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Le développement de l'intelligence artificielle : risque ou opportunité ?

Temps de lecture  12 minutes

Par : La Rédaction

L'intelligence artificielle (IA) et ses usages se développent rapidement. L'IA suscite des débats sur les opportunités ou les dangers qu'elle représente. Face à cette "révolution technologique", quels rôles les institutions publiques nationales et européennes entendent-elles jouer, entre promotion d'une technologie et protection des droits ?

État des lieux

L'intelligence artificielle n'est plus un thème d'anticipation pour amateurs de science fiction. Elle s'est installée depuis une dizaine d'année dans de nombreux secteurs d'activité : industrie, administrations, santé, services, commerce... dans la continuité de l'ère de la digitalisation entamée dans les années 2000.

La Commission européenne propose une définition large de l'IA : "ensemble de logiciels qui est développé au nom d'une ou plusieurs techniques et approches, qui peut, pour un ensemble donné d'objectifs définis par l'homme, générer des résultats tels que des contenus, des prédictions, des recommandations ou des décisions influençant les environnements avec lesquels il interagit." 

La technologie IA fait appel à trois types de techniques et d'approches : 

  • l'apprentissage automatique (à l'aide de données d'entrainement) ;
  • une approche fondée sur la logique et la connaissance ;
  • une approche statistique.

Son déploiement a été rendu possible par la conjonction de plusieurs évolutions technologiques :

  • une généralisation de la donnée numérique ;
  • des interconnexions permettant les flux d'échanges de données ;  
  • des algorithmes de plus en plus complexes inspirés des sciences neuronales ; 
  • la progression exponentielle de la puissance des processeurs (loi de Moore).

Introduite à partir de 2022 dans les usages domestiques avec par exemple ChatGPT proposé par la société américaine OpenAI, l'IA est aujourd'hui omniprésente dans les pratiques numériques. 

De la machine de Turing à ChatGPT

De la machine de Turing dans les années 1940, au stade actuel de reproduction artificielle de réseaux neuronaux profonds, l'IA n'a cessé de progresser par phases successives au cours des décennies avec :

  • les débuts de l'exploration de la pensée artificielle dans les années 1950 ;
  • l'ère des règles et des arbres de recherche dans la décennie 1950-1960 aboutissant au programme de jeu d'échec "Deep blue" d'IBM qui parvient à battre le champion d'échec Kasparov en 1997 ;
  • l'apprentissage automatique grâce à la mise au point d'algorithmes capables d'apprendre à partir des données et d'améliorer leurs performances au fil du temps, début des réseaux neuronaux profonds ;
  • l'ère du Big Data dans les années 2000 qui permet de développer des modèles d'apprentissage automatique plus sophistiqués grâce à la quantité massive de données disponibles ;
  • l'apprentissage en profondeur ("deep learning") à partir de 2010 qui abouti aujourd'hui à la reconnaissance d'images, à la compréhension du langage naturel, et, demain, à la compréhension contextuelle par une "IA forte" ou "superintelligence".

Des risques identifiés

Si la plupart des rapports publics sur l'IA encouragent l'État à s'emparer du sujet pour mettre à profit les atouts performatifs de la technologie dans ses domaines de compétence, ils évoquent cependant certains risques.

Selon un rapport de mars 2017 de France stratégie (organisme devenu en 2025 le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan), il existe en matière d'emploi un risque de :

  • plus grande "prolétarisation" des travailleurs privés d’un savoir ; 
  • désengagement des travailleurs du fait de l’appauvrissement des relations interpersonnelles ; 
  • délégation accrue de la prise de décision. 

Le rapport de France stratégie de mars 2018 sur l'IA et le travail examine en particulier l'impact de l'IA dans trois secteurs d'emplois spécifiques : les transports, les banques et la santé. Trois hypothèses sont envisagées : une requalification à la hausse pour certains postes déchargés des tâches élémentaires par l'IA, une perte de qualification pour certains postes surclassés par l'IA, un plus grand isolement pour les travailleurs cantonnés à une rôle de simples exécutants.

Une étude de l'Organisation internationale du travail (OIT) réalisée en 2023 (et affinée en 2025) sur l'impact de l'IA sur l'emploi à l’échelle mondiale, évalue qu'environ un quart des emplois seraient plus ou moins exposés. L'étude relève que les femmes sont particulièrement présentes parmi les métiers les plus exposés à l'IA. La même étude établit que les pays à revenu élevé enregistrent la part la plus importante d’emplois exposés (34%). Cette part diminue fortement à mesure que le niveau de revenu baisse, atteignant seulement 11 % dans les pays à faible revenu.

Dans la presse française par exemple, l’utilisation de l’IA engendre des suppressions de postes et des plans de transformation. En 2026, plusieurs groupes de presse ont annoncé lors des comités sociaux et économiques des plans de départ volontaires ou des suppressions de postes. Les premiers postes visés sont ceux des secrétaires de rédaction notamment chargés de réécrire et de corriger les articles mais des journalistes sont aussi concernés.

En matière de souveraineté économique, les risques potentiels portent sur : 

  • un effet de plateformisation comme observé dans le secteur du tourisme et des mobilités avec Booking, Airbnb ou Uber, conséquence de la position dominante des grands acteurs du numérique ; 
  • un risque de perte de recettes fiscales pour les États sous l'effet de la concentration de valeurs économiques entre les mains des GAFAM.

Dès lors, deux grandes priorités semblent émerger :

  • élaborer une stratégie nationale de développement de l'IA afin de conserver une compétitivité technologique et garantir une souveraineté des États face aux GAFAM ;  
  • mettre en place un encadrement législatif de l'IA, au plan national et européen, afin de s'assurer de pratiques respectueuses des valeurs de libertés individuelles et de protection des individus et des données personnelles.

Quelle stratégie nationale pour le développement de l'IA ?

En 2018, le rapport Villani sur la mise en œuvre d'une stratégie française et européenne en intelligence artificielle recommande que les pouvoirs publics investissent le domaine de l'IA notamment dans quatre secteurs essentiels : la santé, l'environnement, les transports et la mobilité, la défense et la sécurité.

Il préconise notamment : 

  • d'investir la recherche en IA par la création d'instituts interdisciplinaires d'intelligence artificielle (3IA) répartis sur l'ensemble du territoire national ;
  • de renforcer l'écosystème européen de la donnée, notamment "en favorisant l'accès aux données, la circulation de celles-ci et leur partage" ;
  • de renforcer le Digital Market Act dans un objectif de "souveraineté et d'autonomie stratégique pour la France et l'Union européenne". 

La Stratégie nationale pour l'intelligence artificielle (SNIA) élaborée en 2018 dans la foulée du rapport remis par Cédric Villani, ambitionne "une structuration de long terme de l'écosystème IA" qui doit se déployer en deux phases : de 2018 à 2021 et de 2021 à 2025. 

Le bilan réalisé à l'issue de la première phase (1,5 milliard d'investissement vers l'IA) fait état de 81 laboratoires d'IA, de 600 startups spécialisées en IA, de 13 459 emplois créés spécifiquement dans l'IA et de 70 000 emplois indirects.

La deuxième phase de la SNIA lancée en 2021 (avec 2,22 milliards d'euros sur cinq ans, dont 1,5 milliard d'euros de financements publics et 506 millions d'euros de cofinancements privés) flèche particulièrement le développement de certaines IA : 

  • l'IA embarquée ou intégrée, présente dans les appareils ou les composants ;
  • l'IA "de confiance" répondant à des normes de transparence et de confidentialité ;
  • l'IA frugale au service de la transition écologique ;
  • l'IA générative et les modèles géants de langage.

La SNIA incite les investisseurs publics (Bpi France, la Banque des Territoires ou l'Agence nationale de la recherche...) à soutenir l'essor de start-ups spécialisées dans la recherche en IA (systèmes fonctionnels critiques, la science des données au service des territoires, l'architecture d'algorithmes...).

En 2022, le rapport du Conseil d'État "Intelligence artificielle et action publique : construire la confiance, servir la performance" plaide pour un développement de l'IA dans les services publics mais en respectant sept principes structurants pour une "IA publique de confiance" :

  • la primauté humaine ;
  • la performance ;
  • l’équité et la non-discrimination ;
  • la transparence ;
  • la sûreté (cybersécurité) ;
  • la soutenabilité environnementale ;
  • l’autonomie stratégique.

Le rapport incite l'État à se servir de son expérience de collecteur de données numériques et acteur de la transformation numérique dans les services administratifs depuis 1998. Il préconise également que l'État s'appuie sur les structures existantes :

  • la direction interministérielle du numérique (Dinum) mise en place en 2019, chargée d'élaborer la stratégie numérique de l'État et de piloter sa mise en œuvre ;
  • la Commission nationale informatique et liberté (CNIL) qui examine les enjeux de la pénétration des systèmes numériques dans la société du point de vue de la protection des données personnelles ;
  • la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) qui constitue, auprès des administrations, un appui pour la mise en œuvre et l'accélération des politiques prioritaires du gouvernement.

En novembre 2025, dans son rapport sur la stratégie nationale pour l'IA, la Cour des comptes salue la bonne position de la France en matière d'IA au niveau mondial (cinquième rang en septembre 2025 selon le Global AI Index) – notamment dans le secteur de l'IA générative – mais recommande d'améliorer l'accompagnement et la diffusion de l'IA "en dehors du cercle des spécialistes".

Dans un plan de déploiement de l'intelligence artificielle dans les services de l'État, présenté en juin 2026, le ministre des comptes publics annonce une accélération des solutions d'IA auprès des agents de l'État (aides aux tâches de rédaction, de transcription, de recherche documentaire ou de saisie). Le plan prévoit le déploiement de plusieurs outils IA "souverains" auprès des agents (assistants conversationnels, outils de prise de notes et de retranscription automatique, solutions de traduction, systèmes de visioconférence...) ainsi qu'une réorganisation du pilotage numérique de l'État avec, comme autorité référente en matière d'IA, les services de la Dinum.

Quelle stratégie pour l'IA au niveau européen ?

Au niveau européen, avec le règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act) du 13 juin 2024, il s'agit de prôner un cadre de gouvernance global pour l'IA qui comprend un ensemble d'instruments législatifs, le renforcement des capacités en IA des pays membres et l'adoption de la technologie dans les secteurs clés (santé, éducation, industrie, durabilité environnementale).

L'AI Act entre en vigueur progressivement à partir d'août 2024. Ce texte entend harmoniser la réglementation sur les pratiques d'IA dans les pays membres, mais aussi inciter ces derniers à mettre en place une stratégie d'investissement en IA. 

Le règlement pose l'interdiction de certaines pratiques telles que :

  • le recours à des techniques subliminales ;
  • l'exploitation de vulnérabilités dues à l'âge, au handicap ou à la situation sociale ou économique ;
  • la classification de personnes selon leur comportement social ou leurs caractéristiques personnelles ;
  • l'identification biométrique à distance en temps réels à des fins commerciales...

Qu'est-ce que la convention-cadre sur l'IA adoptée par le Conseil de l'Europe le 17 mai 2024 ?

Le 17 mai 2024, le Conseil de l'Europe a adopté la convention-cadre sur l'intelligence artificielle et les droits de l'homme, la démocratie et l'État de droit. Il s'agit d'un traité international, adopté par les ministres des affaires étrangères des 46 pays membres du Conseil de l'Europe.

Cette convention-cadre est le premier texte d'ampleur internationale juridiquement contraignant dans le domaine de l'IA. 

Le texte vise à garantir une IA respectueuse des droits fondamentaux, entre autres face aux risques :

  • de pratiques discriminatoires ;
  • de remise en cause des processus démocratiques ;
  • d'atteinte à la vie privée ;
  • d'utilisation de l'IA par certains États à des fins répressives.

La convention-cadre établit des règles relatives au respect des droits fondamentaux à toutes les étapes du cycle de vie de systèmes d'IA.

La convention-cadre est un traité international incluant les États membres de l'UE, mais aussi onze États non membres, dont les États-Unis, le Japon et le Canada. Ce texte est compatible avec le règlement sur l'IA de l'UE qui concerne plus spécifiquement l'Union européenne.

La convention-cadre permet ainsi d'être un texte juridiquement contraignant pour des signataires hors UE parmi les acteurs majeurs dans la recherche et le développement des systèmes d'IA.

Par ailleurs, les initiatives mises en places pour promouvoir l'IA au niveau européen passent aussi par :

  • le plan d'action Apply AI pour augmenter l'intégration de l'IA dans les secteurs industriels et publics clés qui comprend un renforcement des usines d'IA et des gigafactories, l'initiative "InvestAI" visant à mobiliser 200 milliards d'euros d'investissements dans l'intelligence artificielle ;
  • l'alliance Apply AI, forum de fournisseurs d'IA dans différents champs (industrie, secteur public, monde universitaire, société civile...) ;
  • le Cloud and AI development Act (Cada), règlement sur l'informatique visant à promouvoir des solutions d'IA européennes plus souveraines, résilientes et compétitives ;
  • une plateforme d'information unique avec des outils interactifs en ligne pour aider les parties prenantes à déterminer si elles sont soumises à des obligations légales et comprendre les mesures auxquelles elles doivent se conformer.  

En novembre 2025 toutefois, la Commission européenne publie ses recommandations pour simplifier, au nom de la compétitivité, des textes qui encadrent les activités numériques dont l'IA. 

Plus récemment, le 7 mai 2026, une évolution du règlement européen, à l'initiative du Parlement et du Conseil européens, interdit les systèmes d'IA créant du matériel pédocriminel et les systèmes IA servant aux applications de "déshabillage".  

Le 27 juillet 2026, l'omnibus sur l'IA entre en vigueur. Le règlement omnibus sur l’IA, proposé dans le cadre du train de mesures omnibus sur le numérique en novembre 2025, apporte une simplification ciblée du corpus réglementaire sur l’IA tout en préservant un certain nombre de garanties pour la sécurité des personnes et les droits fondamentaux.