Texte intégral
8 juin 1982
L'Usine Nouvelle
1. Votre refus de reconduire l'aide aux régimes complémentaires pour financer le surcoût de la retraite à 60 ans soulève la protestation des partenaires sociaux. Reviendrez-vous sur cette décision ?
Claude Évin : Il n'y a aucune raison de le faire. Lorsque la retraite à 60 ans a été instituée en 1983, l'État a accepté d'aider financièrement pendant sept ans les partenaires sociaux, gestionnaires des régimes complémentaires. Nous serons, en mars 1990, au terme de ces sept années. L'État a donc scrupuleusement respecté ses engagements. En outre, les prévisions attestent que les régimes complémentaires n'ont nul besoin d'une nouvelle subvention pour équilibrer leurs prochains exercices.
2. Le prélèvement sur l'ensemble des revenus pour financer la Sécurité sociale sera-t-il institué cette année ?
Claude Évin : Je le souhaite. Le financement est actuellement assuré quasi exclusivement par les revenus du travail. Cette solution n'est pas équitable s'agissant de charges relevant de la solidarité nationale. Il est plus logique de faire contribuer aussi les revenus du capital et les revenus de remplacement. Ce principe est inscrit dans le plan. J'ai entrepris une consultation des partenaires sociaux par l'intermédiaire de Jean-Jacques Dupeyroux afin d'en déterminer les modalités concrètes. J'espère qu'elle avancera à un rythme assez rapide pour qu'un texte soit présenté au Parlement à l'automne.
3. Comment pensez-vous régler le déficit du régime vieillesse ?
Claude Évin : Il y a deux solutions : augmenter le poids des prélèvements qui pèsent sur les actifs, ou modérer l'évolution des charges. C'est un choix de société majeur. Ce débat doit s'engager sereinement ce qui est difficile sur un sujet aussi passionné. Cela fait également partie des discussions engagées par Jean-Jacques Dupuy-Roux avec les partenaires sociaux.
Juillet 1989
La République du Centre
Claude Évin, ministre de la Santé : "L'action préventive est plus que jamais nécessaire."
La République du Centre : Le système français de lutte contre le SIDA semble bien moins structuré que celui des États-Unis par exemple. L'action paraît désordonnée, ne serait-ce que dans la collecte des données statistiques et laissée à la bonne volonté de chacun. Manque de coordination ou difficulté d'adaptation, qu'en est-il exactement ?
Claude Évin : Au contraire, le système de collecte français des déclarations de cas de SIDA est l'un des plus fiables et des plus rapides d'Europe. La centralisation des données européennes a été confiée par la CEE et l'OMS… à une équipe française, installée à L'hôpital Claude-Bernard et travaillant en étroite liaison avec la direction générale de la Santé. Le Gouvernement fédéral américain dispose de moyens très supérieurs aux nôtres mais les associations de patients américains et nombre de chercheurs sont très loin de partager votre analyse sur sa bonne organisation. Le formidable élan de bénévolat développé à San Francisco reste hélas unique et les lacunes du système de protection sociale américain sont à l'origine de détresses pour les personnes atteintes du SIDA à New York ou ailleurs sans commune mesure avec les difficultés que rencontrent les patients français.
La République du Centre : Les campagnes de prévention grand public ont-elles déjà donné des résultats ?
Claude Évin : Les résultats des premières campagnes sont satisfaisants. En effet, les post-tests réalisés par IPSOS sur 700 personnes représentant un échantillon de la population française, montrent des scores élevés de compréhension et de mémorisation. Il apparaît clairement que la nécessaire banalisation de l'utilisation du préservatif est aujourd'hui bien comprise par le grand public, et en particulier par les jeunes :
- 79 % des personnes interrogées déclarent avoir vu une campagne pour les préservatifs. Ils sont 96 % chez les 15-17 ans.
- Le niveau de mémorisation du film est exceptionnel : 54 % des personnes interrogées sont en mesure de raconter spontanément le film. Elles sont 67 % chez les 15-17 ans.
- L'on constate une réelle incitation à l'achat : 52 % des personnes déclarent que la campagne donne envie d'acheter des préservatifs. Elles sont 59 % chez les 15-17 ans.
- De plus, depuis novembre/décembre 1988, date de la première campagne, les ventes en pharmacie ont augmenté de 30 % par rapport à l'année précédente.
La République du Centre : En France, comme ailleurs, les groupes à "haut risque" ne sont plus les seules victimes du SIDA. Comptez-vous accentuer l'action préventive et appliquer des mesures plus strictes en ce qui concerne le dépistage ?
Claude Évin : L'action préventive est plus que jamais nécessaire, et le Gouvernement s'y emploie :
Plusieurs campagnes nationales ont été lancées en direction du grand public.
Par le canal de nombreuses associations subventionnées par le ministère, des actions ont été et continuent d'être lancées en direction de divers publics-cibles. Les trois quarts des cas de SIDA déclarés jusqu'en 1989 restent toutefois liés aux deux principaux comportements à risque : homosexualité et toxicomanie.
Dans tous les cas, le dépistage volontaire et confidentiel ou anonyme constitue une information privilégiée pour la réduction des comportements à risque et le traitement précoce de l'infection. Le dispositif de consultations externes (remboursées par la Sécurité sociale) et de centre de dépistage anonyme et gratuit répond aux besoins prévisibles.
Un bilan de son activité sera établi prochainement par la Direction générale de la Santé.
La République du Centre : Seriez-vous prêt à vous soumettre au dépistage ?
Claude Évin : Pourquoi pas ? Mais le dépistage n'est pas une fin en soi, il n'est qu'une photographie à un moment donné, et il relève de la responsabilité et de la vie privée de chacun ! C'est à chacun, s'il estime voir un comportement à risque, de se soumettre volontairement au dépistage. De plus, je voudrais profiter de votre question pour rappeler que ce n'est pas le dépistage qui garantit contre la diffusion du virus, mais c'est l'attitude de prévention ou de protection que l'on prend quand on est dans une situation à risque.
21 juillet 1989
Les Dernières Nouvelles d'Alsace
C'est fait. Les premières décisions visant à assainir la trésorerie du régime local de l'assurance maladie (Mabis) sont prises. Elles ne vont certes pas jusqu'au bout de ce qui avait été demandé par la majorité des conseils d'administration des classes primaires de la région. Mais un pas est franchi. L'immobilisme que tous les partenaires sociaux avaient amèrement déplorés est rompu.
Ces décisions nous ont été annoncées par M. Claude Évin, ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale, lors d'un entretien qu'il a bien voulu nous accorder et au cours duquel nous avons analysé l'ensemble des problèmes qui pèsent sur le destin du régime local.
Q. : Monsieur le ministre, le régime local d'assurance maladie d'Alsace-Moselle se trouve dans une situation très difficile…
R. : En effet, ce régime, qui assure grosso-modo une couverture obligatoire complémentaire à la couverture de base du régime général portant à 90 % le taux de couverture des dépenses de maladie et à 100 % le taux de couverture de l'hospitalisation, présente aujourd'hui un déséquilibre structurel. Le déficit comptable de 1988 est de 95,4 MF. En 1989, en l'absence de toute mesure nouvelle, le déficit du régime local sera de l'ordre de 132 MF, soit 11 % du total des dépenses prévisibles, le solde du fonds de réserve étant alors négatif de 126 MF. Aucune action sociale supplémentaire n'est plus possible à ce jour et il y a un risque sérieux de cessation de paiement C'est donc aujourd'hui l'existence même du régime local qui est en jeu.
Q. : Il est bien regrettable qu'on en soit arrivé là…
R. : Plusieurs raisons expliquent cette situation : D'abord la progression continue des dépenses de santé, supérieures aux recettes en Alsace et en Moselle comme dans le reste du pays. J'ai engagé depuis mon arrivée au ministère de la Santé une politique de maîtrise des dépenses de santé, qui vient de se traduire notamment dans la signature de la convention médicale par la fixation d'objectifs quantifiés d'évolution des dépenses. Mais cette politique ne portera ses fruits qu'avec le temps. Par ailleurs, les conditions de remboursement des dépenses de santé par le régime général ont évolué et le régime local comme l'ensemble des mutuelles a pu être conduit à prendre en charge des dépenses nouvelles, sans toutefois faire appel en ce qui le concerne à des ressources complémentaires. La prise en charge du forfait hospitalier en est un exemple. Enfin, seuls les actifs alsaciens et mosellans cotisent au régime local, alors que celui-ci bénéficie à l'ensemble de la population. Je crois que ce constat, confirmé par un rapport de l'IGAS, est aujourd'hui partagé par tous. Il est nécessaire de tirer les conséquences de cette situation.
Q. : Vous avez pris des mesures pour éviter l'effondrement du régime ?
R. : Conformément aux demandes des administrateurs du régime, des partenaires sociaux et des élus de la région que j'ai également consultés, de nouvelles recettes seront affectées au régime local dès le 1er août :
D'une part l'institution d'une cotisation de 0,75 %, soit la moitié de celle des actifs, sur les avantages de retraite de base et complémentaire. Cette cotisation s'applique dans les mêmes conditions que celle instituée pour le régime général. En seront donc exemptées notamment les personnes exonérées de l'impôt sur le revenu et les bénéficiaires du Fonds national de solidarité.
D'autre part l'institution pour une période de 15 mois d'une surcotisation de 0,20 % pour les actifs qui s'ajoute à la cotisation de 1,5 % actuellement prélevée.
Ces mesures devraient permettre au régime local de retrouver l'équilibre dès la fin de l'exercice 1990.
Q. : Elles ne permettront pas de reconstituer les réserves…
R. : Ces mesures sont en effet insuffisantes pour assurer à long terme l'équilibre du régime et ne permettent pas la reconstitution du fonds de réserve à hauteur de 8 % des prestations, plancher à partir duquel les organismes sociaux peuvent conduire une politique d'action sociale facultative. Il faudrait pour cela soit augmenter davantage encore les cotisations, soit modifier les conditions de prise en charge de certaines prestations. Les administrateurs du régime m'ont proposé, comme à mes prédécesseurs, la suppression de la prise en charge du forfait hospitalier. Je constate que cette proposition porte atteinte à un des principes fondamentaux du régime local, c'est-à-dire l'hospitalisation gratuite. La plupart des organisations syndicales et les parlementaires alsaciens et lorrains m'ont fait part de leur hostilité actuelle à cette mesure. En l'absence de consensus chez les principaux intéressés, il ne m'est pas apparu opportun de trancher, à ce stade, de Paris, un problème qui concerne d'abord les Alsaciens et les Mosellans. D'autres mesures seront à prendre pour assurer l'avenir du régime. Mais il appartient aux intéressés d'en décider, étant entendu qu'ils doivent trouver les moyens de financer la protection sociale complémentaire qu'ils souhaitent. Il n'y a pas lieu dans ce cadre de faire appel à la solidarité nationale.
Q. : Vous dites qu'il appartient aux Alsaciens et aux Mosellana de trancher. Vous êtes favorable à la création d'une instance de décision régionale ?
R. : Le mode actuel de gestion du régime local me paraît en effet inadapté ; il remonte aux ordonnances de 1945 et de 1948 et mérite sûrement d'évoluer. Il est nécessaire, avant toute décision, de prendre l'avis des huit conseils d'administration des caisses primaires qui assurent le service des prestations, puis de réunir le service d'intérêts communs et de coordination qui les regroupe. C'est une procédure peu efficace et lourde qui n'assure pas, en outre, une légitimité incontestable aux décisions prises. Enfin, les mesures concernant le régime local doivent aujourd'hui être prises par décret. S'agissant d'un système local, cela me paraît contraire à l'esprit de la décentralisation et à l'efficacité. Je pense donc qu'une réforme de structure qui donne à l'échelon local un pouvoir de décision est indispensable.
Q. : Comment cet échelon local serait-il structuré ?
R. : Le débat est ouvert, en lien d'ailleurs avec celui du financement du régime. S'il m'apparait à première vue évident que le règlement de qui paye décide doit s'appliquer là comme ailleurs, vous conviendrez que le caractère historique du régime suppose une concertation élargie. C'est pourquoi, j'ai décidé de confier à un haut fonctionnaire – à un "monsieur bons office" – une mission de consultation de toutes les parties prenantes qui permette de trouver une formule de consensus. La nouvelle instance de gestion devra, en tout état de cause, être investie d'une autorité et d'une légitimité reconnue de tous. Cette mission devrait débuter en septembre et me rendre ses conclusions à la fin de l'année.
Q. : Le caractère obligatoire du régime sera-t-il maintenu en tout état de cause ?
R. : J'ai pu constater l'attachement de la population alsacienne et mosellane au principe de mutualisation obligatoire. Il ne m'appartient pas de la remettre en cause, contre l'avis des intéressés. Je crois en outre que la caractéristique du régime local est de faire assurer le service de la couverture de base et de la couverture complémentaire par un même organisme. La population y est attachée, et je pense que ce mode de gestion des prestations peut être maintenu, même s'il paraît nécessaire de bien séparer la gestion des deux régimes. Une clarification des rapports financiers entre le régime général et le régime local est sans doute indispensable. De même, une meilleure information des assurés par une modification des prestations serait utile.
Q. : Seriez-vous favorable à l'instauration d'un financement à la charge des entreprises et/ou des collectivités locales ?
R. : S'agissant de régimes complémentaires, il n'appartient pas au ministre de décider à la place des partenaires sociaux. Si ceux-ci trouvent un accord au plan local, je n'aurais aucune raison de ne pas l'étendre. Il ne m'appartient pas d'en décider à la place des chefs d'entreprise. Il est évident qu'une ouverture de financements à d'autres partenaires aurait des prolongements sur les modalités de gestion du régime, les nouveaux financeurs devant avoir voix au chapitre. J'ajoute qu'une telle mesure, comme d'ailleurs celle qui consisterait à instaurer une contribution sur les indemnités de chômage ou de préretraite qui m'a été proposée par le SICC relève d'un texte législatif. Si les parlementaires de la région le souhaitent, ils peuvent déposer une proposition de loi sur ces points. Pour les collectivités locales, la question est encore plus complexe. Peut-il s'agir de contributions volontaires ? devraient-elles être obligatoires ? Dans ce cas, comment pourraient-elles être arrêtées ? Même si le régime local limité à l'évidence les dépenses d'aide sociale des collectivités concernées, je ne suis pas certain que cette voie soit la bonne. Mais là encore, c'est à l'échelon local d'en décider.
Q. : L'idée de la création d'un fonds régional de la dépendance, à alimenter par la cotisation des retraites, a été avancée. Qu'en pensez-vous ?
R. : Je crois que cette question n'est pas encore d'actualité. Les mesures prises, comme ne permettent pas la reconstitution du fonds de réserve. Il ne peut donc être question, aujourd'hui, de développer les prestations supplémentaires. Mais la prise en charge des personnes dépendantes par une collectivité est une question importante sur laquelle M. Théo Braun, ministre délégué, chargé des personnes âgées, travaille actuellement. C'est un véritable sujet de société sur lequel nous aurons prochainement l'occasion de débattre.
21 juillet 1989
Les dernières nouvelles d'Alsace
Pour les salariés, les mesures qui viennent d'être prises se traduiront, à partir du 1er août, par une charge accrue sur les salaires de 0,20 %. La retenue opérée par les entreprises sera de 1,70 % (au lieu de 1,50 %) sur les salaires déplafonnés. Un exemple : Sur un salaire brut de 6 000 F, on retiendra pour la régime local 102 F au lieu de 90 F. Les salariés paient en outre une cotisation de 5,9 % à l'assurance maladie du régime général.
Les retraités n'ont payé, jusqu'à présent, qu'une cotisation de solidarité à l'assurance maladie du régime général (1,40 % sur la retraite de base, 2,40 % sur les retraites complémentaires). Dorénavant, ils paieront en sus 0,75 % au régime local, aussi bien sur la retraite de base que sur les retraites complémentaires. Un exemple : Sur un revenu de 6 000 F (base et complémentaire) un retraité paiera 45 F de cotisation mensuelle au régime local.
Théo Braun : Une même solidarité
À propos des mesures annoncées par M. Claude Évin, le ministre délégué chargé des personnes âgées, M. Théo Braun, constate que "les contributions financières des salariés et des retraités relèvent d'une même solidarité pour sauver un régime qu'ils ont bâti ensemble." M. Braun relève que le Gouvernement "souhaite qu'après une très large et très active concertation autour d'une personnalité indépendante, nommés pour la rentrée, un accord soit trouvé pour une gestion régionale pleinement responsable du régime."
C'est ainsi, conclut la ministre alsacienne, "que notre système de mutuelle généralisée obligatoire pourra atteindre un équilibre financier long terme et servir à nouveau des prestations supplémentaires en particulier au bénéfice des personnes âgées dépendantes ou restées à domicile."
25 juillet 1989
RTL
Q. : A-t-on moins dépensé ou a-t-on fait rentrer davantage d'argent dans les caisses ?
R. : Les deux. En effet, les prévisions des comptes pour 1989 font pratiquement apparaître un équilibre. Les Français se posent la question sur le trou qui s'équilibre un moment et qui disparaît. Il y a un an, la CCSS prévoyait un déficit de 30 milliards. Deux mesures ont été prises. Des cotisations nouvelles pour les retraités, et l'amélioration de la situation économique. On crée de plus en plus d'emplois dans le pays, c'est le résultat de la politique que mène le GVT en faveur de l'emploi et que mène M. Rocard. Cela produit des effets sur les cotisations sociales. C'est aussi une bonne gestion de la Sécurité sociale. S'il y a un équilibre, s'il n'y a pas de mystère, c'est parce que le Gvt a bien géré la Sécurité sociale.
Q. : Il y a eu des prélèvements exceptionnels, allez vous les reconduire.
R. : Ils étaient exceptionnels et ils ont été reconduits sur plusieurs années. Je crois et j'en discute avec les partenaires sociaux qu'il est sans doute important de pouvoir sécuriser le financement de la Sécurité sociale. Ne pas y revenir chaque année et faire du provisoire car on a pas d'autres solutions. Il est évident que l'ensemble des revenus ne participe pas au financement de la sécu. Seuls les revenus du travail. Il est important que tous les revenus y participent. Il me semble intéressant et opportun et les partenaires sociaux sont d'accord sur le principe, que nous mettions en place une contribution sociale généralisée, que nous fassions financer la sécu par l'ensemble des revenus et pas seulement par les revenus du travail.
Q. : La mise en place aurait lieu quand et qu'en pense M. Rocard ?
R. : Le GVT en débat et il appartiendra au Premier ministre de décider une proposition en son temps. Elle n'est pas nécessaire pour la fin de 1989, le GVT n'a pas encore arrêté les décisions de financement pour 1990.
Q. : Dans combien d'années peut-on imaginer cette généralisation ?
R. : À titre personnel cela ne devrait pas tarder. Si nous constatons aujourd'hui que les comptes sont équilibrés il faut continuer, et prendre les mesures qui s'imposeront pour 1990. Il sera nécessaire qu'il y ait des prélèvements, que l'on finance le fait qu'il y a une demande sociale qui augmente. Il y a des besoins de santé qui augmentent. On soigne de mieux en mieux, on peut s'en féliciter, mais ça coûte de plus en plus cher. Voilà à quoi servent les cotisations ou de contribution sociale généralisée que pourra être amené à prendre le Gvt.
Q. : Envisagez vous que l'on travaille au-delà de 60 ans ?
R. : Nous assistons à une montée en charge du régime de retraite et la durée de versement des pensions retraites est de plus en plus longue. Il nous faudra assurer progressivement pour les versements des recettes en conséquence. C'est un sujet sur lequel l'opinion n'est pas encore totalement au fait des problèmes qui se posent. Pour ma génération on ne peut accepter qu'en 2005 on ne soit pas en mesure de nous financer les retraites. Il se posera des problèmes pour lesquels il nous faudra prendre des mesures.
Q. : Un mot sur la campagne sur le SIDA et le slogan "Les préservatifs vous souhaitent de bonnes vacances" ?
R. : Il s'agit que des mesures de prévention qui sont les seules mesures efficaces aujourd'hui tant que nous n'avons pas trouvé de traitement pour ceux qui ont des partenaires multiples, c'était de dire "attention". Le principal c'est de passer à l'acte et concrètement se prémunir.
Q. : Votre confrère H. Curien prône pour la constitution d'une revue internationale sur la recherche et la science pour contrecarrer "l'hégémonie des revues anglo-saxonnes".
R. : Nous avons un devoir de diffusion de la recherche et toutes les initiatives qui peuvent être prises en la matière contribueront à diffuser ce que nos équipes de chercheurs font avec talent. Je souscris à cette initiative.
26 juillet 1989
France Inter
Q. : Comment se fait-il qu'il soit, apparemment, si difficile de faire des prévisions crédibles sur l'évolution des comptes de la Sécurité sociale ?
R. : D'une manière générale, il est difficile de faire des prévisions. Il y a plusieurs aléas qui pèsent sur les comptes de la Sécurité sociale, et notamment la situation économique. La situation économique s'est améliorée. C'est le résultat de la politique que mène M. Rocard et l'ensemble du Gouvernement. Cela permet d'avoir des recettes supplémentaires pour financer la Sécurité sociale. Puis, je dirais surtout : c'est que des décisions de financement ont été prises. Il y a à peu près un an, on annonçait 30 milliards de déficit prévisionnel. Je dis bien prévisionnels pour 1989 sur la Sécurité sociale.
Q. : On n'en rajoutait pas un peu pour avoir de meilleurs chiffres ensuite à annoncer ?
R : Non. C'est une Commission des comptes dont le Rapporteur est totalement indépendant, et produit son rapport. Hier encore, présentant son rapport à la Commission des comptes de la Sécurité sociale composée des partenaires sociaux et des différentes instances qui agissent dans ce domaine, tout le monde a reconnu que le rapporteur avait présenté un rapport totalement indépendant. Le Gouvernement ne pèse pas directement là-dessus. 30 milliards, l'année dernière, d'annoncés. 20 milliards ont été compensés par des recettes que le Gouvernement a fait voter au cours de l'automne dernier. 10 milliards à peu près de croissance et puis d'autre part, j'ai veillé, comme ministre responsable de ce domaine, à ce que les dépenses ne dérapent pas. Parce que ça c'est la troisième manière aussi de peser sur un non déficit de la Sécurité sociale. En un mot, je dirais que nous avons bien géré la Sécurité sociale.
Q. : Le non dérapage des dépenses, ça veut dire : rembourser moins ?
R. : Ce n'est pas tout à fait comme cela que ça se passe. Quel est le problème ? Il est qu'on a toujours une augmentation, je dirais, du besoin social. On a toujours une augmentation des dépenses. Je dirais que l'augmentation des dépenses est inéluctable dans le domaine social. Je vais prendre les deux exemples qui sont les deux secteurs les plus importants de la sécurité sociale : le secteur de la maladie. On soigne toujours de mieux en mieux, et on peut s'en féliciter, mais, ça coûte de plus en plus cher. Je vais encore prendre un exemple plus concret pour la maladie. Je vais prendre l'imagerie médicale, la radio. Il y a dix ans, on avait ce qu'on appelle de la radio conventionnelle. Tout le monde s'en contentait. Personne ne demandait autre chose. Ça n'existait pas. Et puis, progressivement, est apparu le scanner. Et maintenant, tout le monde, quasiment tout le monde veut avoir son scanner, ou veut passer au scanner.
Q. : Et les élus locaux vous demandent souvent pour leurs hôpitaux ?
R. : Oui tout à fait. C'est un gage de bonne réputation d'un hôpital que d'avoir un scanner. Et puis, maintenant, apparaît une autre technique encore plus intéressante pour le diagnostic, la RMN. On va avoir une demande. A partir de cet exemple, qu'est-ce qu'on constate ? C'est qu'on améliore la qualité du service de santé que l'on rend à la population. Mais, il est évident qu'une RMN, ça coûte plus cher qu'une radio conventionnelle d'il y a maintenant dix ans. Et donc, il est normal qu'il y ait une demande de santé qui augmente. Et je pourrais prendre des exemples de médicaments qui sont de plus en plus efficaces, mais qui coûtent de plus en plus cher.
Q. : Vous allez prendre la vieillesse aussi ?
R. : Le problème de la vieillesse, c'est un problème qui, par nature, est différent. Quel est le problème de la vieillesse ? C'est qu'actuellement, on verse des pensions vieillesse, des retraites, qui sont de plus en plus importantes, à de plus en plus de gens, et sur une période de plus en plus longue. Je veux dire qu'on verse des pensions de plus en plus importantes. Parce que les nouveaux retraités, ce n'est pas tout à fait le cas des retraités qui sont partis il y quinze ans, à peu près, qui ont aujourd'hui 75, 80 ans. Eux souvent ont de petites retraites.
Q. : Il se plaignent souvent d'un revenu très bas.
R. : Ils se plaignent à juste titre. Un rapport de l'Insee encore il y a quinze, trois semaines l'a bien montré. Les nouveaux retraités partent avec des montants de cotisation plus importants sur des salaires qui étaient plus importants que les anciens retraités : Donc, les pensions des nouveaux retraités sont plus importantes. Ça, d'ailleurs, je note que les Français n'en ont pas toujours une bonne perception. On ne peut pas parler des retraités dans son ensemble. Il y a plusieurs niveaux de retraités. Il y a plusieurs niveaux de retraites. On verse des pensions à de plus en plus de gens, j'ai dit. Et puis, notamment, il y a le problème des femmes. Et là aussi, on peut s'en féliciter, les femmes ont depuis quinze, vingt ans, été de plus en plus actives. Ont une activité professionnelle pendant une période de plus en plus longue. Aujourd'hui, elles demandent une retraite et naturellement, ça augmente la démographie. Et pendant de plus en plus longtemps, parce qu'on vit de plus en plus vieux. Ça aussi, on peut s'en féliciter. Mais, ça coûte de plus en plus cher. La Sécurité sociale, c'est normal que ça coûte de plus en plus cher.
Q. : On vous prête un projet controversé, de nouveaux prélèvements alors que tout va mieux ?
C. Évin : Moi, honnêtement, je peux vous dire que je ne me lèverai jamais un matin, en disant : ça y est. Ou je ne me coucherai jamais un soir : en disant : ça y est. J'ai réglé le problème de la Sécurité sociale. C'est une attention permanente, pour éviter qu'il y ait des dérapages. Je pense que ce n'est pas parce qu'aujourd'hui, ça va mieux, qu'il faut relâcher son attention. Les Français sont attachés à avoir une bonne Sécurité sociale pour leurs soins de santé, pour bénéficier de leurs retraites. Il nous faudra prendre des mesures qui nous permettent d'abord d'assurer un financement certain de la Sécurité sociale, et puis, d'autre part, de faire que cet argent public, car, c'est l'argent des Françaises et des Français que je suis amené à gérer, serve réellement à la solidarité.
Q. : Un prélèvement sur tous les revenus, comme on vous en prête l'intention. Parce que P. Bérégovoy, il n'a pas l'air très d'accord ?
R. : C'est un débat au sein du Gouvernement. Moi, je considère en effet qu'il n'est pas tout à fait juste que la Sécurité sociale soit uniquement financée par les revenus du travail. C'est-à-dire que ce soient uniquement les salariés qui contribuent au financement de la Sécurité sociale. Il y a d'autres revenus dans notre pays, qui ne participent pas à la solidarité nationale. Je pense qu'il faut que tous les revenus, et pas simplement les salariés puissent participer à la solidarité.
Q. : Vous ne craignez pas que ce soit perçu comme un impôt supplémentaire ? Ce qui serait quand même à contre courant dans le contexte européen actuel ?
R. : Oui, mais, de toute manière, on est bien obligé de faire du prélèvement. De faire de la cotisation ou sous autres formes pour assurer cette demande sociale que j'évoquais tout à l'heure et qui progresse et qui fait d'ailleurs qu'on a pu équilibrer les comptes en 1989.
Q. : Est-ce que la relative incapacité de la France, malgré une croissance réelle, à maîtriser le problème du chômage, ne rend pas, au minimum, très précaires, les progrès enregistrés sur le front de la Sécurité sociale ?
R. : Si. Et c'est justement pour ça que je commençais par vous dire tout à l'heure, et je comprends parfois que les Français ont parfois du mal à percevoir ces aléas dans la prévision. Ça rend très difficile de prévoir l'évolution des comptes. Ça rend très difficile le déroulement des décisions. Il s'avère que là, on a pris des décisions de financement à la fin de 1988. Nous n'avons eu besoin d'en reprendre au cours de l'année 1989. Il est évident que si la situation économique ne s'était pas améliorée, nous aurions peut-être été dans l'obligation de reprendre les mesures de financement. Mais, ça, on ne peut pas nécessairement le prévoir au départ. On fait tout, naturellement pour que la situation économique se passe mieux, et c'est ce qui s'est produit pour 1989. Mais, je reste très prudent en la matière.