quel rôle la télévision publique doit-elle remplir en matière de qualité, de programmes, de culture, de divertissement, d'information ? Je vais maintenant devoir traduire ces orientations, avec précision, dans le cahier des missions du service public de télévision.

Télérama : Mais, parallèlement, vous proposez des mesures qui renforcent le privé.

Alain Carignon : Mon projet de loi devrait permettre aux opérateurs privés, Canal Plus, TFI, M6, de se développer. Si autour de Canal Plus se constitue ainsi un grand groupe multimédia français, tant mieux. Peut-être ce groupe sera-t-il, à l'échelle mondiale, capable de concurrencer Turner ou Murdoch, et ce sera une très belle victoire. Si nous consacrons nos forces financières à initier de nouvelles lignes Maginot, nous perdrons : les lignes Maginot aboutissent toutes à l'échec. Si l'argent consacré à la construction de la ligne Maginot entre 1927 et 1936 l'avait été à l'équipement militaire, nous aurions eu une puissance de feu mobile deux fois et demie supérieure à celle de l'Allemagne. Il n'y aurait pas eu la Deuxième Guerre mondiale et 20 millions de morts. En matière audiovisuelle, c'est exactement la même chose. Nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs.

Télérama : Le représentant de notre patrimoine culturel, c'est plutôt le service public que le secteur privé.

Alain Carignon : Les deux. Si les films français sont actuellement connus en Allemagne et en Espagne, c'est grâce à Canal Plus. Les 600 000 abonnés extérieurs au territoire national que compte Canal ont accès à une part de notre production cinématographique, de notre culture.

Télérama : Quand même, les programmes de Canal sont très marqués américains.

Alain Carignon : Canal applique normalement la directive européenne "télévision sans frontières".

Télérama : En autorisant la seconde coupure, vous n'avez pas l'impression d'égratigner la création française que vous défendez en luttant contre le Gatt ?

Alain Carignon : Personne n'est contraint à cette coupure. Tout auteur peut la refuser. La première aussi, d'ailleurs. Que je sache, je n'ai pas encore vu d'auteur refuser la première coupure

Télérama : Bertrand Tavernier a mené un combat contre.

Alain Carignon : Donc, on peut toujours refuser. Les chaînes comme les auteurs. C'est bien ainsi. Vous savez, le débat entre la technique et la création remonte aux Grecs. On a aussi écrit des pièces, qui ne sont pas les plus laides du répertoire, dont les actes ont une longueur calibrée sur la durée d'une bougie. Le génie, me semble-t-il, se joue de la technique. Le problème, aujourd'hui, est le financement de la création française. Ceux qui pensent que l'on peut supprimer le financement publicitaire veulent la tuer. Si M6, grâce à la seconde coupure, accepte des obligations en matière de création française et européenne, réduit fortement sa part de téléfilms américains et investit dans la production nationale, je serai heureux. À quoi sert-il de dire que c'est scandaleux qu'il y ait deux coupures publicitaires pour des fictions françaises si, sans coupures, ces fictions n'existent pas ?

Télérama : Les coupures arrangent peut-être les producteurs, mais pas les citoyens-spectateurs. Et la redevance ? L'augmenter est un acte politique difficile. Vous irez jusqu'au bout ?

Alain Carignon : Il ne faut pas séparer la redevance des prélèvements obligatoires qui pèsent sur les Français. La redevance est faible par rapport à la moyenne européenne, mais nous avons les impôts les plus importants d'Europe. Nous ne pourrions pas augmenter la redevance si nous ne baissions pas les impôts. Sur ma proposition, le Premier ministre et le ministre du Budget vont trancher pour une augmentation raisonnable. Financement public sur des bases solides, publicité plafonnée, suppression de la course à l'audimat, chaîne nouvelle de la connaissance et de la formation: nous aurons l'un des Plus beaux secteurs de télévision publique du monde.

Télérama : Avec une importance accrue de France 3.

Alain Carignon : France 2 a aussi un rôle capital à jouer de grande chaine nationale. Mais France 3 a des outils de production formidables répartis sur le territoire. Et puis, le rapport Campet propose de développer la régionalisation et la proximité. Un 12/13 qui s'ajouterait au 19/20, un grand journal des régions, tout cela correspond à l'état de la France aujourd'hui. Consolidé, le secteur public ne doit pas être un pré carré. Les futurs dirigeants auront le temps et les moyens d'inventer.

Télérama : La commission Campet recommande des émissions sur l'expression littéraire et la lecture. Si leur audience est très faible, que faites-vous ?

Alain Carignon : Je n'en sais rien. Je ne souhaite évidemment pas qu'il en soit ainsi.

Télérama : On les maintient, ces émissions ?

Alain Carignon : Le problème ne se pose pas ainsi. Je suis persuadé qu'on peut faire beaucoup d'audience avec des émissions de très grande qualité sur le livre ou la science, pourvu qu'elles aient une présentation moderne et attractive. D'ailleurs, c'est la totalité de l'audience France 2-France 3 qu'il faudra mesurer, dont la part de marché est aujourd'hui d'environ 40 %. On peut diffuser une émission à forte audience sur l'une et à plus faible audience sur l'autre. C'est le rôle de la présidence commune d'équilibrer l'audience globale du secteur public par rapport au secteur privé. 

Télérama : Mais pourquoi une présidence commune sans directeurs communs ?

Alain Carignon : Moi, je choisis la présidence commune allégée, avec le respect de la personnalité des deux chaînes et la possibilité, pour chacune d'elles, d'avoir sa propre existence en matière d'information comme de création.

Télérama : Même pas un directeur commun de la programmation ?

Alain Carignon : L'important, dans le domaine de la création, c'est d'offrir aux producteurs de l'audiovisuel et du cinéma deux interlocuteurs différents, avec un troisième sur la chaîne de la connaissance et du savoir. Cette chaîne va créer un appel d'air extraordinaire : à partir de l'année prochaine, 500 millions de francs annuels seront consacrés au savoir, à la connaissance, donc aux documentaires. Pour le directeur de la programmation, la question reste ouverte. Mais, après tout, le président dirige et il lui appartient, seul, d'arbitrer.

Télérama : Et cette présidence commune allégée pourra durer cinq ans.

Alain Carignon : Ce qui est une véritable révolution. Nous rejoignons les grands pays européens dont les PDG de chaînes publiques ne sont pas "débarqués" à chaque échéance politique, comme ce fut le cas depuis dix ou quinze ans.

Télérama : À la lumière du rapport Campet, que pensez-vous des grilles de rentrée de France 2 et France 3 ?

Alain Carignon : La régionalisation et la proximité ne sont pas encore suffisamment prises en compte, mais ces grilles vont tout à fait dans le sens des recommandations de la commission. Il y a eu une anticipation intéressante. C'est-à-dire une programmation qui tend vers plus de qualité et de culture, avec des émissions scientifiques et de connaissance, des émissions sur le théâtre, les livres, le cinéma. Je trouve ça remarquable et positif. Il faut continuer, poursuivre.

Télérama : Dans ce cas, Hervé Bourges pourrait encore faire cinq ans ?

Alain Carignon : Bien sûr, il pourrait faire cinq ans s'il demande le renouvellement de son mandat. Mais, le 19 décembre, ce sera au CSA de décider.