Érosion de la biodiversité : un constat alarmant

Plusieurs séries de chiffres délivrées à échéance régulière par différentes organisations internationales confirment l’étendue et l'accélération du phénomène de l'érosion de la biodiversité. La 15e conférence mondiale sur la biodiversité (Cop15), reportée pendant deux ans, a lieu en décembre 2022, au Canada.

La Terre aurait vu disparaître près de 68% de ses populations de vertébrés entre 1970 et 2016, un rythme estimé 100 à 1 000 fois supérieur au taux naturel d'extinction par le Fonds mondial pour la nature (WWF). Établi à partir de données paléontologiques, le taux naturel d'extinction des espèces détermine que la durée d'existence des espèces serait en moyenne de 5 millions d'années.

Quelques définitions

La biodiversité, contraction de "biologique" et de "diversité", représente la diversité des êtres vivants et des écosystèmes : la faune, la flore, les bactéries, les milieux mais aussi les gènes et les variétés domestiques. Cette notion va au-delà de la variété du vivant. Elle intègre les interactions existant entre les divers organismes précités, tout comme les interactions entre ces organismes et leurs milieux de vie. 

Une espèce menacée est un animal ou un végétal qui risque de disparaître de la planète à court ou moyen terme. Le déclin de la biodiversité, caractérisé par son ampleur et son rythme rapide, remet en cause la survie des espèces vivantes et, in fine, de l’espèce humaine. 

Environ 1,8 million d’espèces animales et végétales distinctes ont été décrites à la surface de la planète sur une diversité estimée à 100 millions. Le travail de recensement est donc loin d'être achevé.

Infographie représentant l'interdépendance des niveaux de la biodiversité (diversité génétique, des espèces et des écosystèmes) et les cause de l'érosion de la biodiversité (dégradation des terres, pratiques agricoles, climat, pollution, espèces envahissantes)

 

Pourquoi une érosion de la biodiversité ?

Il est aujourd'hui acquis, au sein de la communauté scientifique, que si le nombre d’espèces évolue en permanence, les activités humaines accentuent ces changements. Les activités humaines sont considérées comme la principale raison de ces disparitions d’espèces. Le Fonds mondial pour la nature (WWF), organisation non gouvernementale, évoque en particulier l’agriculture intensive, l’exploitation forestière, l’urbanisation, l’extraction minière, la pêche et la chasse intensives, la pollution, les espèces invasives et autres maladies, ainsi que le changement climatique.

Selon le quatrième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), rédigé en 2007, près de 30% des espèces végétales et animales "connaîtront un risque croissant d'extinction" à cause du dérèglement climatique et du bouleversement des écosystèmes, liés en grande partie aux effets des activités économiques : fonte des glaces, désertification, élévation du niveau de la mer, intensification des catastrophes naturelles.

Suivant l’estimation de l’empreinte écologique, près d’une planète et demie serait désormais nécessaire pour subvenir à l’ensemble des besoins de la population mondiale (8 milliards d'habitants en 2022). L'augmentation de la population mondiale, qui devrait s’élever à 11 milliards d’habitants en 2100, d'après un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) publié en 2022, devrait aggraver les conséquences sur la biodiversité. 

Les deux premières causes de mortalité des espèces protégées et en voie d’extinction sont :

  • la destruction d’habitats naturels. Depuis 1990, 420 millions d’hectares de forêts naturelles ont disparu à travers le monde. Par exemple, la déforestation massive liée à la production d’huile de palme en Indonésie modifie profondément la biodiversité. De même, le recours aux insecticides peut remettre en cause la diversité des espèces. L’introduction d’espèces invasives provoque aussi la destruction de nombreuses espèces locales. Il faut y ajouter la surpêche, la surchasse et la surexploitation des espèces ;
  • les échanges commerciaux de nature illégale, facteurs d’exploitation et de commerce intensifs. Au même titre que les trafics de stupéfiants, d’êtres humains et d’armes, le commerce illicite d’espèces sauvages fait partie des crimes internationaux les plus lucratifs. Très diversifié, il porte sur des centaines de millions de spécimens de plantes et d’animaux (ivoire, cornes de rhinocéros, ailerons de requin...) et sur une large gamme de produits dérivés. Il représenterait chaque année entre 91 et 258 milliards de dollars, selon le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et Interpol. 

La mesure des menaces sur la biodiversité à l'échelle internationale

À l'instar du changement climatique, la préservation de la biodiversité devient un nouvel axe de mobilisation de la communauté internationale face à l’extinction accélérée de nombreuses espèces. 

La biodiversité dans le monde mesurée par l'IPBES

Un million d’espèces animales et végétales (sur un total estimé à 8 millions) pourraient disparaître de la Terre dans les prochaines décennies si aucune mesure n'est prise pour freiner cette tendance. Ce chiffre est le premier enseignement d’un rapport produit en 2019 par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), une communauté scientifique mondiale désignée comme le "Giec de la biodiversité". Ce rapport souligne qu'une crise d’extinction massive des animaux et des plantes est en cours, la première depuis la disparition des dinosaures, il y a environ 65 millions d’années.

En juillet 2022, l'IPBES a rendu publique sa seconde évaluation mondiale de l'état de la biodiversité. Elle révèle le lien étroit entre l'économie, la survie des populations et la protection des écosystèmes. 50 000 espèces sauvages répondent aux besoins de milliards d'êtres humains, dont 10 000 pour l'alimentation. Or bon nombre de ces ressources sont surexploitées donc menacées (12% des espèces d'arbres et 1 341 espèces de mammifères sauvages). L'IPBES avance des pistes pour enrayer cette surexploitation.

La préservation de la biodiversité, cruciale pour l'alimentation et l'agriculture

L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) reconnaît la biodiversité comme partie intégrante de l'agriculture, en particulier de l'agriculture durable. 

Dans son rapport sur l'état de la biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture dans le monde, publié le 22 février 2019, la FAO s'appuie sur les informations fournies par 91 pays et sur l'analyse des données mondiales récentes. Ainsi, 24% de quelque 4 000 espèces d'aliments sauvages (principalement des plantes, des poissons et des mammifères) diminuent fortement. 

À la suite de ce rapport, la FAO a adopté en 2021 un cadre d'action en faveur de la biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture. Il prévoit plus de 50 mesures réparties en trois axes stratégiques visant la conservation et l'utilisation durable de la biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture.

Le réchauffement climatique, déterminant pour la biodiversité

Les scientifiques du Giec ont présenté au Parlement européen, en 2019, deux rapports qui mettent en lumière les liens entre le dérèglement climatique et l'agriculture.

Les experts soulignent que les changements climatiques exacerbent la dégradation des sols et affectent donc les infrastructures et les moyens de subsistance des populations. Avec le réchauffement des océans, la vie marine dispose de moins d'oxygène et de nutriments, ce qui met la sécurité alimentaire en péril pour les communautés dépendant des produits de la pêche.

Le Giec brosse un tableau encore plus sombre dans les deux premiers volumes de son 6e rapport d'évaluation :

  • le premier, paru le 9 août 2021, signale que la hausse de la température globale s'intensifie et que le réchauffement climatique enregistré depuis l'ère préindustrielle risque de dépasser 1,5°C d'ici 2040 ;
  • le second (28 février 2022) décrit les conséquences de cette évolution. Les événements climatiques extrêmes risquent de se multiplier. Les impacts sur la biodiversité, déjà très graves, croîtront en même temps que la température globale. Au-delà de 1,5°C de réchauffement, ils seront irréversibles. Des politiques d'adaptation s'imposent.

En 2021, des experts du Giec et de l'IPBES ont produit pour la première fois un rapport commun sur la biodiversité et le changement climatique. Il rappelle que "limiter le réchauffement climatique pour assurer un climat habitable et protéger la biodiversité sont des objectifs synergiques". Il explique que la réduction de la consommation individuelle, les changements de régimes alimentaires et une exploitation réellement durable des ressources peuvent contribuer à répondre aux crises de la biodiversité et du climat.

La liste rouge des espèces animales et végétales menacées de l'UICN

La liste rouge des espèces animales et végétales menacées est un indicateur privilégié pour suivre l’état de la biodiversité dans le monde. Elle est réévaluée chaque année par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Fondée en 1948, l'UICN réunit 170 États et 197 organismes publics, plus de 1 200 organisations non gouvernementales et près de 18 000 experts et scientifiques.

Le processus de concertation et de validation, mené par les scientifiques de la commission de la sauvegarde des espèces de l’UICN, dure plusieurs années. En fonction de cinq critères visant à évaluer le risque d’extinction (taille de la population, taux de déclin, aire de répartition géographique…), chaque espèce ou sous-espèce est classée dans l’une des neuf catégories suivantes :

  • Éteinte (EX),
  • Éteinte à l’état sauvage (EW),
  • En danger critique (CR),
  • En danger (EN),
  • Vulnérable (VU),
  • Quasi menacée (NT),
  • Préoccupation mineure (LC),
  • Données insuffisantes (DD),
  • Non évaluée (NE). 

La dernière édition de la Liste rouge mondiale, publiée en 2021, étudie 142 577 espèces ; 40 084 d'entre elles sont classées menacées (contre 27 150 dans l'étude précédente, de 2019). Parmi ces espèces, 41% des amphibiens, 13% des oiseaux et 26% des mammifères sont menacés d’extinction à l'échelle mondiale. C’est aussi le cas pour 37% des requins et des raies, 33% des coraux constructeurs de récifs et 34% des conifères.

Parmi des centaines d’autres espèces, des animaux aussi différents que l’alligator de Chine, l’hirondelle à lunettes, le vautour indien, le gorille, la baleine grise ou encore le puma risquent de disparaître un jour s’ils ne sont pas activement protégés.

La Cop15 qui se tient du 5 au 17 décembre 2022 à Montréal doit permettre de préparer un nouveau cadre mondial visant à mettre un terme à l'érosion de la biodiversité d'ici 2030. Aucun des objectifs globaux portant sur la période 2010-2020 n'a été atteint, et la pression sur les milieux naturels ne cesse de s'accroître.

Les évaluations de l'Union européenne et de la France

L'évaluation de l'Union européenne

Au sein de l'UE, l'échelle de mesure, définie dans la directive Habitats, est  :

  • favorable (l'espèce ou l'habitat est prospère) ;
  • insuffisante (il est nécessaire de modifier la gestion de l'habitat ou de l'espèce qui risque d'être menacée) ;
  • ou médiocre (le type d'habitat ou d'espèce court un grave danger d'extinction). 

La Commission européenne a dressé en 2015 un bilan de l'état de conservation de la nature dans l'Union européenne :

  • pour la faune, 16% des habitats étaient jugés dans un état favorable, 47% dans un état insuffisant et 30% médiocre ;
  • 20% des espèces d'oiseaux régressaient en termes de population, 15% étaient quasi menacées et 17% considérées comme menacées (c'est-à-dire vulnérables, en danger, en danger critique ou éteintes au niveau régional) ;
  • 60% des espèces d'intérêt communautaire (les espèces et les habitats naturels couverts par les deux directives) se trouvaient dans un état de conservation estimé insuffisant à médiocre. 

La nouvelle édition de ce rapport, en 2020, signale que "le déclin des habitats et espèces protégés se poursuit". S'il n'y est pas remédié, cette baisse se traduira par une érosion continue de la biodiversité "mettant en péril la santé et la prospérité de l'espèce humaine". La plupart des espèces et habitats protégés sont dans un état médiocre, et certains ne cessent de se dégrader :

  • 30% des espèces de mollusques et de poissons présentent un état de conservation médiocre (surtout les poissons d'eau douce, à cause des installations hydroélectriques). 47% des espèces d'oiseaux sont dans un état favorable (contre 52% en 2015) ;
  • seuls 15% des habitats sont en bon état.

Le rapport montre aussi que les mesures de conservation ciblées portent leurs fruits : le lynx ibérique, le renne des forêts et la loutre, qui font l'objet de grands projets de conservation, sont en cours de rétablissement.

Selon ce rapport, des mesures s'imposent pour mettre la biodiversité européenne sur la voie du rétablissement à l'horizon 2030, comme le prévoit la nouvelle Stratégie de l'UE en faveur de la biodiversité, lancée en mai 2020. Elle vise principalement à transformer au moins 30% des mers et des terres d'Europe en zones protégées, en complétant les zones Natura 2000 existantes.

La France, l'un des pays qui abrite le plus grand nombre d'espèces mondialement menacées

La liste rouge de l'UICN pour les espèces menacées en France  souligne que 1 889 espèces menacées à l'échelle mondiale y sont présentes. La France fait partie des dix pays qui hébergent le plus grand nombre d'espèces menacées.

En 2017, l'Observatoire national de la biodiversité présentait les conclusions suivantes, corroborées notamment par les études du Muséum national d'histoire naturelle et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) :

  • 22% des oiseaux communs spécialistes (d'un habitat) ont disparu de métropole entre 1989 et 2017 (-33% dans les milieux agricoles, -30% dans les milieux bâtis et -3% dans les milieux forestiers) ; 
  • 38% des chauves-souris ont disparu en métropole entre 2006 et 2016 ;
  • 29% des sites suivis en outre-mer montrent une perte de surface de coraux vivants.

D'après la liste rouge de 2021 :

  • en France métropolitaine, 15% des orchidées, 14% des mammifères, 24% des reptiles, 23% des amphibiens, 32% des oiseaux nicheurs, 19% des poissons et 28% des crustacés d’eau douce sont menacés de disparition ;
  • à la Réunion, plus d'un tiers des espèces d'oiseaux sont menacées ou ont disparu ; les trois reptiles terrestres de l'île sont menacés, de même que 33% des poissons d'eau douce et 30% des plantes vasculaires indigènes. En Martinique, 47% des reptiles, 28% des mollusques et 21% des oiseaux sont menacés.

Le 18 mars 2022, le gouvernement a présenté le premier volet de sa Stratégie nationale biodiversité 2030, qui a plusieurs objectifs : réduire les pressions sur la nature ; protéger et restaurer les écosystèmes ; opérer des changements profonds afin d'inverser la trajectoire de déclin de la biodiversité d'ici à 2030.