Les bénéfices à long terme des politiques de transition sont démontrés dans de nombreux documents qui évoquent le risque de grandes pertes économiques en cas d’inaction, selon une étude de la Banque de France publiée début 2026. Le marché du carbone constitue le principal pilier de l'efficacité de la politique européenne pour le climat. Il est le seul élément de la politique énergie-climat qui s’applique uniformément à tous les États membres de l’Union européenne (UE). En cela, il est l’un des plus importants leviers dont l'UE dispose pour abaisser les émissions de gaz à effet de serre (GES) de son industrie. Il permet d’introduire un "prix du carbone" qui couvre de l’ordre de 40% des émissions de gaz à effet de serre de l’UE, ce qui en fait la pièce maîtresse de la politique de décarbonation européenne.
C’est à un triple triple défi qu’est confronté l'effort européen de tarification durable du carbone :
- l’acceptabilité politique et sociale : les enjeux redistributifs et d’équité politique que comporte la tarification du carbone se jouent à la fois à l’échelle des ménages, à l’échelle des territoires les plus affectés par les transformations économiques et à l’échelle des secteurs économiques ;
- le besoin de lisibilité et de prévisibilité des incitations : pour réduire les émissions, il faut réaliser des investissements dont la rentabilité dépendra non seulement des prix du quota lors de leur réalisation mais également des prix du quota observés dans le futur ;
- le besoin de résorber les fuites de carbone qui engendrent une augmentation de l'empreinte carbone de l'UE.
L’objectif de neutralité carbone en 2050 - le" zéro émission nette" - est inscrit dans la législation européenne et l’UE s’est engagée à réduire ses émissions de CO2 de 55% par rapport à 1990 d’ici à 2030. En novembre 2025, les Européens ont décidé d'une baisse de 90% de leurs émissions nettes d'ici à 2040, selon une proposition de la Commission européenne de juillet 2025.
Le marché européen du carbone est ainsi, à l'heure actuelle, à un tournant. Le 1er janvier 2026, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF ou Carbon border adjustment mechanism, CBAM en anglais) est pleinement entré en vigueur. Son but : aligner le coût du carbone de ces produits sur celui des industries européennes et ainsi protéger leur compétitivité. Ce dispositif, après deux ans de phase transitoire, impose désormais l’achat de certificats carbone pour six secteurs stratégiques : acier, aluminium, ciment, engrais, électricité et hydrogène.
Gaz à effet de serre (GES) : de quoi parle-t-on ?
Les GES sont des constituants gazeux de l’atmosphère, tant naturels qu’anthropiques, qui absorbent et réémettent le rayonnement infrarouge. Les six gaz à effet de serre d’origine anthropique reconnus par le protocole de Kyoto sont le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4), le protoxyde d’azote (N2O) et les gaz fluorés (SF6, PFC, HFC). Les gaz fluorés CFC sont par ailleurs couverts par le protocole de Montréal.
Le 1er janvier 2005, à la suite des engagements qui ont été pris dans le cadre du protocole de Kyoto, l’UE a créé le plus grand marché du carbone au monde. C’est le premier grand marché du carbone multipays.
Le protocole de Kyoto est un accord international qui a pour objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Signé le 11 décembre 1997, il est entré en vigueur en 2005. Les 38 États les plus industrialisés au monde s’étaient engagés alors pour la première fois à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en réduisant d’au moins 5% leurs émissions de six gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 1990.
Pour aider les pays à atteindre leurs objectifs, le protocole de Kyoto prévoyait, entre autres, la création et le déploiement de marchés du carbone. Le marché du carbone européen est donc devenu rapidement le moteur de la politique climatique européenne.
Depuis 2005, ce marché concerne plus de 13 000 installations industrielles européennes qui totalisent à elles seules environ 50% des émissions européennes de dioxyde de carbone.
On retrouve les secteurs les plus polluants en lien avec la production d’électricité, la sidérurgie les raffineries de pétrole ou les cimentiers mais aussi la chimie ou le chauffage urbain et, depuis 2012, l’aviation avec les compagnies aériennes pour les vols commerciaux intra-européens.
Une extension du marché européen du carbone aux secteurs des transports et des bâtiments en 2028
L’UE a révisé la directive SEQE (système d'échange de quotas d'émissions de gaz à effet de serre, SEQE ou ETS pour Emissions Trading Schemes) en 2023 pour créer SEQE 2, étendant le marché du carbone aux émissions des bâtiments, des transports routiers et des petites industries. Début novembre 2025, les ministres de l’environnement européens ont reporté d’un an la mise en œuvre du SEQE 2, de 2027 à 2028.
Alors que le SEQE 1 cible principalement l'industrie lourde, le SEQE 2 s'appliquera :
- au transport routier (carburants : diesel, essence...) ;
- aux bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels (combustibles de chauffage : gaz, fioul et charbon essentiellement) ;
- à la construction (gazole non routier utilisé sur les sites de construction ou autres usages non routiers) ;
- aux sites industriels et de production d’énergie non couverts par le SEQE 1 (combustibles et carburants industriels).
Contrairement au SEQE 1, aucune allocation gratuite de quotas d'émissions n'est prévue dans le SEQE 2.
Le marché du carbone a pour but de limiter les émissions de gaz à effet de serre via des quotas d'émissions, qui peuvent être échangés. Chaque participant soumis au marché, doit, à la fin d'une année, restituer autant de quotas que de CO2 émis dans l'atmosphère.
L’une des composantes clés du fonctionnement du marché du carbone est l’allocation de quotas, un quota représentant le droit d’émettre une tonne de CO2.
Chaque année, les États européens déterminent le nombre de quotas auxquels ont droit les entreprises concernées. Cette allocation est établie en fonction du secteur d’activité de l’entreprise et de la quantité de GES émise par les acteurs les plus verts de ce secteur. Certaines installations peuvent bénéficier de quotas gratuits, pour deux raisons : ne pas fragiliser leur compétitivité et éviter la fuite de carbone, c’est-à-dire la délocalisation d’activités émettrices de gaz à effet de serre vers des pays où la réglementation est plus souple.
Une fois les quotas alloués aux installations, deux cas de figure se présentent :
- les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise sont inférieures au quota alloué : l’entreprise peut revendre ses quotas sur le marché du carbone ou décider de les garder pour plus tard, on parle alors de mise en épargne de quotas (banking) ;
- les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise sont supérieures au quota alloué : l’entreprise achète, à ce moment-là, des quotas supplémentaires sur le marché du carbone, les entreprises pouvant également avoir recours à l’emprunt de quotas (borrowing).
Ainsi, le marché européen du carbone repose sur trois principes :
- la nécessité de consigner les émissions dans un registre européen ;
- la capacité à s’assurer de l’exactitude des informations transmises ;
- la possibilité d’attribuer des sanctions.
S’il n’a pas eu d’effet net au démarrage, il a engendré ensuite des baisses d’émissions significatives et croissantes.
Depuis 2018, on observe une augmentation du prix du carbone quasi constante de 7 euros la tonne à plus de 28 euros en mai 2020. Mais ce n'est qu'à partir de mi-2020 que le "prix a commencé à augmenter plus fortement, jusqu'à atteindre plus de 90 euros la tonne début 2022", selon la Banque de France. Ce prix est compatible avec l'ambition européenne d'une transition vers une société sobre en carbone.
Le marché européen du carbone (EUA) a franchi un cap historique le 7 janvier 2026 en atteignant 88,31 euros par tonne, un niveau inédit depuis deux ans. Ce record marque une transformation structurelle du marché du carbone européen. Pour la première fois depuis sa création, le prix des quotas EUA dépasse durablement les 85 euros par tonne. Cette hausse s’explique par un découplage majeur : le carbone ne suit plus les fluctuations du gaz. Les fondamentaux techniques – notamment la réduction de l’offre programmée par le plan européen Fit-for-55 et les cycles réglementaires – dictent désormais la dynamique des prix.
Le 1er janvier 2026 marque aussi un tournant majeur avec l’entrée en vigueur définitive du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières.
Selon un rapport de la Banque mondiale État et tendances de la tarification du carbone 2025, la tarification du carbone couvre aujourd’hui environ 28% des émissions mondiales, avec 80 instruments en vigueur (taxes et marchés du carbone), générant depuis deux ans plus de 100 milliards de dollars de recettes publiques annuelles.
Quelle est la différence entre marché du carbone et taxe carbone ?
Le marché du carbone n'est qu'une des options qui existent pour donner un prix au carbone. Il est porté par le monde industriel qui préfère cette solution recourant au marché, plutôt qu'à une taxe carbone. Toutefois, marché du carbone et taxe carbone visent un même objectif : la réduction des GES.
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) n'est ni une mesure de politique commerciale ni une mesure tarifaire, mais une mesure de politique environnementale. Il a pour objectif de contrer les stratégies d’évitement face à la politique climatique volontariste européenne, notamment le phénomène de “fuite de carbone”. Ces fuites de carbone correspondent à une augmentation des émissions dans les pays tiers à la suite de la mise en œuvre de politiques climatiques plus ambitieuses dans l'UE, ce phénomène nuisant ainsi à l'efficacité des politiques climatiques. Les émissions de carbone ont beaucoup baissé au sein de l’UE mais celle‑ci est en revanche la première importatrice mondiale de GES (environ un tiers de son empreinte de carbone).
- Lutter contre les fuites de carbone
Ce dispositif repose sur un mécanisme de quotas miroir du mécanisme SEQE, système d’échange de quotas d’émission créé en 2005 au sein de l’UE. Ainsi, le MACF conditionne l’importation de certains produits industriels au respect d’obligations spécifiques.
Le MACF a été progressivement mis en place de 2023 à 2026. Il est depuis le 1er janvier 2026 pleinement en place, son application ayant été simplifiée en octobre 2025. Il s'applique aux secteurs présentant un risque élevé de fuite de carbone : fer, acier, ciment, engrais, aluminium et production d'électricité.
Enfin, la tarification du carbone permet aussi d'augmenter les recettes. D'ailleurs, la Commission a déclaré qu'elle comptait utiliser les futures recettes pour rembourser une partie de la dette mutuelle contractée par l'UE dans le cadre du plan Next GenerationEU adopté fin 2020.
Marché des engrais
Le 10 janvier 2026, le gouvernement français dit avoir obtenu de la Commission européenne une suspension rapide de l’application du MACF sur les engrais, afin de préserver la compétitivité des agriculteurs. Cette suspension s’appliquerait de manière rétroactive au 1er janvier 2026. La décision n’a toutefois pas encore été adoptée définitivement.
La Banque mondiale souligne la montée en puissance des systèmes d’échange d’émissions (SEQE) dans les grandes économies émergentes (Brésil, Inde...). En Europe, la création d’un SEQE 2 couvrira dès 2028 les carburants, les bâtiments et le transport routier.
C'est aux États-Unis que s'organisent les premiers marchés de quotas environnementaux au cours des années 1990, avec l'objectif de lutter contre les pluies acides. Ils ont par la suite été appliqués aux émissions de GES dans le cadre du protocole de Kyoto, puis à différents niveaux régionaux et multinationaux.
Un rapport de la Banque mondiale sur l’état et les tendances de la tarification du carbone dans le monde (2015) a recensé 40 États qui ont instauré une taxe carbone ou un mécanisme d'échange de quotas. La couverture des émissions par un prix du carbone a triplé entre 2005 et 2015. Elle est amené à augmenter fortement avec la mise en place en juillet 2021 d’un marché carbone national en Chine.
Fin 2021, 21 marchés du carbone ont été mis en place à travers le monde.
Chaque marché carbone est doté de caractéristiques propres tant en termes d’industries et de gaz couverts qu’en termes d‘objectifs de réduction. Ces différentes règles expliquent pourquoi le prix d'une tonne d’équivalent CO2, peut beaucoup varier à travers le monde.