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La "crise migratoire" de 2015

le 11 novembre 2018

Quelles sont les grandes politiques communautaires ?

Depuis le printemps 2015, des centaines de milliers de réfugiés syriens sont arrivés sur les côtes européennes, principalement en Grèce. Cet afflux massif et rapide a profondément bouleversé la politique d’asile de l’Union européenne et suscité de nombreuses réactions tant des États que des citoyens, allant de la solidarité, spontanée ou organisée, avec les migrants, à l’hostilité et au rejet.

Le précédent de Lampedusa

Pour autant, la question migratoire n’est pas nouvelle pour l’UE. Elle se pose depuis plusieurs décennies tant l’écart de développement entre elle et d’autres régions du monde, en particulier l’Afrique, est grand. Cependant, ce sont les « printemps arabes » de 2011 qui ont redonné une actualité plus immédiate à cette problématique en relançant une émigration massive depuis le Maghreb et le Machrek, qui s’ajoute à celle des ressortissants d’Afrique subsaharienne fuyant les guerres, les dictatures ou la misère.

Dès lors, depuis la Tunisie et la Libye, les migrants s’entassent sur des embarcations surchargées et vétustes afin d’atteindre les côtes italiennes, au prix de nombreux naufrages souvent très meurtriers. Ainsi, déjà le 3 octobre 2013, un naufrage fait 366 victimes au large de l’île italienne de Lampedusa, suscitant une très vive émotion. Face à cela, l’UE reste pourtant inactive et c’est le gouvernementGouvernementOrgane collégial composé du Premier ministre, des ministres et des secrétaires d’Etat chargé de l’exécution des lois et de la direction de la politique nationale. italien qui doit réagir seul en mettant en place quelques semaines plus tard l’opération Mare Nostrum, qui vise à faire patrouiller la marine italienne dans les eaux méditerranéennes, entre l’Italie et la Libye afin de porter secours aux migrants. Cette opération a été financée et organisée par la seule Italie, a permis de sauver plus de 150 000 personnes en une année.

En effet, juridiquement, la gestion des frontières extérieures de l’Union relève de la responsabilité des États membres. Frontex, l’agence de coopération pour la surveillance des frontières extérieures de l’UE, n’est là que pour favoriser la coopération et apporter son aide de manière ponctuelle lors de missions spécifiques de surveillance, telle la mission Héra pour contrôler l’immigration clandestine aux Canaries ou encore l’opération Triton, qui a remplacé Mare Nostrum au large des côtes italiennes. Mise en place par l’UE sous l’égide de Frontex, cette dernière mission avait pour principal objectif la surveillance et n’avait pas, contrairement à Mare Nostrum, la possibilité d’aller jusque dans les eaux territoriales libyennes.

La réaction de l’UE

En 2015, devant l’intensification du conflit en Syrie, de plus en plus de réfugiés fuyant ce pays en guerre tentent de rejoindre l’Europe via la Turquie. Les naufrages se multiplient et on compte plus de 1 200 noyés au large de la Grèce pour le seul mois d’avril 2015. L’été qui suit voit un flot toujours plus important de réfugiés aborder sur les petites îles grecques. Le nombre de victimes s’accroît sans cesse. Très vite dépassée, la Grèce ne peut contenir le flux de réfugiés qui se lancent sur les routes terrestres pour rejoindre d’autres pays de l’UE, traversant les Balkans à pied dans des conditions souvent extrêmement difficiles. Ce sont ces arrivées massives et à un rythme très soutenu qui ont été qualifiées de « crise migratoire », face à l’incapacité de l’UE à répondre de manière coordonnée, efficace et digne à cette situation qui n’est pourtant pas comparable à celle que vivent le Liban, la Jordanie ou la Turquie, qui accueillent la très large majorité des réfugiés syriens.

Cet afflux nécessite une réaction de l’UE. Elle doit à la fois aider l’administration grecque submergée par les dossiers à enregistrer et répondre à l’émotion de l’opinion publique, partagée entre ceux qui refusent l’arrivée des réfugiés et ceux qui condamnent une inaction coûteuse en vies humaines.

Alors que la Convention de Dublin III sur l’asile (2013) oblige les réfugiés à déposer leur demande dans le pays d’entrée dans l’Union, la chancelière allemande décide fin août 2015 d’accueillir en masse les réfugiés syriens qui ne peuvent objectivement tous rester en Grèce, et sont d’ailleurs déjà sur la route des Balkans pour remonter vers l’Autriche et l’Allemagne.

En septembre, la Commission européenne fait voter par les États à la majorité qualifiéeMajorité qualifiéeDésigne soit un mode de calcul de la majorité absolue effectué sur le nombre d’inscrits ou l’effectif légal d’une assemblée, soit un nombre de suffrages exigés (2/3, 3/5...) pour que le vote soit acquis. un système de relocalisation des migrants dans chaque pays de l’UE en fonction d’une clé de répartition prenant en compte à la fois la situation économique et la démographie, afin de soulager les pays de la côte sud de l’Europe, les plus touchés. Mais certains États, notamment la Hongrie, refusent de mettre en œuvre cette décision qui est de facto abandonnée un an après.

La solution finalement adoptée en mars 2016 est celle d’un accord avec la Turquie qui, en échange d’une aide de 6 milliards d’euros, doit surveiller de manière beaucoup plus drastique ses côtes afin d’empêcher les demandeurs d’asile de tenter la traversée vers l’Europe. À partir de cette date, tout migrant syrien arrivé illégalement par voie maritime en provenance de la Turquie est automatiquement renvoyé dans ce pays, au mépris de la Convention de Genève de 1951. Il est prévu que pour chaque migrant syrien ainsi renvoyé, un autre réfugié sera réinstallé légalement dans l’UE, dans la limite de 72 000, alors qu’ils sont plus de 3 millions à attendre dans des camps de réfugiés en Turquie.

Par ailleurs, la révision de Dublin III est toujours à l’étude mais aucun accord n’a encore été trouvé. La crise migratoire se poursuit donc. La route des Balkans étant désormais bloquée à la fois par l’accord avec la Turquie et par la fermeture des frontières terrestres des pays concernés, les migrants empruntent à nouveau de plus en plus la route maritime de la Libye à l’Italie, beaucoup plus dangereuse. Ainsi, ce sont plus de 3 800 personnes qui ont perdu la vie en Méditerranée en 2016, et plus de 3 100 en 2017.

Pour tenter de mieux répondre au défi migratoire, l’Union a décidé en 2016 la transformation de l’agence Frontex, créée en 2004, en Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, forte de 1 500 agents et, à terme, 2 500. L’agence pourra désormais intervenir dans un pays subissant un fort afflux d’immigrés sur demande du Conseil, même si ce pays ne le demande pas. Sa première mission a eu lieu en octobre 2016 à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie.

Les conséquences politiques de la crise

Parmi les conséquences politiques de cette crise, on peut évoquer la montée de l’extrême droite partout en Europe. En Allemagne, le parti néo-nazi AfD entre au Bundestag en septembre 2017, et des partis nationalistes xénophobes entrent au gouvernement en Autriche en octobre 2017 (FPÖ, 26 % des voix) et en Italie en mai 2018 (la Ligue, 17 % des voix). En outre, fin juin 2018, Horst Seehofer, ministre de l’Intérieur allemand, membre de la CSU bavaroise, souhaitant contrer la montée de l’AfD en Bavière, menace la chancelière Merkel de démissionner si elle ne trouve pas un accord européen visant à reprendre le contrôle de l’immigration, et notamment à lutter contre les « mouvements secondaires », c’est-à-dire les entrées de demandeurs d’asile pourtant déjà enregistrés dans un autre pays.

Le 29 juin 2018, le Conseil européen décide une série de mesures marquant une victoire idéologique des partis les plus conservateurs :

  • accroissement de l’aide aux garde-côtes libyens, et soutien des États européens les plus exposés ;
  • coopération accrue avec les pays d’origine et de transit ;
  • création de centres « contrôlés », gérés par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale des migrations (OIM) avec les moyens financiers de l’UE et des États membres. Ces centres ont pour mission d’effectuer le tri entre les migrants économiques (qui doivent être renvoyés dans leur pays) et les demandeurs d’asile (dont les demandes seraient instruites sur place et qui seraient ensuite répartis dans les pays de l’UE sur la base du volontariat) ;
  • éventuelle création, sous la supervision du HCR et de l’OIM de plates-formes de débarquement dans les pays tiers pour les navires et les migrants sauvés d’un naufrage.

Ces mesures, qui ont permis de mettre un terme à la crise politique interne en Allemagne, marquent peut-être une première révision du système de Dublin III, puisque les réfugiés enregistrés dans les centres fermés, qui seront sans doute le plus souvent localisés dans les pays d’arrivée (Grèce, Espagne et Italie, bien que le gouvernement italien ait pour l’instant exprimé son refus d’en implanter sur son sol), seront ensuite répartis dans l’UE. Néanmoins, cela ne sera pas le cas des migrants parvenant à franchir la frontière de l’Union illégalement : pour eux, Dublin III continue pour l’heure à s’appliquer.

Sur la toile publique

  • Le site de l’Union européenne

    Site portail de l’Union européenne (UE) présentant tant l’actualité de l’UE, que des informations de base sur son fonctionnement et sur l’intégration européenne. On y trouve l’ensemble des textes législatifs, des politiques menées par l’Union, et les sites web de chaque institution.

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